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Full text of "La vocation de l'élite"

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653 

X919 BIBLIOTHÈQUE HAÏTIENNE 



;■! LA VOCATION DE L'ÉLITE 




PAR 



•rice - ]VX A. ï^ S 




R^eproduit aux A teliers Fardin 
pour compte de l'Inîer-Philo 

1976-1977 

fornia 
aal 

by iMPRiMEiuE Edmd.nu CHLNliir, 



FORT-AU-PRINXE 



106, rue HOUX, 1U6, 



I9J9 



La réédition de cet ouvrage a été réalisée sur la demande 
de la Classe de PhiJo du Collège Jean Price Mars et de 
rinter-Philo de 1976 - 1977, dans le cadre des manifes- 
tations commémorant le Centenaire de la Naissance de 
rOncle 15 Octobre 1876-15 Octobre 1976. 

Marie Madeleine PRICE-MARS 



Madame lU ^^l^miimT 



X24360S1 ♦ 



PRÉFACE 



L'une des choses qui m'ont le plus vivement impres- 
sionné, au retour de ma mission en France, il y a deiix 
ans. c'est le désarroi dans lequel j'ai trouvé l'élite de ce 
pay^ depuis i intervention américaine dans les aôaires 
, û'ÎJaiti. 

On était en droit de croire qu'après le vote de la Con- 
vention haiiiano-améiicaine dont î'apre discussion avait 
aggravé la division des liommes de pensée, 4 l'ère nou- 
vclie » eut amené la quiétude et la paix dans la conscien- 
ce de ceux au moins qui en ont été les partisans sincères 
et désintéressés. (Miez beaucoup de ceux-ià comme chez 
leurs adversaires d'hier, j'ai été stupéfait de rencontrer la 
môme note de lamentations et de scepiicisme. Chez les 
uns et les autres, j'ai recueilli, combien de fois hélas I le 
même propos amer qui revenait sur leurs lèvres tel qu'un 
leit-motiv : « il ny a plus rien à faire, r ' ' ' 

En outre, j'ai cru remarquer dans l'attitude de la plu- 
part des gen<î, en même temps que ce renoncement à l'ef- 
fori, un fléchissement de la volonté de vivre, une sone 
d aspiration vers la mort pour se délivrer des craintes de 
Invenir. Même parmi les rari-^simes bénéficiaires de la si- 
tuation présente, j'ai cru déceler quelqueiois des inquié- 
tudes, des malaises à peine fardés d'une assurance toute 
extérieure. 11 ma semblé que cet état d'âme était gros de 
conséquences pour l'existence du peuple haïtien et j'ai ré- 
solu de le combattre par une campagne de relèvement mo- 
ral oans la presse et à la tribune des salles de conférences. 

De cette préoccupation est né le petit ouvrage que je 
livre aujourd'hui au public grâce à la générosité de ceux 
qui ont bien voulu m'honorerde leurs sympathies en sous- 
crivant à Sa publication. Je Ic-r, en remercie vivement. 
11 est égalemenf-né de la colliburaiion de ceux qui m'ont 
aidé à bàtir mes enquêtes sociales. S'il pouvait avoir quel- 
que mérite, je le reporterais à leur bienveillante assistan- 
ce. Mais je s.iis qu'il est très insnnf'sa'û ei i-.ès 'nfrr'eur 



il PRéFACE 

à la haute ambftion dont je nie suis nourri. La faute en 
«t moiox à Tintérêt des sujets que rai essayé de traiter 
qu'à l'indigence de mes moyens Du moins, s il ne peut 
pas se reùlamcr de Tautoriré d'un grand raient, j'y ai mis 
Tar^i^otesincérîté de mon cœur. J'aurais été heureux qu'on 
y retrou.vât, emr'autres choses, ma profonde convic^;ion 
'<Jue nqrre saiut dans la crise que nous traversons ne se 
trouve ouli.e part ailleurs qu'en nous mêmes. 

Sa os doute, quelques unes des idées sûr lesquelles nous 
avons vécu jusqu'ici ont été violemment heurtées par les 
faits. Dans ce sens, je signalerai notamment l'idée que 
nous nous sommes faite de l'Etat.- 'Nous l'avons conçu 
comme une très haute abstraction en y incarnant des aL- 
iribuîs de la Divinité elle-même ; la toute puissance et 
l'omniscience. Sentant d'instinct, cependant, que Tlitat, 
ne vaut en déhnitive, que ce que valent lej hommes qui 
ûétiennent le Pouvoir, et malgré des déceptions répétées, 
nous mctiions. tout demême. noire ultime espérance dans 
1 attence de Celui qui viendrait, un jour, réaliser nos es- 
pérances les plus chimériques et nos aspirations les plus 
extra va;4,iiue.s C est toui cela que nous renfermions dans 
les ioriuuies : l'èrg nonvdk^ adapiaiton au pro^rèsy a la 
eivilisaiîon moderne etc dont est saturée notre spécieuse 
phraséologie politique et qui se retrouve périodiqueaieut 
avec une déconcertante petsistance dans les programmes, 
les discours, les proclamations, les décrets et les lois de- 
puis J804 • 

Or l'aventure dramatique de 191 5 a eu pour résultat 
immédiat de nous meiirc face à face avec une autre con- 
ception de l'Eut : c'est celle qui, ix^ussée d.ms ses coa- 
séquences extrêmes et idéales, réfrène et iitr.ite 1 action 
du Pouvoir en Ucs conditions et en des domaines déter- 
minés et laisse à l'activité de rindividu le plu^ complet 
épanouissement. Elle est pariicuHèremeut en honneur 
dans vuelcjucs unes des fociétés anglo-saxonnes. . , 

Jl est èvidenr que l'intervention américaine dans nos 
allaircs dcvjit faialement amener une confrontation -Jcs 
deux docirJncs ei opérer la subsiiturion de 1 a:îc ». 1 .îufe. 
C'est ce dont beaucoup d'h;itticns ne >e renJeni d*.s ;;<! 
compte exiicù Cepe:idaia . ; ^.c :n.ti.i.vc, -n pra- 



PRÉFAOE- III 

tiqtic, de charjgeren un touf'de main les babiludes et 
les mœurs d un peuple, comme il est également difficile 
à la-nature humaine d'opérer sur soi des rébrmes radi- 
cales, il se trouve que le moias- q le i on -puisse dire de 
la simation actuelle cest que lés nouveaux; princii^es de 
gouvernement ont foituu caneux mariage avec le^ ni,:.hu- 
d<*-S' anciennes ' 

- L'Ëtai Tia rien perdu ni de son artique prestige ui de 
sa redoutable toute puissance," les' citoyens, eux, ont trop 
l'occasion de se soirveûir de 1 ancieane manière sans mê- 
me qu'ils puissent escompter que les hasards de la poiitsG'.'.e 
leuvent, le cas échéantjeur laisser le béoé^hce éveiuuei a».' 
éjneiques grosses prébendes. Là réside l'une des priiicipa- 
Ics causes de l'incertitude et du désarroi qui i-ègueni dan. 
les esprits. 

La campagne que. j'ai entreprise, n'a d'autre but que de 
demande»' à l élite de se ressaisir et de ne compter que s\^ 
elle-même si elle veut garder son rô.e de représentaiioii 
€t de commandement. 

Pour attendre ce résultat, il lui faut notamment pe- 
iionccr aux antagonismes faciices de classe^ et de partis 
politiques et s ossocier selon toutes les modaliiés de, i'ac- 
livité humaine. Certes, on. peut différer d'opinion sur tel- 
les ou telles doctrines, sur ropportun;té ou I iriopporium- 
té de leur appication Ces divergences de vue doivcnt-eiles 
riécessaireiucul am:iner a leur suite des haines, des par- 
tis pris, d^s camp.igiies humiiiaxiti.s de dénigrement et Je 
calomnie^ ? Ne peut-on point ise pas paitag.r ici bciui- 
nicats de telle ou telle personnifié sans incramner l'iiuri- 
liêietè Je SCS inientjcns, san^ la vouer ti re.vécra'.ioa pu- 
blique ? 

Que si la vie hdïtienae offre à l'observateur le iris'.c 
témo!i;nage de mœurs d'apachcs, c'est piécisémeut quaui 
elle uKnirc le spectacle des lâchetés auxquelles reliic se 
prête roui la possession de 1 a -sicte au beurre. Toute nioa 
ambition serait Je rappeler cette élite à la aigniié simple 
de sa vocation en lui conseillant un meilleur usa^e de ^a 
valeur morale, sociale et intellcclucile. 

Je souhaiterais ào■^c qne les études piibliées dans ce vo- 
lume contrit .us.seut à rcdiseï" uu si noble dessein. Si je 



2V PRÉFAf.E 

jiouvais convertir un seul homme à mes Idées, j'estime^ 
rais que mou effort n'a pas été vain. 

(Quoiqu'il en soit, cependant, je tiens à dire que rien 
a*a été plus loin de ma pensée que de ravaler la discussion 
des idées que j'ai essayé de faire valoir à des soucis de 
-polémique. . ' 

Je serais flatté qu'elles fussent ainsi comprises. Je me 
suis peut-être souvent trompé. On excusera mes erreurs 
en considération de ma bonne ibi. . . 

D'autre part, j'ai joint aux cinq prefiîières Conférences 
deux autres que j'ai jadis prononcées aux réunions pose 
scolaires de l'alliance française. 

Encore qu'elles r»e dérivent p<jir>t de la même préoccu- 
pation que les premières, elles, ne concernent pas moins no- 
tre devenir dépeuple étant donné quelles ont eu pour but 
de vulgariser les recherches scientifiques sur le problème 
des races et qu'elles ont essayé de déterminer la position 
que la race haïtienne occupe dans les solutions proposées. 

S'il faut rappeler l e^ipression am'bitieuse de Janvier, à 
savoir ^ue nous représentons dans .l'histoire universelle 
uncturîeuse «♦ expérience sociologique », et bien qu'il sott 
dc^ès bon ion, en ce moment, de bafouer la générosité 
de pareilles idées, j'espère qu'on en voudra pas tout de 
même aux hommes de penséîs qui, de temps à autre, es- 
saient de iaire la mise au point des doctrines scientifiques 
dans- lesquelles I exemple de notre peuplée est signalé com- 
me une preuve de l'aptitude ou de l'inaptitude de la race 
«oire à progresser. 



LES vmum 

DT)iE ÉDliCATlON SOCIALE 



=*= 



Conférence prononcéb a Parimana 
le lundi 2 avml 1917. 



M. M. 

Quelqnes-uns de mes amis, très alarmés du 
maliiise dont souflre noire déniocralie, ont juste- 
ment compris qti'il élaii urgent de mettre à Létu- 
de les questions qui intéressent les tpuvres vives 
du pays, afin de créer un mouvement «]'idées, de 
sentinlents €t d'aspirations dont la fm ultime est 
lorganisation des forces morales de la nalion,, *n 
leur donnant une conscience plus claire de leur 
capacité d'action et de résistance et en anjenant 
la pensoenationale à une méditatiofi plus méltiodi- 
que et plus piofonde des problèmes nouveaux qui 
sollicitent son attention. 

C'est pour travailler à cet ouvrage ambitieux dont 
les plans vous seront révélés au cours de nos en- 
tretiens, que je viens vous demander de nous consa- 
crer quelques parcelles de votre temps et beau- 
coup de voire bonne volonté. Dans cette intention, 
mes amis m'ont f^it l'honneur de me confier l'i- 
nauguration d'une série de cor)t>rences et j'ai cru 
que je ne pouvais mieux réponrire â leur attente, 
que d'essayer de tixer, devant vous, les postulats 
d'une éducation sociale. 

Mais d'abord, pour justifier la prétention d'ap- 
pliquer telle réforme éducationnelle à une société 
quelconque, il faut p-ir l'analyse ou la synthèse. 



2 LA VOCATION DE l'ÉLITE 

mettre en lumière les défauts et les qualités de 
cette société, et ensuite préconiser les moyens 
qui paraissent les plus ftples à féconder ces 
«{ualités et à combattre ces d'^faals Pour y parvenir 
rien ne me parait plus indiqué que de déj^ager. 
lés faits essentiels qui ont marqué sa naissance et 
dominé son. évolution. 

En ce qui nous concerne, parlicu'ièremenf, nous 
devons nous interroger à savoir de quoi est faite 
no're société! Quelles sont ses origines? 

Sont-elles enveloppées de légendes et perdues 
dans la nuit des temps comme telles sociétés arili- 
ques? Ou bien pouvons-nous en suivre le dévelop- 
pement à travei s riiistoire aussi aisémerit que celui 
de ces ag^rlomérations humaines, fraîchement éta- 
blies sur les terres australasiennes ou ailleur?-, par 
exemple ? Est-elle formée d'agrégaîs succt-ssifs 
dont le noyau primilit serait pareil à ces farou- 
ches pélerms venus dans le nouveau monde pour 
assurer i'épmouissement de leur liberté de con- 
science? — C'est ce que-iious étudierons ensemble 
dans la première partie de cette conférence et, si 
au cours de notre démonstration, nous arrivions 
a établir la valeur iiilrinsèque de chacun des- fac- 
teurs dont est fait notre peuple haïtien, nous au- 
rons, du même coup, mis en évidence les cnuses 
lointaines de notre malaise actuel- et nous pour- 
ront plus facilement nous excuser de vous en pro- 
poser le remède par une éducation sociiale. 

Mesdames, 
Messieurs, 

De nombreuses et lumineuses études ont élé 
consacrées aux origines de notre nationalité. His- 
toriens, philosophes, politiques ont démontré avec 
un luxe de détails dans quelles circonstances excep- 
tionnelles nous avons piis naissance, el quelles 
luttes héroïques nous avons soutenues pour cons- 
tituer nofre personnalité politique. Mais, à moins 



LA VOCATION DE L EUTE 3 

que je ne m'abuse, on ne s'est pas sulTiïiammenl 
«rrêté, à mou gré, sur rétrnite coriclalioii qui 
existe entre la sliuouire intime de ia sociéié colo- 
niale etdeDotre société liailienne quiest.en quelque 
sorte, la fille bâtarde, indésirée, ei inaliendne ne 
la première. On a tôt fait (i'énoncpr une évidence 
bislorique lorsqu'on pioclam»^ qu^^ l'ancienne colo- 
nie de Saint-Dominjiuf» était divisée en trois clas- 
ses, dont celle des blants, ce'le des afTiaiicljis ^t 
celle (Jes esclaves — cncoie laut-ii expliqiier non 
seulemer-'t de quels éléments f.it composée ciiacun»i 
de ces classes, niais aus*i d«^ qu'elles infiueiice-^ 
réciproques elles ont pu se pénétrer les unes les 
aulres et rechercher, en suite, si l'espri! dont niles 
étnient animées n'a pas survécu dans la société 
hnitienne. siùt d'une manière précise el formelle, 
soit à l'état de sinii-les tendances ou de sugg+'sliuns. 
Il reste donc bien entendu iiw.'^ Saint-Domin^'ne 
fut une colonie csciavagislc. êiay^^e sur le rei^inie 
des c.astes Iéi4alen)cnl or.j;aiJsé él socidemenl sou- 
tenu par la nature <ies ciio-cs — . bi je ppux ainsi 
m'expiimer. J'eidemis. dire que la dénomination 
uiênie de ces cartes en blancu^ns de cDulciir et noir 
signili il qu'eu dehors et à i olé é^-i i'icM'dhlions 
j>ropreinent lé,::^ de*^, il y aviif dns distinctions d im 
«ttractèi'e ëlroiUMnent elimipie qui tenait à la 
couleur de répid 'rme des trois cliissrs susde- 
notnn)ét s. Je me hàle d'ajoui^T que ce serait avoir 
une cQjicejiJion tiop siinpiiste du régime colonial 
que de s'en letiir à cette sumniHire consf^falion. 
Le fait est que, malj^'ré des sanctions sociale^ hu- 
mdiantcs, la nature sest moquée des barrières 
arlilieielies élevées entre les difl'eremes ci>uch<s 
de la société de Snint DomintZiie La preuve en 
est à 1 inter-pénétralion qui s'elleciuait erdie elle-; 
tanlôt ouvertement, le plus i«ouvent d une mmiére 
clandestine. La |>reuve tn est à la ;j;radation des 
tous qui a in*>piré au grand chartisie de l'époque 
coloniale, à Morcau de Saint Méry. le savant tia- 
Vttil de dos;!gc, gràice auquel il se vantail de met- 



4 LA VOCATION' DE L'ÉLITE 

tre chacun en mesuré d'apprérier la proporiion 
de sa"g mêlé qu'on peut déceler chez un sacaira, 
un fî'itTe, un n)araboii, un muîàtre, un qnarleron, 
un niélis, un mamelouc et un qua-lerouué. 

(Ce fut UM brave homme, n'esl-il pas vrai?) 

tt puis, «-nfin, n»us savons que dans la c!; sse 
des esclaves, du concubinage furlif du blanc et de 
Il négresse étaient nés d^s umlàres qui suiva ent 
}a condition de leur mèie, et qun la clas^e des 
alTranchis avaient une assez iinporlante minorité 
de nègres et, enfin nous n'ignorons [)as que la 
classe des blancs elle même, n était pas d'une 
intégrité ethnitiue irrécus<hle. 

11 suffirait, à ce propos, de rappeler les procès 
curieux auxquels donnait naissar)cc! ks prétentions 
de quelques hommes de couleurqui vodant fran- 
chir la barrière, cherchaient à sentùler dans la 
milice, afin d'acquérir les honneurs au servire 
du Roy et se faire délivrer en fin de compte une 
sorte de brevet de Télat de t blanc» Alors l'argu- 
meiit qu'on mettait en avant c'esl quel'aieule if était 
point une négresse, mais une nnble tille de ca- 
cique indien. Le tribunal jugeait et p'ononçail, 
souvent, en faveur du réclamant dont l'éducation, 
la richesse et la bonne tenue étaient d'ailleurs en 
concordance par faite avtc les aspiialiorjs . . . 

Ne nous empressons point Mesdames. Mes- 
sieurs, ite juger ces lointains congénères avec nos 
idées actuelles et de les accuser de faiblesse ou de 
làcheié morale. Ce serait pire qu'une injustice, ce 
serait une preuve d inintelligence et d'inaptitude 
psvrholo^iqne. Il fnut avoir l'esprit sullisainment 
libte pour fss;ayer d entrer dans la peau du per- 
sonnage et vivre de sa pensée. — N est ce p.'«s 
qu'il est très humain qu'un individu qui en a les 
moyens lâche de s'élever de létat d abjection où 
l'injustice sociale veut l'aplalir au rang que lui 
r»onnenl ses mérites et ses qu-alités ? Que si la 
comparaison avec la classe d'en haut met eu rt ! ef, 
les avantages qui marquent sa propre Fupéri(;i ilé. 



LA VOCATION DE L'ÉLITE 5 

à lui, trois attitudes lui sont commandées: le 
mépri-î — un mépris ou il entre tout à la fois un 
peu J'iUflifTért^nce, un peu de hauteur et beau- 
coup de résignation; la haine — la haine alors 
intécondô et par conséqupnt inspiratrice de ven- 
geance inavouable et s-^crète; et enfin le compro-^ 
mis. Ces! Cri dernier parti qu'adoptaient le plus 
souve tl ceux dont nous parlons O'ailieurs, il est 
constau. ment à l'ordre du jour dans toutes les 
sociéiés non seulement divisées en classe, mais 
au-^si où des races dillérentes se trouvent en 
contact. Cubi et les Etats-Unis de l'Ainérique du 
Nord sont célèbres par les procè-î éli'ang-^s que 
suscitent C2UX d'entre les Cubains et les Américains 
qui onL be-om qu'un arrêt de la Cour donne une 
authenticiré lè.^aleTî^ la coulrinr de leur peau 

-Si donc nos Ii;intiins congénères usaient de 
pireil.> subterfuges, cela était cjnfonne à la nature 
des choses ei il tiut en ren Ire responsable la so- 
ciété dans laquelle ils vivaient . . . 

Mais, de quels éléments était Tormée la classe des 
blancs dont H prestig) exerçait une telle fascina- 
tion sur les deux aulres ? 

Vous voas rappelez que les nremiers français 
qui prirent pied sur noire sol furent des flibus- 
tiers et des bDucaniers d'abord établis sur les 
côtes de la Toriue conqnises de haute main sur 
les Anglais. Ce fut des gens rudes vivant assez unis 
entre eux mais prompts à s'enflammer et à se faire 
ju-^licepar le coup de fusil à courte distance, osant 
d'mtrépides randonnées sur les côtes voisines, 
écumint les mers pour entrependre la capture des 
vaisseaux chargés de butin dans tout le bassin et 
même au delà de la méditerrannée américaine, ils 
furent les pionniers redoutables, les premières 
souclius baî'bares de la co-onisation française sur 
la terre de Saifit-Domingue. On conte que vers 
IGil |pur nombre s'éles'ait environa de 3 à 40UO 
homme?^ Mais savez- vous comme;it un gouverneur 
iutelligeiit el énergique s'y prit pour ^idoucir lès 



6 LA VOCATION DE L ÉLITE 

mœurs un peu sauvages de ces terribles aven- 
turiers ? Il se souvint probablement de la senten- 
ce de la Genèse etjie voulant pas, lui aussi, que 
l'homme fût seul, ilréc'ama du Gouvernement du 
Roy, des femmes de France. Enlendons-nou«;, ce- 
pendant. Il est peut être un peu osé de désigner 
les pauvres créatures importées alors dans ce pMvs 
sous le prestigieux vocable de fen.mes de France 
qui évoque à 1 heure actuelle l'idée de tant d'hé- 
roiqnes vertus. Non, lespècpi qbi vint à, Saint- 
Domingue fut très spécial. Comment pourrais-je 
Elus clairement la qualifier sans braver votie 
onnêteté ? Mettons si vous le voulez bien que ce fu- 
rent «t des étoiles éteintes. » des fleurs vénéneuses 
écloses dans les fumiers de la Salpétrière. Mais 
ce qui rendla situation plus scabreuse cest qu'elles 
n'étaient pas nombreuses pour remplir la tâche 
stoïque dévolue à leur' bonne volonté. Elles n'é- 
taient au grand maximum qu'une cinquanlainn pour 
les ^ à 4000 hommes. ( iSe pensez-vous pas que 
ce soif là aussi un certain genre d'héroïsme) ? 

DoncIVlesdames, Messieurs, le premier noyau de 
la colonisation française à Saint-Domingue rVétait 
pas faireux quant à la valeur moi aie. 

A ce premier tond, d'autres alluvions s'ajou'èrent 
au fur et à mesure dans les années suivantes. Nous 
voulons parler de ces ramassis d'individus, perdus 
de dettes et de crimes qui furerît rt.^crulés presque 
de vive force et emmenés, là-bas, en des corjdilions 
onéreuses de servage économiqi-e. Ce furent les en- 
gagés de trente six mois, comme on les appelait par- 
v/cr^u'un contrat les liait à leurs patrons pour une 
période &e trois ans. Vous le cornpi enez bien, ceux 
là non plus ne pouvaient avoir une tenue morale 
exejnp'aire. Beaucoup d entre eux d'ailleurs étaient 
d'ancens repris de justice auxquels on vantait la 
possibilité de réabser une promnte fortune aux co- 
lonies, en même temps qu'il y avait là un rapide 
moyen de se réhabiliter en se rendant utiles à la 
société. Ces malheureux furent vite ramenés au sen- 



LA VOCATION DE L ELITE i 

timenl du réel quand ils virent à quel t''lat de dé- 
pendance absolue ils ét:iiei)lol)li|4és vis à vis de leurs 
employeurs. A paii les cngai^és. Saint Duninii^ue 
avait atliré encore un noml^re remartpiahle de for- 
çais libérés. Kn résumé, le "mcins «pie Ton puisse tli- 
re du peuplement de li colonie^ de son oiii^ine à la 
période de 1700 environ, c'est tpi'il élail composé 
d'élémemts délestab'es. 

Ceia n'a nullement empêché ces gens d'en arri- 
ver à l'opulence la plus oslentatrice et la pUus im- 
perlinente. ils s'en allaient en carosses, faisaient 
bonne chère, se payaient des maîlresseset perdaient 
d'abondance au jeu. 

Mais, au moins, la fortune subite dont ces par- 
venus faisaient si grande parade lavaienl-ils accpn- 
se au prix d un honnête labeur? Hélas! que ne peut 
on le dite V 

Il y a des faits, en ce qui concerne ces fortnn'^s 
coloniales, «l'un pitior^S(pie qui na lien à Vuir avec 
la n)orale la plus accomodante. ^■ 

Ne cile-l-on p is le cas de certains J)lancs devenus 
très soudainement soucieux de- laver riicnneur 
«les négresses qu'un précédent concubinage avec 
des seigneurs généreux avaient laissé en p ;.sse.ssifMi 
de sulides ecus ? Vous conn tissez prob.inlemenl 
Thisloiie dim sieur Ga-card-Damesny, jeune gar- 
çon chinigien (juelq'ue chosn coinnie un infirmier 
subalterne, qui^'empressa d'épouser en justes no- 
ces une ne^^resse de 72 ans parce que veuve in pnr- 
iibus de Baptiste .\mal, lequel avait laissé à sa né- 
gresse un bien d'un million. 

Faut-ii parier de l'origine de certaini";s au'rcs for- 
tunes subites *? Il faudrait alors demantlc" à la cor- 
respondance des gouverne'irs (iénéraux les inotds 
ies plus justifiés de leurs doléances sur les cirntre- 
bandes.les abus Le conûan-:e. le rapt dts testaments 
et autres sports de ce g^^nre fo: l eu honneur dans 
la colonie. JNe croyez oas, je vous en pri.-, qoe Tiin- 
moralité des mœurs s'arrêtait à la catégoiie de co- 
lons dont je viens de vous parler. Les officiers du 



8 LA VOCATION DE L'ÉLITE 

Roy eux-mêmes en prêchaient Texeraple. N'est ce 
pas M. de Gallifet, lieutenant du Roy au Cap, qui 
se rendit coupable de l'enlèvemenf d'une jolie né- 
gresse au mépris de l'édit de 1724 interdisant le 
concubinage entre maître et esclave, édit dont il 
avait à assurer J'exéculion. 

Et que dire des emplois ofliciels où il était com- 
mun de rencontrer de's gens d'aucune instruction 
ei d'aucune moralité ? Qui ne connaît l'histoire de 
ce juge au conseil de Petit-GoàvB qui ne savait ni 
lire ni écrire, de ce greftier appelé à établir des ac- 
tes d'officier de l'état civil qui essaya de violenter 
la jeune mariée ? Combien d'autres exemples de 
g'îns qualifiés pour le bagne qui étaient revêtus de 
la redoutable mission de juger leurs semblables. El 
enfin ce qu'il y a de plus grave, à mon sens, c est 
que jusque dans le premier quart du 18« siècle, le 
derjïé lui-même était souvent représenté en cer- 
taines localités par les êtres les plus impropres à 
la haute tâche qui leur incombait. 

Beaucoup d'ailleurs étaient au début du moins^ 
d'anciens moines défroqués ven»is là pour des rai- 
sons autres que l'aposlolàt chrétien et qui compro- 
mettaient la digriilé de leur iiiiâsion eu des entre- 
prises condamnables. 

Tel est en raccourci. Mesdames, Messieurs, le 
tableau un peu sévère de la société coloniale blan- 
che de Saint-Domingue à la période qui avoisine 
ses débuts, c est-à-dire depuis 1600 environ jus- 
qu'au premier quart du 48e siècle. 

Il est, en effet, juste d'ajouter que la période qui 
suivtt 1725 et jusqu'à la Révolution, une autre 
catégorie sociale d'hommes plus relevée vint faire 
souche àSi.-Uomingue. Elle était, en général, d'une 
trempe morale infiniment supéiieure à la précé- 
dente. Elle était plutôt composée de cadets de fa- 
mille que leur emploi dans l'armée poussait vers 
Témigralion. Ils occupèrent au fur et à mesure 
d'importantes situations dans l'île et acquirent des 
teires, de la richesse et formèrent assez rapide- 



LA VOCATION DS L ELITE 9 

ment celle aiislocratie de naissance doul les noms 
sont encore conservés à certaines propriélés haï- 
tiennes : De Noailles, de la Ferronnays, Condé, 
Gallifet, de Monlhoion, de Vaudreuil etc. 

Mais ce que je tenais à démontrer dès l'abord, 
c'est la disparate des facteurs qui ont formé la 
classe blanche de Saint-Domingue de telle sorte 
que pendant les deux siècles qu'elle a exercé lu 
prépondérance sociale et politique dans la colo- 
nie, elle n'avait pas acquis une homogénéité et: 
une valeur morale telle dans la refonie de ses 
mœurs, qu'elle pût être un niDdèle de tout repos 
pour les deux autres class-^s qui tiraient d'elle la 
glorification de leurs qualités ou la justificaliou 
de leurs vices et de leurs hontes. . . 



D'autre part, vous savez que les aiïranchis tenai- 
ent l'intermédiaiie, entre la masse st ile el les 
maîtres. Ils étaient en grande partie des fil^^ de 
colons, nés de la luxufe du patron, plus rarement 
issu:^ de son mariage légitime avec sa négresse. 
Quelques uns avaient payé 'eur libéraiion par leur 
tiavail ou par la générosité reconn:ii??anle d'ua 
grand seigneui". C'est ainsi que beaucoup d affran- 
chis de c tle dernière catégorie de types et lient 
des noirs qui étaient d'adleurs comme les précé- 
dents, industrieux, aisés et même possesseurs d'es- 
claves. Que les aflVanchis se fussent montrés intel- 
ligents, économes jusqu'à s'élever à la hauteur d'une 
classe capa}3le de rivaliser quelquefois avec la clas- 
se blanche par la richesse et le savoir,c'est le témoi- 
gnage que nous ont 1 lissés les nombreuses plain- 
tes qu'ds ne cessaient d? produire pour réclamer 
leur assimilation à la classe des colons et que jus- 
tifiait le bien fondé de leurs ambitions. Ils lencon- 
trèrenl d'ailleurs de la part de ceux-ci une résistan- 
ic cl un entêtement aussi inintelligents qu'opiniâ- 
lits (|iii furent au fond les principales raisons pour 



10 LA TOCATIÛX DE L'ïLITE 

Jesquelles les affranchis s'allièrent aux esclaves à 
un moment donn»^, et anieiiére;>l le troulèvernent 
général. Vous savez que ceiti^ alli'iuie lu» le g^ge 
certatnde la fondai. on de noire n lionalilô. Que ce- 
pendant les vices dont était | oiirr c la c -•ssc des. 
blancs ne fiisse.it | oint i.;«'f)nn;..< 'ia^ s cell»' dtr-s 
affranchis, c'est ce qui^ les mémoire- du teuips ne 
nous laissent point igno'cr qnai.d ils nous pa;lent 
de la vie lastueuse el débauchée de crrlams sang- 
mclés. Cela au:>si était confuime à ia nalure des 
choses. 



Reste enfin le monde noir. Il est plus dinicile à 
saisii- parce qu'il n'a jamais eu d'état civil. Venus 
des cotes et des | rolondeurs de l'Afrique, recrutés 
de vive force, parmi de.-, clans et des tribus hos- 
tiles, ne possédant ni les mœurs, ni le langaî^e 
pareils, Sénégalais. Ckingolais, Dahoméens, G.iiué- 
ens, Disagoiselc n'avaient de commun que le triste 
état de besiiale servilité auquel les avait réduits 
la férocité humaine. 

Monde noir, ai-je dit ? Cela aussi est un péché 
de rhétorique, car niéine la couleur de leur jjeaa 
s'en allait se diti'éreiiciant du brun chocolat, du 
chocolat clair au noir d'ébènj ou a.i rojge brique- 
Quel était leur état de civilisation antérieur à 
leur importation à Saint-Dorningue ? 

Intéressante question qui nous eut amenés Mes- 
sieurs à des découvertes renversantes si le ca :e 
de cette conférence, nous eut peimis d'en esquisser 
seulement la réponse, llelenons ci^pendant que 
tous ces nègres n'étaient pa.s confondus d'ignoran- 
ce et de fétichisme conjnie nous Ta appris ri;jloi- 
malion eironuée des annuiisl» s d.i I éj)oque, trop 
niaisement lépélée pai- cei tains écrivains mod^r- 
iies. Beaucoup pou\a:ent ^:e vurder U*:iv(tir connu 
un état social iiifininierït sn[)éri.Hir ncn sHilenienl 
à l'esclavage mais mêjr.e au chni ou ^ la Iri'L^n. 



LA VOCATION DE L'ÉLITE il 

Sans compter que quelques uns d'entre eux étaient 
'des cnplifs de guerres locales, fils de rois, chefs ou 
lils de chefs que le sort avait jetés dans la^ (îale 
sorJide du navire négrier. Mais, il convient d*ajop- 
ter sans plus tardea, qu un 1res grand nombre, 
probablement le uius j»rand nombre, étaient dans 
un état d'hébétude ou de torpeur que la servitude 
avait aggravés. 

Vous connaissez, la plainte d'un efclave du 
Nord qui avait élé roué de coups, parce qu'on lui 
avait reproché d'avoir mallratlé sa muh' : (1) Aloin 
ce esclave à blanc, milet ce esclave a moin ! Hélas ! ïe 
malheureux risquerait la meningiJe si on le foiçail 
d'aller nv. delà de celte logique rudimenlaire. 

NoDs retiendrons, tonte fois, l'expression crue 
de 1 iiiiluence que les violences d'en haut avaient 
exercée sur ces âmes frustes. 

Cela nous dira egaleuient combien les vices et 
les turpitudes clés classes sup'^rieui es devaient être 
imité^ dans 1h» monde noir où l'instinct i»e trouvait 
aucun obstacle inlérieur à son libre développement. 

Voilà Mesdames, Me-sieius. trop hâtivement ex- 
posés à mon gté les irails essentiels de la société 
jcoioniale— du point de vue qui nous occupe, au 
moment où a écliilé la révolte qui, par des fortunes 
diverses, nous a amenés à l'indépendance haïtienne. 

Saint-Dommque dispar ut dans la lourmente, Haïti 
naLjuit sur ses cendres. 

U^s trois classes dont était composée Tancienne 
société coloniale l'une fut vaincue, di&peisée, dé- 
pouillée de ses biens et de ses préorgatives. Ce fut 
la clnsse blanche. Elle disparut non seulement en 
tant que caste, mais légalement tout au moins — 
elle n exista plus ni comme force ni coumie déno- 
mination sociales. 

Rappelez-vous les articles 12 et 13 de la Consti- 
tution impénale de 1 an 11. 



(1) Je suis i 'ose lave du blaor, !a mule est mon escla"e. 



12 LA VOCATION DR L^ÉLITE 

Art : 12.— Aucun blanc, quelle que soit sa nation 
ne mettra le pied sur ce territoire, à tiJre de maître 
ou de propriétaire et ne pourra à Tavenir y acqué- 
rir aucune propriété. 

Art : 13. — Toute acception de couleur parmi les 
enfants d'une seule el même famille dont le Chef 
de TElat est le père, devait nécessairement cesser, 
les Haïtiens n^ seront désormais con lus que sous 
la dénomination générique de noirs d'Haili » 



Vons le voyez Alesdamec, Messieurs, la fiction 
coDStituHonneile, selon le bon plaisir de S M. Im- 
péria'e. fit de nous tous, en 1 :m 1805, des noirs 
«l'Haiti.Mais, ne nous laissons poit^t griser par la pi- 
periH des mots et voyons un peu l'état réel de noire 
société à cette époque de 1805, après les guerres et 
la proclamation de l'Indépendance haïtienne. 

D'abord, le gratiu fait social, ce ne fut pas seule- 
ment l'abolition de l'esclavagfH jnais ce fut aussi la 
transformation du régime de la propriété en consé- 
quence même de la transformation du régime du 
travail. 

La grande propriété avait SHpporlé le poids de 
toute la guerre de destruction. Les champs avaient 
été pillés, saccapés, incendiés par les ateliers en 
révolte. A la cessation des hostilités, il fallut son- 
«2er à reconstruire. Tâche délicate, s'il en fut Quel- 
qu'un osa s'y essijyer. Ce fut notre Toussaint-Lou- 
verlure. 

II voulut réarg^nispr la société en maintenant le 
cadre antérieur d'une cinsse de grands propriétai- 
res blancs auxquels se mêleraient les dignitaires de 
1 Etat : généraux, commandatjts d aimée et fonc- 
tionnaires civils— louten réglenienlanl élroilcment, 
durement le nouveau ré^ilme du liavail obligatoi- 
re et salarié— lequel était au fond, un pui régime 
de c )r)lrainte. C'est — on l'a dit avant moi— la 



LA VOCATION DE L'ÉLITE 13 

principale cause de l'échec de Toussaint contre Tex- 
'pédiiion de Leclerc. Mais, que firent les autres 
chefs, les successeurs du Gouverneur général ? 

Ils distribuèrent aux généraux des terres plus ou 
inoin? morcelées, r^n les morcelant d'avantage dans 
l'Ouest et dans le Sud que dans le Nord. 

Christophe lui, institua da.is son royaume une 
nob'esse héréditaire et terrienne, ce pendant que 
la plèbe au profit de laquelle la Révolution avait 
été apparemment faite semblait, elle, restée al ta- 
chée à la gèlbe, soit en qualité de métayers soit en 
qualité de domestiques à gages. Mais méfions-nous. 
Ce n'est qu'une apparence. Car l'autre grand fait 
social qui jallit des tragiques événements, c'est la 
participation de la plèbe à l'avènement du Monde 
Nouveau. 

Du jour, en effet, oii la révolte générale milita- 
risa toutes les énergies, la confusion des rangs so- 
ciaux devait en être une conséquence inéluctable. 
Seuls devenaient dignes du respect et propres au 
commandement ceux que leurs aptitudes guerriè- 
res, leurs talents d'organisation, leur ascendant 
sur les insurgés mettaient hors de pair. Ceux-là é- 
taient de vrais conducteurs d'hommes. Vous savez 
qu'il en est sorti de tout premier ordre de la mas- 
se des esclaves : d'abord un génie, Toussaint-Lou- 
verture, puis les Gapoix, les Dessalines, les Chris- 
tophe qui confondirent leurs aspirations avec cel- 
les des Pétioh, des Beauvais, des Rigaud elc . . . 
Mais alors qu'advint-il ? 

Lentement sans qu'ils s'en rendis.sent compte ces 
chefs groupèrent autour d'eux d'autres hommes qui 
constituèrent avec eux, une élite, 1 élite sociale, à 
qui la fortune, le pouvoir et quelque fois l'éduca- 
tion devaient attribu-îr des privilèges de classe. 

Voilà comment si je ne m'abuse, il est aisé d'é- 
tablir la filiation de notre société actuelle avec la 
société coloniale. 

Je 'j'aurai garde cependant de pousser trop avant 
les analogies et les déductions. Je n'ignore pas que je 



14 LA VOCATION DE L'êLITE 

parle de phénomènes complexes et qu'il serait ri- 
dicule d'enfermer un^ maiièie si mouvante dans 
la commoJilé d'une formule d'école. 

Q l'il y ail d 'sdifT^reice^ mtables entre les deux 
so 'iétés dont j^ni essayé -le d'^nijnt er la paren'é, 
celalienlnon senlemeit à la difîérence des époques 
mais ausi-i aux pruicipes d évokilion interne aux- 
quels obéis-ent tou-^ IfS orguiiàuies vivants. Que, 
•d'aitre pirl, nous ayo is hérité do la société cjio- 
niaie ce» laines t'^ndances q li sont de nos jours des 
auMchromsmj^s inquié anls. nous en av<)ns pour 
"preuve cetic sorte de ()i alisme mor*il qui nous fait 
nous dégager d-i to:»le solidarité av: c ceux d'en bas, 
comme pour ne pas nous compromet ve en mau- 
vaise coinpagni-^ alors quecepen IhiU no is sommes 
prêts à faire milie av.i.i. es au blanc de quelque 
provenance qu'il soit, snis même lui demander son 
état civil ou son casier judiciaire ! 

Q k'enhn nous fassions remonter ju=?q;rà l'époque 
coloniale notre goàl tr idilionnel du faste et de 1 os- 
tentation, ce serait peut être un p 'u osé car nous 
pourrions tout aussi bien et pins légitimement, à 
mon gré, eu demander compte à la psychologie du 
nègre haïtien et à l'orientation contestable de son 
éducation. Mais où l^nalogie me paraît le plus fon- 
dée c'est quand je réfléchis sur i'mdilTéience avec 
laquelle nous considérons la servitude politique 
et économique des masses populaires et paysan- 
nes et que je la compare au détachement des 
maîtres d'autrefois d:5 tout ce qui ne concernait 
pas la capacité de projqjtion niitérielle de leurs 
esclaves. C est, ce me semble, la même inhuma- 
nité, la même iucapaciié de comprendre l'intérêt 
bien entendu. 

,pr, ce phénomène social constitue, à mon sens, 

un danger extrêmement i,Mave dont il convient de 

nous défendre— danger de dissociation des clé- 

,mehts qui assurent l'existence de la Cité, danger de 

Mèstruclion de la Cité elie-mème. 



LA VOCATION DE l'ÉLITE 15 

Il est, en effel. avéré que lorsqu'un peuple ne 
sent pas d'instinct le besoin de se faire une âme na- 
tionale pai 1 iu inie solidarité de ses diverses cou- 
ches, par leurs aspirations communes vers quel- 
qjie haut idéal- Hiènie chimérique.-dorsqu'au con- 
traire ce peuple se trouve d'Visé en des parties à 
peu près dislincfes— la ola-sj dirigeante se désin- 
téressant du sori desmasses, celles-ci ignorant mê- 
me l'existencti de la preuîière parceqa'eiie n'a avec 
elles rpie des rapports purement économiques — ce 
peuple est en im;ninence de dèsagré^alion. Il sHif- 
lit alors qu'un danger exlérieur menace son exis- 
tence nationale pour que chacune dc!< pa-ties sol- 
licit-^e par ses propres intérèls ne irouvr^ point en - 
elle l s forces iiitei'nes d'utir.icîion qui enssen! été 
seiil<s capable de i'ailirer aux anlr. s afin de bîf^ 
grouper en un faisceau de ri-sislancc n éme momie 
contre l'invasion de l.ur sol, sous quelque foiuie - 
qu'elle se présente. 

C'est pour avoir constaté ce danger dans la cri- 
se que nous liaversons que j'ai pensé à chercher 
un moyen de l'eniayer. 

Je me bâte de dire que je n'en vois qu'un seul ; 
l'éducation. Cependant ne conlondons | as. Je ne 
viens pas ici recommander la fondùlion de nouvel- 
les écoles, ni même l'iirgarnsaiion de relies qui exis- 
tent—encore moins vanterai-je tt^l ou tel syslènv^ 
de pédagogie b'ans doute, cela iujssi pouirail ètrt> 
à la rigueur, une manifestation d'éducation sociale 
et je m'empresse de déclai er qu'elle n'en sérail ni ' 
la moins profitable, ni la moins indiquée. Mais com- 
me il est facile de taire l'accord sur ces différentes 
formes de notre activité, je veux appeler votre at- 
tention sur quelque chose d'autre. 

JI 

Cai", j'enlends par éjucalion sociale ime disci- 
pline, à laquelle doii se soumettre cinq' e iud.vi- 
du et qui soit apte « à 1-^ conduire vers son sem- 



16 LA VOCATION DE L* ÉLITE 

hlahle afin de réaliser en commun l'idéil de Paix 
et de Raison en dehors duquel il n'y a que violence 
et inertie de commande » (1) JY-ntends par éiu ca- 
tion sociale la vicloue que nous devons rempor- 
ter sur notre rci)!igrjaiic^; à tr.iiîcr avec jti>!ice oi 
humanité ceux avec lesquels !es relations de chaque 
jour nous mettent en contact : dômes iqnes ouvriers, 
paysans 

J'entends, enfin, par éducation sociale la disci- 
pline que nous devons nous imposer, l'obligation 
que nous devons contracter envers nous-mêmes de 
parlicipHf wuit directement soit indiivctempnt à la 
création e! à l'entretien des œnvrts (}ui ont neile- 
raent pour visée une atténuation -'e misère maté- 
rielle ou murale : œ ivres post-scolair-\ écoles du 
soir, foiidaiionde crèche et dou-roiis, patrona^'es 
de dispensair» s et de li;jues cnnir.- 1-s m^iladies 
qui s'atlaijU'rul à la vi alil^ bioioijiqne de la race: la 
tuberculose, l'avûrie, 1 alcoolisme etc. 

Vous le voyez, de lellts d sciplines n'impliqiienl 
pas la nécésbilé que les individus qui en bénéli- 
cient saciien: d'abord liie el écrire. Au contiaire 
nous leur sommes r»^devables de pins de sympa- 
thie et de phts de bonté en rasson «lirecle du lourd 
tribut qu'ils psient à rigncnujLe. Car, d.tes-vous 
ben que le seul étalon ituqu» 1 on p lisse mesurer 
la Valeur d'nne élite c'est son utilité socnde. Si 
jamais dans votre ùim et conscience vous n'a\ez 
jamais été inclinés à une sérieus* méditation de 
ces pioblèraes d'éducation sociale tels que j'ai 
essayé d'en définir les pos tula's devant vous eh 
bien, j'adresse ce <toir un fervent apuCi à votre bon 
sens et à vo'rî Raison afin que dé-oirans votre 
pitié se penche snr les humbles moins comme 
une aumônede votre élégance lassée, que comme 
une manife>tat:on d- v-^lre devoir le plis haute- 
ment compris et le plus fermement accepté. 



(i) J. Dtlv«ill»— Lt vie sociale. 



LAVocjkiîos oB Viura IT 






Cependant faisons cdtte hypoièsc. Adin-^ttoti^ 
que dans un éclair de votre iuit^liige »ce et -lans 
la géniérosiié de voire cœur, voq.h preniei dès 
maintenant le ferme propos de glisser dacjs vos 
rappolrs avec ceux d'en bas un peu plus de boalô 
et un peu plus de douceur, auriez vous par là réa- 
lisé la piix m:)ra!e, cette paix de? consciences 
tranquillfS q n est ridêil vers lequel doivent t<»n- 
dre les aspirations de tous les hommes de bonne 
volonté ? 

Certes, vous eussiez accompli pir votre geste 
un acte de h tut^^ cl-tirvoyan^^e pourvu néanmoins 
qu'il ne soit ia< une nia')ifestatjon soudaine de 
ceile forme un peu niaise et brouillonne de Tac- 
livité mondaine qui s'appelle le snobisme. Se don- 
ner 1 a.r de faire quelque «-liose, prendre telle on 
telle atiilud'^ parce que c'en est la mode, je ne con- 
nais rien qui ne soit ni plus méprisable, ni plus 
inconsidéré Non, ce que je vous demande est 4 
ia fois plus élevé et plus pratique. 



J'ai parlé d3 disciplina tout à rhenre. Ne croyez 
pis .^ue ce soit un vain prop is^ T ou'e discipline 
reqaie.t un effort et quelquefois* un efforl doulou- 
reux; c est la Ijtle sourde contre dev;lière5 lubitu- 
des, c est le conflit entre des intéré s divergents, 
c'est la guerre int- sline ptrmi les motils d'action. 
Eh I bien, pour que nous soyo .s cerlauis de Fa 
victoire, je veux dire pour que nous adoptions 
une dic:p;ine intérii-ure, il faut que chacun corn* 
meuce par la réforme d ^ .^oi-:ném* eu àie>aa(;t un 
bilan scrupuleux de ses propics défauts et en leur 
livrant une guerre achanié^el sans merci. Le priu- 
cipal résultat d'une telle méthode, ce-il dans un 
court délai rainélioiation de soi et n'eil-ce pas 
que chaL|ue individu amélioré devient une condi- 
tion de la grandeur de ia société V Or, de ceci, 



18 LA VOCATION DE l'ÉEITK 

nous avons riatérèt le plus immédiat et le plus 
urgent, étant donné la responsabilité de noire 
mission de clisse diri^eanie. en vertu même de 
noire dé/e!oppement histori^ae ainsi (pie jn ma 
suis efforcé de le démontrer C'est doiîc une situation 
défait. Eli bien, il ne s'agit plus d'expliquer mais 
de justitier le fait en lui d.)n.ianl la forc^ du droit. 

Par quoi donc pourrait 5e justifier les privilèges 
corrélatifs de ce droit si nous qui en jouissons, nous 
et ons pauvres en ap:ilude de coiumaiîd.^ment et 
médiocres en valeur morale. Et qui d'entre nous 
oserait prétendre en notre âme et conscience que 
nous sommas irrépréhensibles à ce double point 
de vue V 

D ailleurs il est un f;ritérium éprouvé, uji signe 
certain de la dignité des ebtes à leur foucuou de 
direction, c est leur outillage iniellectuel. 

De quoi donc est fait le nôtre ? 



Vous savez que l'outillage intellectueid'un peu- 
ple n'est pas seulement formé du nombre de ses 
écoles piimaires et secondaires, de se>. facultés de 
hautes études, de ses laboratoires scientiliques où 
se confinent quelques savants, mais il compremi 
nussi les moyens et les modes de propagation de 
la pensée humaine: publicaîions de lojte sorte, 
journa'ix, revues, livres, dessins, cartes, musées, 
bibliothèques, théâtres. II m'a paru intéressant de 
me renseigner sur nos productions littéraires, 
scientifiques, sociales et politques. Hélas! les 
statistiques, officielles manq-ient. Mais, à défaut 
d'information officielles, je me suis livré à une 
enquête personnelle dont je vous demande la per- 
mission de vous soumettre les résultats. 



D'abord je dois vous dire que nous possédons 
à l'heure actuelle; 14 imprimeries ou maisons d'é- 



LA VOCATIOM DE L'ÉUTK ID 

'dilion dont 9 à Porl-au Prince, 2 au Cap-Haïtien, 
1 à Jacmel, 1 auxCayes, à Jérémie! Rien à Port-de- 
Paix, rien aux Gonaives, chsfs lie»! d**. Départe- 
ment, rien à Fort- Liberté, rien à Saint-Marc, Pelit- 
Goàve, Miragoane, Aquin, villes, ouvertes au com- 
merce étranger, centres in'«?llecluels, comman- 
dant des hinterlaiids de 50 à plus de 100 000 ha- 
bilanls. Ne trouvez- vous pas cela triste? 

En outre, nous possélons pour Tensemble du 
pays 15 jouri»aax dont 10 à Porl-au -Prince, 3 au 
Cap-Haïtien, 1 à Jacuiel et 1 aux Gayes. 

Poil-au Prince, pour alimenter 100 000 habitants, 
ne po3-è1e que 4 quotidiens et huit journaux heb- 
domadaires ou bi-hebdomad lires, une ou deux 
feuilles mensuellf'S. Quml aux Bévues, jusqu'en 
Juin 1917,11 en existait encore 10 doMt 8 à Porl-au- 
Priuce, 1 aux Ciyes, 1 à léréinit» De es revues 4 
sont des org»nes d'intérêts généraux; - les autres 
sont des organes d iii'éréls corporatifs. 

D'aulre/part, j'ai remis le formulaire des ques- 
tions suivjantes aux Directeurs des deux Q-ioii- 
diens de la Capitale: 

lo. Quelle influence probable voire journal a-t-it 

exercée suç le i^oùt de \i lecture à l*or(-au-Pruice 
et dans les autres parties du pays? 

2o. Y a-l-il eu augmenlation du notnbre de vos 
lecteurs pendant ces 5 dernières années? 

3o. Les crises r.^.voluiionnaires ont-elles fait 
augmenter ou diminuer le nombre d*^ vos lecteurs? 
Ou bien ce nombre est-il resté stationnaire? 

4o. Combien de volumes, brochures ou revues, 
votre maison a-t-elle édités pendant ces 5 der- 
jnières années? 

5o. Y a-f-il tendance à 1 augmentation ou à la 
diminution ou bien encore tendance à rester à 
l'état stationnaire? 

6o. Depuis combien de temps votre journal exis- 
te-l-ii? 



20 L* YOCATION DR l'ÉIJTE 

7o. Totre journal est-i! le premier quotidien du 
pays? 

80. Le Quotidien pst-il une forme de journal 
déQnitivement acclimaté dans nos mœurs ? 

9o. Quelle est votre opinion si, pour une raison 
quelconque, cette forme de la publicité venait à 
disparaître ? 

lOo. Quel est votre tirage quotidien? 

Uo. Combien de numéro? Porl-au-Piince absor- 
be-t-il et combien eu expédiez vous dans le res- 
te du Pays? 



Il serait peut êtra trop lon,4 de vous tire loutes 
les réponses, encore qu'elles soient très intéressais 
tes quavec leur amabiliié coulumière M. M. Chau- 
Tet, et Chéraquii d une part, et M. Clément M*gloi- 
re, d autre part orU bieu voulu faire à ces dillé- 
ren'es questions. J'en ai retenu trois ou quatre 
que nous discuterons ensemble, si vous le voulez 
bien. 

C'est d'abord que le journal sous sa forme spé- 
ciale de * quotidien » exerce une influence consi- 
dérable sur le goût de la lecture dans le pays. 
La preuve, me dit-on, c'e^t quil y a en moyenne 
20 lecteurs par numéro qu'on se passi de mains 
en mains; — ( forme assez touchante de mendicité 
comme vous k savez ? ) ensuite c'est que le tirage 
des deux quotidiens, parti à peu près aux environs 
de 500 atteint maintenant de 2 500 à 2.700— dont 
à peu près 1500 numéros restent à Port-au-Prince. 
(Je fais remarquer qu'avec une moyenne de 20 
lecteurs par numéro cela nous donneri»it un chif- 
fre de 30.000 lecteurs par jour pour l'un ou l'autre 
ou même l'un et 1 autre quotidien. Ce serait assez 
beau,— si ces chiffres pouvaient être contrôlés I ) 
Enân, les deux maisons, sanssêtre consultées con- 
sidèrent que si le journal quotidien venait à dis- 



LA VOCATION DE L*ftUTE 



21 



paraître, celaéquivaudrail à une véritable catastro- 
phe ! M. Clément Magloire ajoute pilloresqnement. 
cela ressemblerait à qaelqne chose comme la sup- 
pression d'une Eglise ou d'une chapelle par exem* 
pie. ) 



Il y a des remarques à faire à propos de tout 
cela. 

Nos Directeurs se poi lent garants de linfluence 
qu-î leurs public^lions exercent sur le iîoùt du pu- 
blic. Je les en crois sur parole- Mais il y a lieu de 
se demander cepeiuiant si ce goùl de la lecture 
n'est pas plutôt le développement d'un certain gen- 
re de curiosité qui n est pis précisément inlellec- 
tue.lle. Parmi ces 2(» lecteur?, quotidiens n y aurait 
il pas une désespéianle proport on de ces amateurs 
de nouvelles qui cherchent à se renseigner si «Ar- 
ta.xercès Léon conlinue à aviser le public en gé- 
néral el le commerce en pirlicnlier qu'il n'est plus 
responsable des actes de Asséfy Timourhé— et 
ce — pour causes graves » nu bien encoje n'y ren- 
contrerait on pas une grande majorité de ces gens 
très friands des su>ze.-sio is capiteuses qu'un repor- 
tage grivois el spiiituel lire qu 'Iques fois des mai- 
sons de péché ! 

Je ne veux point manquer de respect à mes bipn- 
veillanîs contVères, mais je crains fort qu'efj défi- 
nitive ce goùl de la ieciuie dont il? font étal ne se 
réd aise à lac iriosité un peu frivole dont je viens de 
parler. C'est .iailleurs l'impression que révèle une 
autre enquête menée auprès d autres maisons d'é- 
ditions et dans les deux ou trois bibliothèques pu- 
bliques ou semi publiques de [^ori-au Prince. - Sa- 
vez-vous quel a été au.o;rand maximiiiri le nom- 
bre des livres publiés à Port-an Prince l'année der- 
nière? Zéro ou plus exactement une vingtaine de 
brochures. 



22 LA VOCATION DE l'élite 

Savez-vous quel est !e plas grand nombre des a- 
bonriés de bibliothèques? L'Union catholique accu- 
se 293 lecteurs, encore que sa bibliothèque publi- 
que et gratuite scit pourU'.nl libérale el écleclique 
à ce que m'assure Tuimable homme qui en a la di- 
rection. M« Léo Alexis. C'est ensuite hi bibliothè- 
que de St. Louis de Gonzague, intéressanie à plus 
d'un tilre avec 25Û abonnés el, enlin 50 autres alDon- 
•nés à la Société bibl:({Ui et d-^s livres religieux — 
d'un cara^:tère assez spéiial— bien que pour elle 
aussi I'm jnuète Mr. Jacksjn récianie un bill de libé- 
ralisme. 

Mai^. ([ue les sent les œuvrer qui sont le plus en 
vogue parmi vos jeclours dem.indé-je V — a Ab^s 
clients dc.sirenl pi êsque lou^ prendre un roman pour 
se diblrjire 4 nie reponJ, Me. Ale.xis. 



Voilà, Mesdames^ Messienis^ le bilan schéma! i- 
que de nos efforts pour créer uue cerlaine activité 
intellecluelle Joins noire société. Vous avouerez 
loui de juème que c'est plutôt maigre. On lii peu 
jet même lo.'squ'on li", on se delecle des ouvrages 
de val<-ur inieiieciuelle douleu^e, parce qu'on lit 
non pour s'instruire mais pour se distrairt^. 

On n'écrit guère si C3 n'est pour aviver l'ardeur 
de \n mêlée politique . . . Puis-je dire sifis vous 
manquer de respect qu'on ne pense guère si ce 
n'est à la loi patate et aux commérages intempestifs 
des désœuvrés — tout eiîort de pensée qui ne fati- 
guera pas nos méninges apparemuient ! . . . 



De tout ce qui pécède il er^t âi^é, je crois, de ti- 
rer une coiiclusjon. C'est que nolie oubllage inte- 
lectuel est d'une extrême médioc.ilé. 

Que sont-ce, en elfel, 1 i imprlmerifs. 3 on 4 .«^ai- 
les de spectacles, 3 ou i qîoiidieus, 17 autres pé- 



LA VOCATION DE l'ÉLITE 23 

riodiques, 3 ou 4 bibliothèques— dont deux seule- 
'nient sont publiques et gratuites.— où ne fréquen- 
tent qu'un millier d'abonnés ( en exsigérant beau- 
coup ) pour une population de 2 millions 500 mille 
âmes? 

Mieux que ceJa. Voyez l'autre danger. Pendant 
que nos forces inicllectuellej restent inàgissanles 
faute de discipline, de décision et de volonté, des 
ennemis dangereux s'introduisent dans la place: je 
veux parler d^s maîaJies qui émietlent sourdement 
les énergies delà lace et la menacent danéaniisse- 
ment. 

Une des plus hautes autorités de notre monde 
médii-al m'a inlormé que sur les 75 malades qu'il 
voit par jour, en movcnne 30 "/o sont victimes de 
l'avarie. Je ne puis vous FoumeUre aucune donnée 
eu'ce qui regarde la tuberculoje, mai^je n'ai nul- 
le craime d'èlrc démenti en avançant que la mor- 
laliié tuberculeuse inquièle nos médecins. Quant à 
l'acoolisme, je naur^^i besoin que de vous faire sa» 
von* qu il y a pour la seule viilede Port-au-Prin- 
ce 45 j^rai'ids établissements et douze cents débits 
moyens et peliis qui ont acquis le droit officiel de 
saouer le peupe/et, si j'ajoute à cela que la con» 
sommation habituelle de Poit-au- Prince est de 
2.0J0 gallons de talia par jour, vous comprendrez 
le péril de la siluatioti sur laquelle j atlirff-votre 
aiienlion. J'ai même relevé dans une siaiisque 
due à M^ Charles Vorbe queia consommation alco- 
olique pour- ren>emb'ie de notre populaticn'se chif- 
frait à 10 000 OOJ de gallons pour les2 500.OOÛ âmes. 
C'est simplement effrayant. 

Mais que fa're? Eh bien î Je me tourne vers vous 
Mesdames. Messieurs, et je vous adjure de regar- 
der V03 responsabilités bien en face. Je souhaite- 
rais, en vêiité, que ma voix dépassât les limites de 
cette enceinte. Car c'est à tous ceux qui, dans ce 
p^îys, sont doués de la puissance de l'esprit ou de 
l'habileté des doigts et qui se sont élevés à une 
position supérieure que je voudrais m'adresser. 



24 LA VOCATION DE L'ÉLTTE 

Voulez-vous bief), leur diiais-je, garder le près-, 
lige historique et 1 autorité morale du commaude- 
nient ? 

Soyez une vérilabie élite p:\r la va'eur éprouvée 
de votre mérite infcllictiiel et moral qui doit aller 
s'agrandis.-ant. 

Voulez- vous empêcher la menace ex'.érieure 
d'exploiter au moment opportun, l'ignorance des 
masses contre vos piivilèges. 

Soyez une véritable élite sociale en jettant des 
ponts entre la misère des humbles et votre aisance 
apparente. Fondez desœuvres de relèvement social, 

Voulez-vouz garder l'originalité de votre peu- 
ple ? Défendez-ie contre les maladies qui veulent 
le frapper de déchéance. 

Alors seulement, vous aurez droit au respect de 
ceux qui vous regardent agir en même temps que 
vous aurez droit a la gratitude de ceux pour les- 
quels vous aurez agi. 

Mais en toutes circonstances, notre visée la plus 
haute doit être de nous imposer à nous-mêmes une 
manière d'impératif catégorique : 

«f Être soi, au plus haut degré, ne pas descendre 
comme font la plus part, au contraire mouler. 
: Mais, dans cet élan ascendant vouloir monter en- 
semble, harmoniser leffort personnel à ielfort de 
tous. » 



LA DOIVilNÂTION 

ÉCONOIVIIQUE ET 
POLITIQUE DE L'ÉLITE 



LA DOÎllMTIft^ ÊCOIîIIÛIjE 

EmmiE DE L'ÉLITE 

CONFÉRENCK PJKONONCÊK A PaRISIANA 

LE LUNDI 10 Novembre 1917. 



n SMi existe, ponr un pays donné 
une constitution meilleure que les au- 
tres, il s'agit non de la "mettre aux 
voix "mais de la découvrir, car "la na- 
tnie et l'histoire ont choisi pour nous.» 
TAlNE.Oi iginc j de la France Contempo 
raine — Ancien régime pref. T, III. 

Mt sdamps, 
, Mesdeir.oiselles, 
Messieurs, 

Taine raconle que lorsqti'en 1840, ii eiit at- 
teint sa vingt et unième année, il t^a Iroiiva sou- 
dain eu face du plus redoutable tles devoirs du 
citoyen, il fut appelé a voler. Celait à l'époque 
confuse que l'histoire situe entre la révolution 
qui renversa Louis Piiilippe et « l'opération de po- 
lice un peu rude» quiétiangla la2"'«Répubîique. Il 
fallait voler, c'est-à-dire choisir entre diflcrents 
systèmes de gouvernements, entre dilîerenles 
' théories constiîuliotjnelles, enire ditî'crentes pei- 
sonnalités polilitjues. Le jeune normalien se posa 
la question à savoir si la jouissance de la préio- 
gative légale dontil venait d'être automatiquement 
investi, n'avait point pour corollaire une grave 
responsabiliié. En tout cas, il voulut se rendre 
compte des conséquences possibles qui pouvaient 
résulter de l'exeicice de son droit de vote. Et 
alors, l'idée fantastique lui vint que, pour accom- 
plir l'acte que le dernier paysan léidise allègre- 
ment, il lui fallait, lui, examiner à loisir une à 
une toutes les données des divers problèmes sur 
lesquels la puissance publique lui demandait de 
st prononcer. 



28 LK VOCATION DE L'ÉI.îTE 

Vous savez comment il y parvint. Il mil vingt 
ans à cette tâche. La mort le suprit à la fin de son 
examen au moment même où il achevait de don-, 
ner le dernier coup de pouce à ce formidable mo- 
nument, qu'à ce propos, il éleva à la gloire des 
lettres françaises et qui s'appelle « les Origines de 
la France Contemporaine.» 

Evidemment il ne saurait venir à l'idée de per- 
sonne de solliciter d'aucun électeur, même d'une 
démocratie idéale — d'appoitef autant de scrupules 
dans 1 exercice du droit de vote. Ce ne peut élre 
que le privilège amer et par conséquent peu en- 
viable d'hommes que des habitndes de médilaliou 
profonde amènent à soumettie les moindres actes 
de la vie au jugement d'une conscience inquiète 
et austère ... 

Cependant: je me suissupris à penser à la gran- 
deur symbolique de celte histoire, lorsqu'au 15 
Janvier dernier, je vis notre peuple appelé à jouir 
de façon qui parut etîeciivede la liberté électorale. 
Vous le dirai-je cette dernière expérience m'a fait 
frémir d'angoisse et de triste.- se. 

Encore que l'élu le à laquelle nous allons nous 
livrer ne puisse plus nous présenter mair)tenant 
qu'un caractère à la fois douloureusement spécu- 
latif et rétrospectif, encore que le désarroi où 
nous ont jetés les évènenjenls du mois de Juin 
dernier, ne nous permettent pas de savoir de quoi 
demain sera fait, si nous redeviendrons franchement 
sujets ou citoyens, j ai pensé que l'ineerlilude de 
l'heure ne pouvait nous dispenser de confesser 
nos péchés afin d'en faire sincèrement pénitence, 
afin surtout d'en empêcher le letour en opéraai 
sur nous une réforme de notre personnalité. 
Et puis, enfin, que savons-nous ? N'esl-il pas pos- 
sible que la Force elle-même dans une exaltation 
de ses propres principtjs fasse un retour sur soi à 
la manière du scorpion qui, atteignant la pléni jde 
de ses énergies vitales, s'inocule son propre venin 



LA VOCATION DE l'ÉLITR 29 

pour mourir. Que si, un jour, la Force s'abste- 
nait d'en tra ver T'exercice de notre puissance de self- 
government, il faudrait bien que cptle mesure ne 
nous retrouvât plus incapables d'enprofiler pleine- 
ment afin que, par le groupement des volonléa 
agis^anfep nous soyons en état dedéfendre légale- 
ment notre originalité de peuple et de race. 

Et c'est pourquoi les dernières élections généra- 
les m'ont paru comporter des enseignements dont 
nous pouvons tirer parti à un moment dcmné. 

C'est à quoi nous allons consacrer quelques 
minutes d examen. 

Et d'abord, avez-vous jamais assisté ou participé 
à uu'^ journée d'élec'ons générales? 

Peut être, en vous racontant ce qui s'est passé 
à l'ombre df mon clocher, à la (irand'Rivière du 
Nord, auiai-je en même temps brossé à grands 
traits un tableau type de nos mœurs électorales. 

Ce matin du 15 Janvier 1917, mon paysace 
familier avait changé de ton. Des nuages lourds 
d'un gris sale rôdaient dans le ciel et sur les monts. 
Pas un bruit Le calm»^ du sépulcre. Soudain des 
sonneries de claii on éclatèrent, des sonneries tel- 
les que j'tn ai entendu, quelquefois, da«is It'S in- 
cendies de Port au-Prince, dt^s appeisau secours. 
Fuis ce fut la voix dolente des cloches : le tocsin. . 
Alors, des larmes involontaires jaillirent de mes 
yeux, un sang'ot me monta à la gorge. Car, voici 
"retentir sui' le sol ancesiral le pas rythmique des 
otticier.s américains venus assurer la sincérité des 
opérations. 

Héla-r ! il aura fallu un siècle de déclamations 
patriotiques, de gaspillages d'énergie et de débau- 
ches de textes légaux pour en ariiver là et à la 
suite de quelles tractations inavouables, d'avances 
inconsidérées dont la lourde échéance nous a été 
présentée au moment opportun ! Messieurs, il est 
inutile d'insister sur ces hontes récentes ... 



30 LA VOCATION DE L'ÉLITE 

Donc des routes diverses convergeant vers les 
bureaux des assemblées primî'ires, voici venir des 
troupeaux de paysans solidement encadrés de jeu- 
nes hommeSjgesliculant, hagards et provocants. Ces 
conducteurs enipoussiérés et suants— nos immor- 
tels c/it/s rfe bouqucment—{\) étaient pareils à des 
guerriers qui rentrent au camp, la prunelîe encore 
ctiargée de 1 élincelie d'une victoue sanglante en 
poussant devant eux une multitude délaite et cap- 
tive à qui ils s'en allaient distribuant dinnombra- 
b es minuscides feuill»-s volantes en forme d ordres 
du jour. Ce n'étaient qne des bullelin> de vote J a- 
va/ice préparés. 

La foule s'arrêie, doiile et pacifique, dans lal- 
tenie du moment (iécisif, sous IVeil attentif des me 
neurs. Mais sept i»eures sonnent. L'ojiéialion com- 
mence. Aluis te Ironp.Mu loujours encatlié dclile 
apeuré, timule et ii.quiel. L un après l'un jette son 
bulletin dans l'urne sur l'ordre qu il a reçu de ceux 
qui l'ont conduit jusque là. El uiamlenanl tous o.il 
volé. 

Pour qui et pourquoi ont-ils voté ? 

Beauc )up ne le savent pas. Que représente li per- 
sonnalité qu'ils ont choisie ? Tous lignorent, mê- 
me leurs conducteurs, le plus souvtnt..\lais,en soUi- 
me, ils ont voté. 

Et pui>,quen ce jour lalcool fut interdit, le n sie 
du leîups se passa dans lu gloulontierie tumul- 
tueuse des repas collectifs de la plèbe. . . 

Enfin, à la tombée de la nuit une immense cla- 
meur reteniit. Ce fut le cri de triomphe de tel can- 
didat. 

Hosanna ! semblait-on clamer J'imagine qne tout 
cela si-zniliail que le peuple avait repris ses droiis, 
qu'il s était prononcé sur la crise sociale, politique 



(1) .Meneurs de Lande?, *' gros ClecUurs." 



LA TOCATION DE L'ÉLITE 31 

et économique dont il meurt. Le souverain ayant 
•parlé ciiacun doit s'incliner. Du reste peu à près, 
dans les huit jours suivants, j'entendis quelqu'un 
affirmer avec la certitude tranchante d'un homme 
qui sentait l'ivresse de la victoire : « L'opposition 
a triomphé. * 

Enfin, pour signerle tableau, et afin que nulle au- 
tre démocratie n'ait la velléité de s'y reconnaître, 
j'imagine volontiers que plus «l'un carrelour fati- 
dique, dans plus d'un arrondissement, a été arrosé 
du sang de quelque poule nu blanche ou noire et 
a absorbé la libation propitiatoire offerte aux dieux 
lares et composée de lait jjénéreux, de farine de 
froment, de pistache et de mais grillts. . . 

Mesdames, 

Mesdemoiselles, 

Messieurs, 

Je m'en voudrais énormément et vous auriez le 
droit de me considéier indigne de votre confiance, 
si le témoignage que j'apporie ici,ces(nr. n'était que 
l'expression de quelque sentiinf ni personnel, sen- 
timent de dépit, de rancune ou d'antipathie, né d'é- 
checs récents. Non, ma vision s'est modelée sur la 
réalité et s'est efforcée d'en épouser les formes avec 
une si éclatante justesse, que toute mon ambition 
eut été satisfaite si j arrivais à vous la faire adop- 
ter comme une manifestation de la vérité. Certes, 
je me suis jeté dans la rude mêlée avec un chaud 
enthousiasme et toute l'ardente promesse de ma 
volonté de puissance et, c'est parceque j'ai vu de 
près l'inanité des formules, la vaniié des textes et 
la fourberie des hommes que j'en ai rapporté un 
sujet de méditation. 

Donc, si nous étudions ensemble les causes loin- 
taines ou immédiates de la disconvenance qui 
jaillit entre des institutions d'un si haut modèle 
comme le suffrage universel et l'adaptation que 
nous en avons faite à nos mœurs politiques, si 



32 LA VOCATION DE l'ÉLITB 

BOUS mettons en relief — encore une fois— la di- 
vision qui sépare les éléments donl csl composée 
notre société à savoir une masse amorphe polili- 
qement et économiquement asservie par une mi- 
norité dont l'idéal le plus élevé est de vivre aux 
dépens de la plèbe sans aller plus outre, si, d'autre 
part, nous établissons les responsabilités qu'endos- 
se ceux à qui pcolite le jeu faussé d'un tel méca- 
nisme social, peut èlre arriverons-nous à poser 
sur leur véritable terrain les données d'une gran- 
de partie de notre malaise social et politique et 
à justifier, en même temps, l'objet de notre étude 
sur la domination économique et politique de Té- 
lite. 



Il vojs souvient, n"esl-il pas vrai, qu'à cette 
même place, nous avons lâché, il y a quelque lemps, 
de dégager l'origine historique de l'élite. Nous 
avons interrogé, tour à tour, les divers facteurs qui 
se sont succédé dans la possession de notre sol. 
Evidemment, nous ne nous sommes pas attardé 
sur les mœurs de l'élément aborigène parce qu'un 
tel examen n'eut été pour nous que dun intéiêl 
archéologique. Mais, nous avons tourné d'un doigt 
indiscret les feuillets des Archives et les pa^es 
jaunies des lettres et des mémoires du temps afin 
de fairo revivre la S(;ciété Coloniale Française 
qui fut maîtresse de Samt Domingue pendant des 
époques séculaires Nous avons pesé les témoigna- 
ges de l'étal civil, écoulé à la porte d^^s coui s pré- 
vôlales et des assemblées politiques la discussion 
âpre ou puérile des intérêts et des prétentions de 
castes ou de classes. Nous avons entendu soutenir 
des procès de titres, de préséance et d>^ rang. Nous 
avons recueilli les confidences des maîtres et nous 
avons entendu monter la rafde qui emporta cet 
échafaudage d'iniquités et de mi>ère3. Enlin, nous 
nous sommes penchés avec émotion sur les divisi- 



LA VOCATION DE L'ÉLITE 33 

ons de la Société coloniale confinée dans la classe 
des blancs, celle des allranchis et celle des escla- 
ves. Nous avons demandé à chacun de ces groupe- 
ments la. valeur réelle des éléments dont il lui 
composé, et nous avons insisté pins parliculiére- 
menl sur la cl^ssi- des l)l:incs depuis les premiers 
co'ons inlrépidt's cf andricieiix. l'orhans san foi ni 
loi qui roiujuirent nos côli sdii Nord-Out^st ju^^tfaux 
c:idels de lainiHe que «la rrtrrièrc i\ } l'ambition » 
avait poussés vers une vie de haute avenlnrc. Et 
alors, (|uafid il nous a paru que nous avions ras- 
semblé les éléments d'aj)préciaiion snfi'isanis pour 
en tirer une conclusion, nous avons reronslilué en 
une vaste synthèse la physionomie réelle de la so- 
ciété coloniale avec ses lares et ses vices an moment 
même ou ell^ allait s'cifoiubrr — par contrecoups 
— .sou Tassant fonnidable de la UévolnUon fran- 
çaise. Mais, nous avons reniarfjné i ar quel phé- 
nomène étrange et dangereux, la société haiiienne, 
fille des reveuilicaiions sa'iolanles et aruaçliiqu<s 
du lî'oupeau d'esclaves, s était substituée à lu 
Société Cvjlonialepar un procédé prescpi'auloma- 
tique. Nous avons essayé de démontrer, assez 
succintemeni il est vrai, que si la caractéristique 
de l'époque coloniale résidait dans la séparation 
des couches sociab s basées sur dos privilèg'\s 
pour les uns et des oblii^ations pour Ws antres, 
privilèges et ol)iiga!ions stipulés dans les ordon- 
nances du Roy el qui étaient d'ailleurs conformes 
à la nature des choses — ni la gestation héroique 
dont est née la nation haiiienne, ni le passé de 
servitude plusienis fois s-^culaire dans lequel la 
race avait vécu jusquf^ là, ne pouvaient lui doimor 
la vertu soudame de d n'enir toiubilrice et oigani- 
satrice de celte arsocialion compli^iuée el diffi- 
cile qu'est un état moderne. C'est cependant à 
cette tâche sui humain*', c'est à celle responsabilité 
elîrayante (jue nos pères eurent à (aiic face au len- 
demain des guerres de destruction el de farnagc, 
qu'ds menèrent avec la farouche énergie que l'on 



34 LA VOCATION DE L*ÉUTE 

sait, pour la conquête de la liberté et de l'indé- 
pendance. Mais alors quand le problème se fut 
posé devant eux, aucune autre solution n'était pos- 
sible que celle qu'ils avaient donnée à la conduite 
de la guerre. 

Je veux dire que si le premier qui fut roi fut 
un soldai heureux, l'homme qui créa la nation haï» 
tienne par la vigueur de son bras et la collabora- 
d'autres énergies combalfatit^^s, inquiei d'ailleuis 
de la menace coristarjle, du danger extf^rieur, ne 
pouvait concevoir un autre type de société politi- 
que que l'oligarchie militaire C'est aii.si que fem- 
piie desFalinien naquit de la logique de la silua- 
tion et de la compiicitt"^ des événements et des 
hommes. Mais si la guerre avfiit détruit l'ancien 
cadre social dans lequel tous avaient, vécu jusque 
là, le souvenir récent, des splendeurs cnloniales 
était encore isop vivace dans I t spril des chefs pour 
que l'oligarthie militaire ne se fut, poiiit installée^ 
dans îes-pnvilèges des anciens maîtres, se parta- 
geant les domaines, se créant des litrfS et des 
droits que la foule consacrnit par le tespect ef la 
reconnaissance de ! éminenle dignilé des services 
rendus. On crut même expédient de perpétuer 
dans ia paix la cruelle baibarie de la guerre qui, 
sous le réfTJme simpliste de la loi martiale, permet- 
tait aux nouveaux seigneurs de disposer au gré 
de leur fantaisie de la vie d'artciens compagnons 
de lutte par raison d élaL . . Mais celte oligarchie 
militai'-: dunl la conception fui si semblable à celle 
des anciens colons, n'était cependant pas composée 
seulement des chefs qui avaieijt conduit la lutte jus- 
qu'àlavictoire,e!le reposait aussi sut l'ancienne clas- 
se des affranchis qui, n'ayant pu jadis faire accepter 
par les bbncs leurs revendications politiques et 
sociales, avaient confondu leurs griefs et leurs as- 
pirations avec ceux de la plèbe pour en mieux 
assurer le triomphe. C'est ainsi que dans la nou- 
velle société, il se forma, sans qu'il y eut pv ba- 
blemenl de parli-pris formel, une clasFe ce di- 



LA VOCATION DE L'ÉLITB 35 

figeants: les uns, venus des bas-fonds de ia multi- 
tude, pouvaient justifier leur nouvelle situation, 
comme nous l'avons dit par leurs aptitudes guer- 
rières et les services rendus, les auires poursui- 
vaient tout simplement iâ conquête délinilive des 
privilèges qu'une ardente et légitime convoitise de- 
vaient convertir bientôt en droits acquis. 

Et c'est ainsi que naquit l'élite sociale et politi- 
que dont nous avûns héiité les traditions, tes ap- 
pétits, les tendances sans y avoir opéré de notables 
changements. 

En fin de compte, comme nous l'avons très 
so.innaireinent inliqué.la fois précédente, à l'ar- 
mature coloinale disloquée et mutilée' s'était subs- 
titué un nouvel organisme de contexlure un peu 
disparate et apparemment démocratique, mais en 
laii, SI les acttiuis s'étrneut primés avec plus d'ap- 
plication, il était loisible tont de même de recon- 
naiticsur la scène le n éme vieuxdramehumainavec 
son fond d'inexorable fatalité : le fort 0{H'''ifnanl 
le faible, en attendant qne snrgisse un plus fort 
qni, sons des prétextes divers, liéséquilibre la si- 
tuation au profil de ses propres intététs . . Et 
pour justifier la valeur de ces postulats, il suffit 
que nous marquions d'une façon plus nette le lô- 
le du facteur piiuftipal qui a contribné à favène- 
nement du monde nonve.m, il suffit que nous 
montrions rim^toi lance décisive du facttur nom- 
bre dans la formation de la société nais^ante. 



Il est, en effet, d'évidence historique qne IfS 
plaintes les plus légitimes, les protestations les plus 
circonstanciées, les révoltes même les plus justi- 
fiées de la classe des afliauchis n'auraient jamais 
pu aboutir à un résultat appréciable siuis le con- 
cours des masses. Nous savons également que les 
revendications des affianchis pour l'égalité des 
droits politique? si pleines de bon sens Inssent-el- 



36 LA VOCATION DE l'kLITE 

les, les eussent amenés certainement à des échecs 
sanglants, s'ils n'avaient eu l'heureuse pensée, à un 
moment donné, de taire tous griefs de classe pour 
élever leur cœur à un senlimetit de haute généro- 
sité humaine en réclamant la liberté générale des 
esclaves. 

C'est donc le concours positif, c'est le j-aciifice 
en masse de la plèbe fanatisée par les meneurs 
sortis du rang, soulenue d'autre part, par ceux 
des leurs que la fortune avait favorisés, que la 
guerre d'affranchissement d'abord et la guérie de 
l'Indépendance ensnile.ont pu s'achever par la créa- 
tion de la nationalilé haïtienne. Mais quel bénéfi- 
ce la plèbe a-t-elle tiré de tant de dévouement et 
de tant d'héroïsme» obscurs ? 

Hélas I la réponse à c.-ït.le question e?l l'éternel- 
le honte et Teteinelle iniqiulé dont nous avuns hé- 
rité de nos pères et dont nous portons encore le 
stigmate indélébile avec une inditlérence qui tient 
tout à la fois de l'inconscience et de la lâcheté. £h ! 
quoi, immédiatement après la victoire de nos ar- 
mes, nous avons pioclamé avtc emphase que l'es- 
clavage est à jamais abo i sur la terre d'Haïti et c est 
Souriant /foussaint Louverlure, notre immortel 
omme d'Éiat, qui, ay^nt le commandement tacite 
ou effectif, de la colonie pendant et après la lutte 
sanglante, a inauguré une politique de conciliation 
avec les anciens maîtres dont la fin certaiiie était 
une réconstitution déguisée du système que l'on ve- 
nait d'abolir grâce au dévoumeni inlassable de la 
foule docile. 

En eiîèt, il est d'évidence également historique 
qu'au fur et à mesure que le Général en Chel chas- 
sait l'ennemi du territoire, il s empressait d'uiga- 
niser les possessions recouvrées par des Ordon- 
nances sévères dont héconomie reposait sur la re- 
constiluiion de l'atelier de travail et la léinstalla- 
lion dans ses domaines du propriétaire que la 
({uerre avait dépossédés. 



LA VOCATION DE L*ÉLITE 37 

Je m'empresse d'ajoulcr que lesOnîonnances in- 
diquaient pour la forme certaines difTérences et cer- 
tains tempéraments -lels que le caractère salarié 
du nouveau mode de travail et la cordialité alîec- 
tueuse recomiïidndée à l'un et l'autre contraclarils 
comme un élément nécessaire au maintien de la 
paix publiqiie. C-3pendaut dans la convenliiMi dont 
il s'agit, là libellé dti l'employé était si élroi?emeiit 
et si odiejseinent réglementée d'une pari; et d'au- 
tre part, les obligations et les responsabilités de 
l'employeur n'éiant même pas indiquées dans 
le texte, il résulte de I examen le plus superficiel 
de ce contrat de travail, qu'il u'étail pas seule- 
ment unilatéial dans ses modalités ninis une sim- 
pl-i proiongalion du système esclavagiste dan-î ses 
applications. Voulez-von-: vous eu convaincre V 
Kappelez-vous les art V et IX de la première Or- 
donuauce piise par Toussaint Louveriure le ti^ 
Floréal an VI de ta République (18 mai 1798) c'est 
à dire en pleine guerre, ai mouient où les troupes 
anglaises eurent évacué Mirebalais, Grand- Bois, la 
Plaine du Cul-de-Sac, l'Arcahaie et Port-au-Prince. 

Art. V— Tous citoyens et ciloyeniies quT étaient 
attachés à la culture [c'est-à-dire tous ceux qui fu- 
rent an paravant esclave?] et qui maintenant va- 
gabonds dans les villes el dans les campagnes, qui, 
n'étant attachés ni à l'état militaire, ni à celui de 
do nesticilé y tiMiue-it une vie oisive el par con- 
séquent pernicieuse à la société, seront arrélés par 
la gendarmerie et conduits au commandant en 
chef du lieu où ils auront été arrêtés, lequel les 
fera conduire sur leurs habitations respectives /)o/ii' 
y être assujettis au travail. 

Art. IX. — Les Commandanls en chef feront 
une fois tomes les décades leur tournée sur \c& 
habitations soumisc's à leurs coiiimaiidementspour 
s assurer si les cultivateurs qj'ils y auront envoyés 
y sont restés, si tout l'atelier travaille., d la culture 
prospère^ si le bon ordre règne, si l'union el la fra- 
ternité y existenl, ils ne uégligr-ronl rien pour 



38 LA VOCATION DE L*ÉUTB 

réprimer les abus qui pourraient nattre pour assu- 
rer aux cullivateuis lu jouissance de leurs droits et 
d'une liberté sans licence qui doit être fondée sur 
la raison, les bonnes mœurs et la religion. > 

Cette ordonnance qui fut la première en date de 
Toussaint sur l'organisation du travail, fut suivie 
par une législation générale et un «ègienjent de 
police du 20 vendémiaire au IX ( 12 Octobre 18U0) 
lesquels reçurent la consécration solennelle d*^ la 
Constitution de 1801. Les unes el les autrt-s obéis- 
saient aux mêmes préoccupations tyranniqnes qui 
confisquaienl la liberté des soi-disant i iioyeiis et 
citoyennes au | rofit îles propriétaiies et des nouve- 
aux patron-^. Les uiifs et les autre-? éiaienf aussi 
impiloy -blés que le^ règlement-; édictés pa»" îes 
Commissaire- C.vils ai»iès la proclamation de la 
liberté générale. Enfin les unes et les aulrt^s por- 
taient rempieinle de ce m. linge d astuce el de clair- 
voyance et faisaient un appel pour le moins sus- 
pect à ta liiorate el à la rt'ligion — qui étaient l'une 
des étrangetés les plu-? éfnou vantes du caractère de 
l'ancien esclave de Bréda parvenu par son génie 
politique au faîte des grandeurs . . , 

Vous le voyp2 Mesdames, 

Mesdemoiselles, 
Messieurs, 

Celte mnin mise de l'auloiité militaire sur la li- 
beité iudividueiie prolongeait dans la paix une 
forme insidieuse d esclavage. 

L'on sait d'ailleurs ainsi que nous le disions 
récemment que, surpris et déçu, le peuple s'était 
détaché de Toussaint à ce point que l'expédition 
de Leclere le tiouva encore enioujé de prestige, 
sans doute, mais déjà amoindri dans la sympalljie 
et l'entliousiasme de ses fidèles compagnons de 
combat 

Et quelle fut l'attitude des successeurs de Tous 
5-aini dans l'organisation de la société naissante ? 



LA VOCATION DE l'ÉLITE 39 

II serait peut être intéressant de suivre pas à 
pas les tentatives, les ébaucties de législation so- 
ciale qui ont éclos dans ce pays de 1803 à ce jour 
et de rechercher en quoi elles correspondirent ou 
correspondent à révolution de nos mœurs et sur- 
tout en quoi eîles salisfirent ou satisfont notre 
sens de !a justice et les obligations de pationage 
que nous avons contraclées envers ceux d'en bas. 
Nous n eu n avons mallieureusenienl pas le lois^ir 
et ce n'est pas en une heure que nous aurions 
la prétention d'épuiser un tel sujet. Cependant, 
quoiqu'il en soit nous pouvons franchir le siècle 
à pieds joints et nous interrogerons sans plus 
tarder, le formidable témoin à charge de notre 
malfaisance et de notre égoisnie qu'e>t le code 
rural ailuniienient er vigueur. Demandons-lui quel 
est l'état de la question à I heure présente ? Je fais 
remarquer tout de suite que rien que l'existence 
de ce code et du nom qu'd porte selon la judi- 
cieuse observation de M. Frédéric Doret, sont si- 
gnificatifs du singulier étal d'esprit qui lui a donné 
naissance. 

Ainsi, il existe sur notre territoire une catégorie 
d'individus dont le rôle social et économique a 
mérité d'être défini par des lois spéciales afin 
de mieux démontrer qu'ils ne nous ressemblent 
pas et que nous pouvons disposer de leurs biens, 
de leur liberté et même de leur vie à notre gré î 
Cela vous parait un peu paradoxal n'est-ce pas ! 
Je regrette vivement de ne pouvoir vous commen- 
ter certains articles du code rural comme j aurais 
voulu le faire si je disposais d'un plus long temps, 
miis il en est deux ou trois que je vous deman- 
de la permission d'énoncer simplement. 

CHAPITRE VIll 

Art : 19. — Les jours ouvr ibies sont — les jours 
de fêle exceplé'i — le lun il. le mardi, le mercredi, 
le jeudi et le vendredi de chaque semaine. Les 



40 LA VOCATION DE L'èLITE 

heures de travail sont : le malin de six à onze 
h-^ures el l'après midi de deux à six heures. 

Art.— m — Aucun travaill^^ur, à l'enlrppiise 
ou à la journée ne peut abandonner son travail 
pour se livrer à des festins les jours ouvrable^. 

Aucune danse, ni feslin ne peut se prolonger 
au de là de minuit. Tout déiinqnanl aux prést-n- 
les dispositions seront punis de l'emprisonnemeiit. 

Art. 112 — Nul cultivaiei'r /îa-ê sur une pro- 
priété rurale ne pourra s'absenter du district plus 
de 24 heures sans un perniis du chef du district, » 

Et le reste à l'avenant- Mais les citalions que je 
viens de faire sont suflisanles, je suppose, pour 
démontrer l'arbitraire et l'aboininaiion tiu régime 
légal auquel nous soumellons nos campagnards. 

Elles sont suffisanies pour nous faire sentir à 
quelle inhumaine laideu , à quelle soullrance mo- 
rale tlle pfut nous conduire quand la Conven- 
tion h iiiiauo-Aniéric;:ine en assure la stricte ap- 
plication par U gendarmerie que nous avons. (1 ) 

fit pourquoi, je vous en prie, avons-nous dres- 
sé cette barrière entre nos paysans el nous ? Tout 
simplement parceqne dans la division des tâches 
sociales, r>ous qui sommes l'élite, nous nous som- 
mes attribués la pai t du miîlre et nous avons im- 
posé le reste à nos hères infortunés. Eux el nous, 
ou plus exactement leurs ancêtres et les nôtres 
ont déiruil autrefois le moule colonial dans un 
commun eflorl de justice el de vengeance, mais 
aussitôt après, nous les avons conlinés en des 
lieux déterminés et nous leur avons assigné le rô- 
le de remuer la terre maternelle pour notre |,'loi- 
re et notre profit. Nous en avons fait un monde à 
part qui n'a ùc cjmujun avec nous que des rap- 
ports de vendeurs et d'acheteurs. 



( 1 ) Cpitain jour du mois de Juillet 1918 j'ai été person- 
nellement arréti' [lour le service de la corvée. 



LA VOCATION DE L'ÉUTE 41 

El il faudrait peut-être ajouter que jusque dans 
ce dernier lôle.ils sont encore nos dupes éternelles. 

Car, en vérité, si nous écartons délibérément de 
!a discussion ce que représente de forces écono- 
miques léelles les productions vivrières qui nous 
mettent en coniact journaliei- avec les gens de la 
campigne, il est facile d'élablir que no're plus 
constaiile préoccufiation ce-t que nos paysans 
fournissent bsshz de produl^s d'exportation pour 
payer le budget de l'Élat et nous permellre de 
prendre rang comme nation. 

Djnc, non seulement nous faisons travailler 
pour notre nourriture de chaque jour, mais enco- 
re, pour le confoit et les aises de notre existence 
boui'geoise, pour faire fonctionner et maintenir 
les rouajîes de celte machine complexe qu'est un 
état moderne, enfin nous faisons travailler pour 
savourer les jouissances qui rendent la vie digne 
d'être vécue. Et c'est pourquoi nons avons enfanté 
cette autre monstruosité économique d'édifier l'ar- 
mature de notre système fiscal en un groupe 
d'impôts établis sur notre principal produit d'ex- 
portation ; le café. 

Cet impôt, à lui seul, constitue l'une des plus ré- 
voltantes injustices dont se repaîl notre société. 

Il a un caractère de class-^. parce qu'au lieu d'ê- 
tre nnivert^el, il ne frappe qu'une catégorie d'haï- 
tiens : les paysans, les S'^.uls ou à très peu près 
les seuls producteurs de café. 11 a un caractère 
odieux parceque l'élévation de sa quotité est équi- 
valente au 4/r> de la valeur njarchande de la ma- 
tière imposable, il a enfin un caractère hypocrite 
parce que son mode de perception étant indirect, 
son incidence retombe lourdement sur le sol. 

Cependant, il n'est pas rare d'entendie répéter 
autour de nous que le paysan haïtien est pares- 
seux. De graves sociologues ont même compulsé 
de vieux textes pour faire des comparaisons entre 
noire production actuelle et la production colo- 
niale, à telle époque déterminée. 



^ 1.À VOCATION DE l'clÏTE 

Les chiffrés étant restés assez sensiblement les 
mêmes, on en a coiicki que notre po[>ulaiion s'é- 
Ismi accrue et nos besoins multipliés, nous avons 
régressé puisque nous n'avons pas marché de l'a- 
vant. 

Le raisonnement est peut être inattaquable» 
mais s'eil on demandé à qui revient la responsa- 
bilité de cet état de choses / 

Je suppose que l'on ne fera pas un crime à nos 
■paysans de ne point ponî-s^r à la pioiluction in- 
tensive puisqu ils n'en éprouvent pas la nécessi- 
té. Car enliii, tels qu'ils sont, nos paysans, s'ils 
n'existaient pas, \ï aurait t'.illu les inventer. Fer- 
mez-vous les yeux et leprésenlez-vous la catastro- 
phe que ce serait si par quelque cataclysme sou- 
dain, le peuple de nos campagnes venait à dispa- 
raître "7 IJu coup, il n'y aurait plus de société haï- 
tienne, plus d'Klat hiiïlien, par conséquent plus 
de problème international haïtien et à fortiori 
plus d'intervention américaine. Donc, en lin de 
compte, nos classes rurales forment l'assise fon- 
damentale de no^rc société politique et. s'il vous 
fallait, par surcroît, une autre preuve, je vous fe- 
rais remarquer que c'tsl par elle que nous avons eu 
l'immense orgneil de 18UJ à iVH5 de vivie dans la 
plénitude et l'inlégralile de noire indépendance. 

Car elles l'ont payé deux fois le prix de notre 
indépendance nUionalr*. La première fois par le 
lourd impôt du sang qu elles ont fourni pendant 
l'2 ans d'une guerre atroce et sauvage ; la seconde 
fois par lénornie contribution qu'elles ont four- 
nie au paiement de l'indemnité de libération. 

.Si vous vous rappelez, en^ elTet, que notre pre- 
mière dette extérieuie a été l'indemnité de 150 mil- 
bons de fianùs si souvent reprochée avec aigreur 
à Bt)yer ; qu'elle est le point dr- départ de la ûélres- 
Re économique et des expédients dont nous nous 
Sommes jamais dégn^^és complètement ; que la pie- 
miére :innuilé a éle versée en totmité pai des remi- 
ses en calés et autres produis d'expoiialion et que 



LA VOCATION DE L'ÉLITE 43 

le solde réduit à 60 millions a grevé notre bud- 
get pendant 55 ans en prélevant 15 V* de nos recet- 
tes dounnièies pour assurer le service des intérêts 
et de ramollissement du capital, il vous est facile 
de déduire de tout ce qui précède que la seule 
classe qui produit -la classe paysanne — quelque 
imparfaite que soit ta prodiic'ion, demeure, en dé- 
finitive celle qui a payé le prix exigé par l'Oidon- 
nance de Charles X pour la reconnaissance de no- 
tre indépendance— de même qu elle continue à payer 
toutes nos dettes extérieures aussi crimiuellement 
•consenties sans que la nation en ait jamais tiré au- 
cun bénéfice tangibie. 

t Mais, pourrait-on objecter, il y a erreur de 
compte. Autrefois le régime du travail était la ser- 
vitude tandis que maintenant il est salarié. Chacun 
travaille pour son argent el selon sa fantaisie !» 

Eh bien î je reponds que là encore se dresse un 
des plus sournois mensonges conventionnels de 
notre société. 

J'ai énoncé tout à l'heure par Ténuméralion de 
quelques articles de notre code rural, le caractè- 
re spécial que nous avons assigué à notre mode 
de production agricole et le régime auquel nous 
soumettons ceux qui vivent de la terre. Du plus 
superficiel examen des textes préci es, il ressort 
qup ce régime légal forlheuieusement battu en brè- 
che par la lente conquête et l'évolution des mœurs, 
que ce régime légal n'est rien d'autre que le tra- 
vail agricole obligatoire et l'iiiféodalion au sol du 
travailleur agricole. Cela constitue sarjs plus am- 
ple informé la première réplique à l'argumentation 
fondée sur la liberté individueile. 

Mais, il en est d'autres pluspiéciseset pluspérem- 
toires. 

Quelle est, en fait, la v deur du salaire dont nous 
rétribuons le travail agi icole sous quelque forme 
qu'il se présente! rl'exp'ime volontiers en énon- 
çant qu'elle varie selon la loi de l'offre et de la de- 
mande. 



4ei LA TbCÀTlON-DE l'ÉLITB 

Eh ! bien, cela aussi cache un épais mensonge. 

11 est clair, n'est-il pas vrai, que, pour que la loi 
d'économie politique dont il s'agit reçût une appli- 
cation conforme à la vériié, il aurait fallu que la 
monnaie donnée en échange de la marchandise eût 
une valeur réelle, effective, intrinsèque. Or, nous 
^avons tous que cela n'est pas. Nous vivons sous 
le régime de la monnaie fiduciaire, du papier 
monnaie, et nous commettons l'iniquité d'établir 
iiii impôt en monnaie d'or américain sur la prin- 
cipale denrée de notre production agricole, de telle 
sorte qu'il arrive ce phénomène liés simple 
qu'entre la marchandise qu'il vend pour de la 
monnaie fiduciaiie et celle qu'il achète avec la 
monnaie d'or, le paysan est frustré du bénéfice de 
son travail avec le plus effroyable cynisme. 

Mieux que cela. L'on sait que l'Eial haïtien n'a 
pas toujours eu que de la monnaie fiduciaire en 
circulation, il a étetabiicanl;il afraDpé de la mon- 
n lie d argent à certaines époques déterminées. Eb 
bien, sii laut lappelerque la première vaguede pa- 
picM monnaiie dont uouslùujes inondés remonte à 
1828 soLisle Gouvernement de Boyer, àia suite des 
opéraiions désastreuses concernant le versementdu 
piemierteime de l'indemnité fraijçaise.il estboude 
I appeler aussi, q.ie quelques années auparavant 
ïuus ia présidence de Pction,vers la fin delJ^ll,loul 
Poîi-itu-Piince labiiquailde la fauï^se monnaie 
huLis l'œjï ludulgenl et débonnaire du Gouverne- 
ment, il e.-t bon de rappeler qu'un peu plus tard, 
l'Eta! monopolisa lui même cette fructueuse indus- 
trie en baissant c'andestinement le litre de 1 allia- 
^e de sa monnaie d'argent de 9()() millièmes titre 
noniUv:J à (i:s4 millièmes titre effectif, {1 ) 

Ce qui revient à dire que I Eial, f^ans gène ni 
honte, obligeait le consommateur à recevoir une 



Bc.iufcrun Aiùouin - Eiudei» sur l'hwloire d'Haiii. 



LA VOCATION DE L'ÊLITR 45 

monnaie dont il avait, de propop délibéré, altéré 
la valeur intrinsèque et commettait ainsi un vol 
effronié contre la masse des producteurs, je veux 
dire contre la classe paysanne surtout. L'on sait 
d'ailleurs que ces ignobles pratiques ont été sui- 
vies de façon et d'autre par plus d'un successeur 
de Péiion et de Boyer? Donc, Messieurs, si l'Etat 
c'est nous de l'élite qui l'avons toujours formé :— 
<êt à moins que je ne m abuse,— il me semble que 
de tout ce qui précède nous avons le droit de re- 
tenir coninio irréfutable qoe la doniinaii(»a écono- 
-mique du peuple par l'élite a pris dans le passé 
et se poursuit dans le présent sons la forme la 
plus odieuse et la plus tyrannique. 

Il est, cependant, une antre objection qui semb'e 
amoindrir la valeur des faits que j'ai essayé de 
lâettre en relief. 

Je me suis efforcé de limiter le nombre des 
griel's que jai analysés à Tirijuslice de l'impôt, à 
la démarcation des couches sociales dont ïts unes 
se sont attribué la mission de jouir et les autres 
celle de produne et enfin, à la duperie que repré- 
sente la faculté d'échange laissée à la classe pay- 
sanne. 

Mais, en admettant que les prémisses du raison- 
nement restent viaie?, et les faits indéniablen, il 
est pourtant l'autre face du problème, dont l'exa- 
men semble infirmer la validité de noire conclu- 
sion, en ce sens qu'elle pose la question même des 
responsabilités en ce qui concerne ce pitoyable état 
de choses. 

Car, enfin, si l'impôt est consenti par le peuple 
ou ses représentants, si la loi est l'expression de 
la volonté générale, si la circulation monétaire ne 
provoque ni troubles, ni protestations de la part 
des gens qui en pàtissen^ aucune critique fondée, 
aucune plainte sincère n'est lecevable étant donné 
que notre régime politique est celui de la démo- 
cratie, c'esl.à-Jire du Gouvernement du peuple par 
le psuple. 



4<î l^A VOCATION DE l'élite 

D'auire parU n'est-ce pas une notion fondamen- 
îale de noire droit public, latente ou formelle, qu'en 
définitive la souveraineté nationale réside dans 
l universalité des tiitoyens. 

Kn fait, si les misères de la domination écono- 
m que dont nous venons de suivie les tnéfaits sont 
indéniabUsJa faute en est au peuple lui-même qui, 
par lexpre-sioi) de son vole est toujours en mé- 
i-uie û*" ibangpr radicalement celte situation du 
jour au lendemain. 

Cela semble incontestable. Néanmoins quelque 
probante que paraisse l'objection, elle est fonciè- 
remenî spéceusé. 

En effet, nous avons insisté l'autre fois, et nons 
sommes revenus aujouid'hui sur les origines de 
notre nationalité, en montrant qu'un seul sentiment 
avait s* coué l'apathie séculaire des masses dans 
les guerres de l'Indépendance, que ce sentiment 
était l'exaspération des souflranees de la servitu- 
de et le besoin imméd'al d'en ê're affranchi- Qu'il 
soit venu des semences révolutionnaires et de la 
déclaration des dro tsde I hon)meetducitoyen,qu'il 
ait germé sous la forme concrè'e de changement 
d'état dans le cerveau des conducteurs, il ne s'est 
converti en fanatisme d'action et en noblesse de 
conquête qu'au moment où il a revêtu la forme 
fruste d'une émorion qui a sfcoué jusqu'au paro- 
xysme la sensibilité de la foule anonyme des mi- 
sérables. Mais alors, il appartenait à ceux qui 
avaient endossé la mission de conduire les opéra- 
tions jnsqu au succès, (le procéder à l'organisation 
de la nouvelle société politique, de telle façon 
qu'elle représentât, en dioit et en fait, une vérita- 
ble association de cœurs, de volontés et d'intelligen- 
ces, u'iC assdciaiion dans laqneiie chaque membre 
fût une part effective d intérêt et une part non 
nK»ins effective de responsabilité dans la marche 
ei le riéveloj.|iement giaduels de la société 

Hélas î les j)lus qualiliés d'entre Jes géaiils d'au- 
trt lois -encore qu'ils n'obéissent point dès l'aboid 



LA VOCATION DE L^ÉLITK 47 

à une pareille conception de l'Etat— dispaiarent 
prémalurément de la scène politique sans avoir 
pu asseoir 1 édifica sur quelque solide l'on ie ment ; 
el leurs successeurs impnissanls pir la médiocri- 
té de K»u'\s moyens, de s'élever plus haut qu'à une 
plate imitation de ce qui se faisait autour d'eux, 
bourrés dailleurs d idéologie .évolutionnaire, s'en 
remirent à la providence des dieux pour élaborer 
l'œuvre d'or^ianisation— de même que la fuule— sa 
mission obscure aitlievée par la victoire — se dé» 
chirgea sur les chefs du soin de pourvoir au bien 
être de tous par une répartition équitable des char- 
ges et des honneurs de l'Klat. 

Les uns el les autres frappés d'incapacité par 
une longue existence de servitude, ne poiivaienl 
êlrequ'étiangerset inféi ieurs à cette carrière d hom- 
mes libres que d autres ne réussissent à remplir 
malaisément qu'après des siècles de préparation. 
N'allez donc chercher nulle part ailleurs que dans 
la passivité et 1 ignorance de la multitude grégaire 
autant que dans la fatale cruauté des circonstances 
l'origine et l'explicalion de la domination politique 
des masses par un petit groupe d hommes plus dé- 
cidés el plus entreprenants que le reste. Cependant 
comme il convenait de masquer la brutalité du fait 
d'une pat t, et comme, d'autre part, il était poltique 
que le nouvel Etat n'eût point l'air de rougir de 
ses origines, il y eut une manière de comproroisentrc 
l'inclination «les hommes el leurs aspirations idéales. 
Et alors de quelque forme extérieure que se revêtit 
l'Etat, empire miitaire, royauté féodale ou répu- 
blique f)arlt'menlaire, il ftffecluit des apparences 
démv)cratiqii«>s tandis pi'au fond une minorité de 
meneuis jouiss->urs habiles ou n)édiocres— conti- 
nuaient à exploiter l'ignorance el la créduiilé des 
masses. Et vod* po!irquoi,à i'auiore de la vie poli- 
tique d'^- la nalion.eller.epaya le luxe (ie quatre cons- 
titutions écrilesen monts de 15 ans; (-1. l'an dernier 
au m >meni môme où I on s'engageait dans l'engre- 
iin^c des couns d Etat en aboliss.nnl le- organes <le 



4ê tA vccàTXùh de Vitm 

ib Représentation parlementaire^la nation pourait 
f*ter îe centenaire delà conslilulionqui introduisit 
pour la première fois dans nos mœurs le mécanis* 
me du ??ijffrage univer?el. 

Il fut octroyé au peuple haïtien sous la forme d'un 
n.slrument die cabinet, en vue de réaliser des des- 
seins politiques immédiats, comme si par Décret 
on pouvait lui octroyer aussi au peuple les vertus 
politiques de moraliié et de self conirol qui eussent 
jtS'.uré Tapplication de la charte. On lui octroya 
)e dioil de voter et au sortir de l'esclavage, à la 
j>rt)port}on de 95 ^/^ il ne savait pas lire. 

On lui octroya le droit de désigner les plijs ap- 
tes au gouvernement, alors que pendant sa pério- 
de de servitude, il n'avait même pas appris la ma- 
nière de se gouverner soi-même. 

Or, vous savez que si de nos jours le nombre de» 
éccles a anginenlé considérablement, si les som- 
n es alloué'es à leur entretien ont éga'ement aug- 
ni-^nlé en de respectables proportions, on peut lé- 
^i(imemeni atïirmer. à Iheureaclueile encore, que 
notre rorp- électoral dont les 4/5 sont formés des 
g-- ns de la c nnpagne (-s\ composé dune masse pe- 
>Hii e d'ignorants et à inconscients. Vous savez, en 
outre, que la sujétion du peuple fai e d atavisme 
et d»' renoficeiiient, donne prise à des vexations 
et à des outrages quotidiens. Vous savez que celte 
s iéîion a été, dnns le passé et continue à être 
li iinlenanf, le moyen classique et un peu fruste 
s is doute, mais le moyen le plus achalandé de 
^i uvtri.enirnl. Kien n'a doue cliaugé depuis un 
siècle. Et comment oserait-on soutenir, eu pareil- 
les condi'ions, que 1 exercice de la souveraineté 
11. tiftna'e par mandai parlemetilaite n'est pas une 
tiUasmagorie ? Et comment cserait-on soutenir 
qi e le peuple esî libre li exercer telle ou telle in- 
î)i ''ncpsuf 1m mai che des allaires publiques puisque 
d. us rinco/)science du rôle périodique qu'on lui 
fa 1 jouer, il ne peut que rabaisser la majesté de 
»C:î d'oit souverain A l'horrible canicalure dont 



LA TOCATIOar &B: t'ÉUTS MB 

j'ai fait Tesquisse au d^bat de celte conférence. 
Non, en vérilé, les principes démocratique» 
consignés dans nos codes et nos chartes sont vi- 
des de sens parcequ'ils sont en désh;irraonie avec 
Tétat réel de nos muîurs et ne servent qn'à jus- 
tifier l'exploitation de la masse par l'élite. 

Liberté ! Egalité ! Frat*eiiniié ! — tout cela eut 
élé merveilleux si tout celi n'était que mots creux, 
inadéquats à nos tendances et en oppo.sitiofi aux- 
réalités 3 peine masquées de notre épais pharia- 
aïsine. Non, il faut pies.-er le?» fonnules pour ru 
montrer le néant et alors leur appliquaiiî l'aposiro- 
phe célèbre vous vous direz : 

Liberté ? Grimace ! Eyialité ? Meii>o»j:e ! l^ater- 
nilé ? Duperie î . . . 

Messieurs, être politiquement libre ne signiiie 
pas seulement la non-dépendance et raliénafica 
de nos droits en laveur d autrui, la liberté poli- 
liqne dans une démocralie, c'est la possibilité 
pour chaque citoyen de pousser le développement 
de sa personnalité au maximum de puissance sans 
nuire à aulrni, c'est aussi avoir une conscience 
1res claire dt s droits et des devoits que la loi 
vous confère, c'est d»^ savoir que la loi elle même 
est notre création, qu'elle vaut ce que vaut notie 
sens des réatilés. Dans cette ace» j^tion. la libeité 
devient un fait né des conquêtes de rinlelii^ence 
et de la volonté. Mais, vous savez que si nos cons- 
titutions sont libpiales parce qu'* Iles sont des«i'»> 
vies de notre imagination et rie notre >cience — 
œuvres d'aspirations idéales plutôt qu'oeuvres de 
réalités concrètes destinées à codilie» des habitu- 
des et des coutumes — vous savez dune que si 
nos constitutions son édifiées pour assurer les 
d-sseins de l'élite. elles sont en grande partie, inap- 
piicab'es à la majorité de notre peuple étant don- 
né que ce peuplecouibécommeil est sous le poids 
de rignorance et de W superstition est tout à lait 
étranger aux subtilités et à la chicyue des textes. 



50 LA VOCATION DE L'ÉLITE 

Aussi bien ce n'est pas sans raison qu'on l'a sou- 
vent et jusieinent coiisidéié — grâce à ce lelles 
cofijonclures — non seulement comme un poids 
mort po'M' le progrès général de la société, mais 
un d-iiig^^r constant par les chocs en retour donî- 
il a été l'inslrumenf, quand, naguèie enco»»', d<-s 
éuergumènes le poussèrent, en de formidables 
ruées à la destruction de la Cité posr assouvir 
des jouissances immédiates et gros>ière?! . . . 

L'é^'alilé pollliquirï c'es'. , dans une démocratie, 
la certitU'Ie que - dans la limite de la lui. nus droits 
seront respectés, c'est Je savoir qu'une partie du 
corps social parcequelle possède en tnit le pou- 
voii et ruutorilé^ n'en abusera pas pour édictcr 
des règlements d'exception qui asservisse i'aulie 
partie à des desseins dd classe . . . 

La fialernité sociale est avant tout une réac- 
tion de la haison contre les injusùces bruiaics 
de la nature ou de la Société, elle est surtout une 
incJinauon de noiie cœur vers plus de borjté et 
plus de mansiiélude pour les humbles. Si vous 
ne lavez d'abo»d trouvée loui au fond de vous 
même, si vous n'avez pas été nouiris par ce lait de 
Ib Je». dresse humaine dont parle le poêle, n'allez 
donc pas la chercher dans la vaine loimule d'un 
texte. Elle est inscrite ailleurs que dans un code 
ou dans une cbarlf . Elle est m.sct ile d <n< les obs- 
curités de notre conscience parcequ'elie esi un 
co «ma»)demenl de la loi morale . . . 



Messieurs, 

3e-j-ous dematjde pardon. L'intérêt et la grav te 
du siijfi muni entraine ù de longues considéra- 
lions qui n'ont même pas le mériie d éi.ui.-ei le 
débal. Cependan» il nous faut conclure. 

Nous avons dii que des deux groupements dont 
est tojmee notre société, il y en a une (^ui domi- 



LA tOCATION DE L'ÉLITE 5J 

ne l'autre tant au point d^î vue politique qu'éco- 
noniiqae. Ei nous avons essayé de démontrer en 
quoi consiste cette double domination. 

Si, en Sociologie, domination signilie prépondé- 
rance de Ici fadeur social sur tel autre — prépon- 
dérance inlellecluelîe, morale, politique ou éco- 
nomique — j'aurais voulu, par les développe- 
ments que j'ai essayé de donner à mon sujet, me 
flatter d'avoir justifié la thèse que j'ai soutenue 
devant vous. £n tout cas, dans toute domination, 
il y a des lesponsabilités auxquelles n'échappe 
point le dominateur sans qu'il encoune la déché- 
ance de ses privilèges et sans qu'il amène une 
divergence de plus en plus profonde entre lui et 
ceux qu il domine. Il est certain que c'est parce- 
que nous n'avons jamais compris l'étendue de ces 
responsabilités, qu'un jour, un troisième larron, 
profitant de notre déiresse et de nos divisions, 
s'est installé dans la place par droit de conquête. 

Nous ne sommes plusmaîtresde décider de quoi 
l'avenir politique de notre nationalité sera fait, 
c'est entendu... Mais vouiez -vous bien me permet- 
tre aussi dé soutenir que cela n'a peut-être pas 
une importance décisive sur la cohésion et l'évo'- 
lution morale de noire société. 

Ce qui importe, c'est que si le troisième élément 
dont il s'agit devient lé plus consi'lérable d entre 
nos facteurs sociaux — si la force étrangère, pour 
l'appeier par son nom — ne fait pas table rase de 
tout ce qui constitue le peuple haïtien par le fer 
el par le feu — hypothèse que je crois absurde 
d ailleurs ; si elle n'en entreprend pas la dépor- 
tation en misse — autre nypothèse également ir- 
réalisable, eh bien! bon cré, mal gré, elle est obli- 
gée de compter avec lélément indigène quoiqu'- 
elle fasse et quoiqu'elle veuille. Elle l'a si bien 
compris que toute sa tactique consiste de temps 
en temps à faire arcrniip rprelle protège la mul- 
titude contre les prétentions de 1 élite. 



5J La vocation de l'élite 

Ke bissons pas s'acctédiler cette funeste légen- 
de. Il nous appai tient dès maintenant d'envisager 
tous les aspects du nouveau problème tel qu'il se 
révèle à nous aliu d opposer lactique à tactique 
<n cherciiant à opéiérer Tuiiité morale, économi- 
que et politique de notre société. NVsi-ce pas que 
nous deviendrions cuiq^ables de faiblesse de n'y 
point ( tnser en nous laissai.! aller au découroge- 
inenl et au dè.-^ espoir ? Ahl je sais bien que l'ou- 
ragan qui pas<e | eut empoiler un jour ou l'autre 
les organes où se forge notre élite intellectuelle, 
où elle puise ses diiectivts et où s'élabore sa 
pensée, mais je sais bien aussi que le dessein 
probable qu on voudrait réaliser ce serait d'ame- 
ner Je nivellement graduel de la société haïtienne 
de telle sorte qu'en baissant le niveau intellectuel 
de l'élite de plusieurs crans et en relevant les mas^ 
ses de la misère de leur ignoiance, on pui. se éta- 
blir la mise au point pour la domination de l'é- 
lément étianger. 

Encore qu'il y ait là une perspeclive angoissan- 
te, il n'est cependant pas besoin que nous soyons 
piopiiètes pour piédire que de tel es mesures en- 
gendreraient, à la longue, l'éveil de toute la cons- 
lience nationale et ferait fermenter un nouveau 
levain d'indépendance njorale et intellectuelle sous 
une foi nie que nous ne pouvons d'avance déter- 
miner. Est ce qu'en perspective de tels événements 
nous avons le droit de nous désintéresser des 
virlualués sociales de l'avenir? 

D'ailleurs nous aurions dû depuis longtemps dé- 
jà par des laits et non sur papiers promouvoir à 
li'ducalion élémentaire et subsianlielle de nos 
niasses, mais il n'est pas trop tard pour nous y 
appliquer en concourant de tout le pouvoir qui 
nous reste à celle œuvre d'assainissement et de 
justice sociale. Aiais d abord, il faut que nous gar- 
dions notre posiiion de sentinelle, notre situation 
d élite 5oil en la juslifiant par son elficacité socia- 
le, soit en la reudaiU digne de respect par une 



La vocation de l'Élite 53 

niUme iiUelleciuelle el morale de qualités plus 
sHines el plus vraies. 

('.est pourquoi, il m'a semblé que le rôle que 
iioire elile doit lorcéinent jouer dans l'opéralioa 
qui .se iaiî chez nous, sans noire consentement. 
el au ^!v lies événements extérieurs, nnérile d'é- 
Uv » indic ;ivyc soin el circonspection. Nous nous 
pioposoi.s donc hieniôt de diniandef à l'éiite de 
nous déniQiilrei' ses titrei^ passés et actuels, et si 
ceux-ci nous p iraissent insuffisants — commtî 
jVn iii |iHur — nous lui indiquerons le coiiîplé- 
mciil de lor-es par quoi elle peut augnrienler son 
aiilonlê. 

Mais, dès aujourd'iitii. je me hâte de remercier 
ct.i».\ il enuv vous (jui ont bien voulu m hon o- 
rcr duîi pni de synipalliie en répondant aux 
dilIVriMiles en(|ue;es que j'ai ouvertes et qui con- 
iri)HKi»)nl à f.tire la charpente de notre prochain 
e; tre'itn 

Je ne sais si je me liOmj«e,mais ii me semble que, 
sins ncms en a[.er»'evuir, la guerre mondiale, en 
précijhlnnl c-erlaines calas'rophes a eu la vertu de 
l'OsvT dtr'vait nous le prohième d'une reconslru':- 
lion inléi^rale de la Cilé. H s'agit de savoir si c'est 
por la iransfornialion ou la suppression des élé- 
tut-nts indi;4ènes qu^ se fera une évolution brus- 
que ou lenie de la société haïtienne. Si l'élite, telle 
qu elle e>t, est l'un d^^'s principaux élémetits en 
cause, m !aul-il p is (jue nous en éludions la va- 
leur réelle alia d en déle: miner la vocation'.* Telle 
»'sl ia question que^ iious envisagerons à noire 
prochain lendez-vous avec votre bienveillant con- 
coi.rs. 



LÀ VOCATION 

DE L'ÉLITE 



L\ VOCATION DE L'ÉLITE 

«iONFÉHENCÊ IJtONO.NCÉE A PORT-AU-PRINCK, 

A Sajnt-Marc et au ('ap-IIaïtjex 

EN DKCRMnRF 1917. 



Mesdames, 

Mesdemoiselles, 
Messiewrs, 

Dmhs noî* études précédentes, uou.s avons tàcli^ 
de.déi^iger Toiigifie hisloriqiie de l'élite el il a pu 
paraître, à plus d un d'entre vous, que le souci eu 
était toul-à-t"ait inutile. 

N est-il pis vrai i.ic .lui:* in de nous bétiéficie, 
à tort 0.1 à Frusin, d'i (.rclil généreux que, d'un 
accord tMcite, nous accordons aux gv^ns du mon- 
de, aussi bien qu'à 1 homme de la rue — à savoir 
qu«- les principaux évéïu n^nls do r.ol e 'i! ;(''iO, 
sa-^sé- et resassés, nou •; -ont à c»* \>o\:i\ i ir.id t^fs 
que rien qn à les rappe'er pour en lirer telles dé- 
dnciions sociologiqurs, on s'expo.-e à voir 1 inlé- 
rét el rallenlion s'émousser prompt^^menl ? 

Cependant, qu'd le veuille ou non, il n'est au 
pouvoir d auc'in obs'rvaieur consciencieux d'ap- 
précier r«^tendu^ el la complexité du malaise 
dont souffre ce pay-, ^ans r< monte!" à son histoire. 

D'autre paît, un fait nouveau — iinferrenfion 
élranç^cre et l'occupation militaire — a rt'udu à 
riiistoiit;; d'H?iti rinnpprcciable sci vice d'en faire 
un suj'-t de saisissante actualité, n(jn seuleuienl 
parceque l'ac'ion américaine nous a obligés à re- 
venir sur nous-mêmes pour méditer nos fautes 
et nous eu i oiriger, mai? parcp qu'elle insijire aux 
Ames ardentes et inconsolées la nostalgie du pas- 
sé héroïque, m.ns surtout parce que depuis deux 



58 l^ VOCATION DE L' ÉLITE 

ans, elle nous offrrj — un peo malgré elle et bien 
nijlgié noîis — l'occasion de quotidiennes com- 
paraison =; des imleurs où nos hommes d aufiefois 
t'I même ceux d'aujourd'hui soulienneiU l'enjeu 
avec une dignilé qui relève notre mérite à nos 
|)!opies yeux. 

Alors ii m'a paru qu'il n'était ni fastiiiif^^iix ni 
vain, en letianl crnnple des données de l'iiistoife 
de préciser le rôle que l'éiiie dr)it jouer dans, le 
développement de la ci'ise actuelle soif, qu'il fiiil- 
fe considérer rinferveniion américaine en fonction 
de la guerre mondiale el par couséqueid ctwnnie 
un accident dont le caractère ne sera déliiiitive- 
tnenl contm qu'à Tissiie même de lagiand^^ luîîe, 
soit qtron l'en visag-:î dès mamlenant sous latigle 
le phis pessimiste, c'es[-à-dirH> comme étant le 
S atut détinilif du peuple haïtien. Daus l'un et 
I autre cas, n'ayarit pas la possibilité de la repous- 
ser, il sied mal de »)oiis lamenter en regrets mu- 
nies et en plaintes amères . Le temps en est p tssé. 

An contraire tout en dressant devant la Ixuta- 
tité du fait Ii protesiatioh éternelle du Dro'i, je 
crois qu il convient de chercher dans quejie nie- 
stir.î nous pouvons sinon adapter notre sociélê 
an régime nouveau, mais nous soustraire à ses 
prdleniiofis secrètes ou avouées, si nous ne vou- 
lons f)as convertir nolie bouderie en imp lis-ance 
ou en ui\e inclination veis le suicide colleciif. 

Il appar.iil donc que dans la partie qui se joue 
sur noire sol, nous avons un lôie à remplir que 
les évéuements eux-mêmes se sont chj»rgés de 
I ous .issigner bon gré, mal gré. 

En vertu de ces considérations, aucune étude 
ne nous a semblé plus indiquée que celle qui 
marque la valeur effective de notre élite. 



Mais d'abord que représente celte élite el de 
quels cléments esl-elle composée? 



lA VOCATION DE L ELITE ."«J 

N)us avons partiellement répondu à celle don 
hle iuterroi^atoii quand nous avous délerni no \u 
part des hommes cl l'iifluence des cvéncni' nls 
dans la formation de la société haïiieniie. Nous 
avons tf>nlc de riénaonîrer — il vous vu Foiivienf 
— que la transformais )n de la soiiélé coloniale 
en une socJêlé pilil.iqutMnenl et cconojn «nicni- m 
indépeniianle avait en dabord pour poinl de de- 
part la rupluîv des anciens ca-iresct lasubslitulio:) 
presqn*aiiio:«aiiifne dts lead-rs d' s niasses irVnl- 
îéf s aux prop iflaîies tei i jens Que ce fai( Iiistn- 
riquemeur éîaMi ait revêui une signilicatioM so- 
ciale et polî'inru- ti es nelie sui' 1h déveloi«pc!)i<Mi( 
uîJérienr de "î;» ntilion. c'est égalenienî I un (jis 
poinîs M33 l'\--')iK;s no s ;ivoi)S pai liculiènMnenl 
ùisi<té e! où ni> is iMiyons pouvoir n nronlicr 
l'isdhés'OJî «î'^ajinm- dv*> pe )seurs. 

Ainsi, il s^ensuiî jjne 5 %'liie nationale fui-<ians le 
passé — la crcat'oiî fen e cl iahoiieu-c du giMiic de 
la rai;*- qui i^.y,]i 'rln ^U-< ;,>;jîrii^s lo'nJanies suf !;5 
terre d^rxîl^ w< »'ltse i.-e- po-r ibiliiés d'une rcha- 
biiilaîion ellini{p.ie. Lê^iU' ijalio^a c fut dniis le 
piassé 5e îenrjC' dM\i ii>r.^ processus <ie souiTrauc' s 
av'curnuléês. Elle lu', e lij;;, lu vésnlhi (' d'incoiis- 
Cîenles sèJevVlions [sia; jqti.M s (iepu)s la lecuK'e des 
âger; sur îes réserves (ie s nsibililé et (i'iîroijii^cn- 
ce îaîenîe des Uibus a! icaines, jusiju aî'.x ioius 
pîu>; proi-lie;^ où eî e- Jiiiii quère;)l par des ( ioisc 
menl-i sons n-Wre ciel nne époque déeisive <i évo- 
lution en îaisaiii jaillii- lîcs masses .isservics I. s 
con Jurrleurs d'ÎK)!Tsin.'.-> (pii iihérêfeni i.i ra e (Jo> 
force.> d (»!)|'.ressioî) ei d ai>è{isi-: nieiil. 

DoiU\ sî n{>he i'éîirjii'.on esi f^xade, rélile (l'iii- r 
était ïKMi senlemcul no jeo.luil <iu mliicM cl ;'ii 
parfaite concorda H--' av;-;; c ujilieu. iiiai-. de i|ij' I- 
qu r'îlorl d'jmaginaîiun (pie non.-^ >(i\<) k ••oiié.'"-, 
nous n'arrivcns pas ii L-uinevojr la j'O-sibiiite </'/'- 
iff de î^nlre socjé é snihs ! exisleLCe de ( es orpa 
nés de discipline et dedireclion Mai.^ alors. :»a; <|:ii I 
phénomène énanize et Ciéc-ji-cerlant, ee. e>!-il a i- 



6c> La vocation de léute 

venu que ce qui fut la nonne autrefois, n'est plu?i 
maintenant qu un souvenir que chnque joui émail- 
!e de nos plus mélancoliques regrets. 

Comment peut-on expliquer la dislunce qui sé- 
pare noire élite actuelle de la loule, de telle façon 
qu'il ressort aux yeux les moins avertis que noire 
nation semb'e se partager eu des fractions distinc- 
tes, comme des compartiments étanches? Comment 
expliquer que nous en soyons arrivés à une telle 
division sociale que notre élite semble être un or- 
ganisme étranger, t-uperposé au reste de la nation 
et vivant par rapport au peuple dans un état é- 
quivoque de parasitisme ? 

Deux catégories de faits — des fa ts d'ordre éco- 
nomique et des failj d'ordre psycho'ogique — do- 
minent la discussion Leur analyse projette quel- 
(jue clarté sur la singularité du phénomène et 
nous aide à en dii-siper les obscuiités. 

Sur les prr miers, nous nous sommes suflisam- 
ment expliqué — nous nous en îlaitons du moirjs 
— quanc^ nous nous soiiime-^ efforcé, dans nos 
précédentes Conférences, de faite ressortir que 
l'abolition du travail seivil> , obtenue au prix de 
tant de sacrifices sanglants, n'avait change qu'eti 
apparence les condi:ions des n)asses. En léalité, 
l'esclavage légal avait fait place à une forme hybri- 
de de servage avec un simple déphict-mt^nl de 
personnes et <ie responsabiliés. La nouvelle so- 
ciété indigène, malgré l'exclusion et la dé( o>se«- 
sion sub-équente des grands propriétaires nobi- 
liaires, malgré l'emphase des textes légaux et la 
bonne volonté des idéologues, cons-rva insidieuse- 
ment; tacitement l'armature des classes. La consé- 
qneitce la plus claire de cet état de choses fut la 
perpéiuatioi', dans les couches inférieures des mê- 
mes tàche-« dautrefois, sauf (^uelqu» s modifications 
insensibles dont l'institulion d'un m.)de un peu 
fruste de salariat fut la seule nouveauté manifes- 
te. On s^iit que dans ce régime qui dure encore 
aujourd'hui, presqu'intangible d'ailleurs, le contrai 



LA VOCATION DE I.'kLITE 61 

de travail sans introduire le principe du sa'aiic h 
-la journée admit cependani 1 ouviier exploilanl à 
une parlicipalion, en niture, dti quarl d'aboid. puis 
de la moitié de tons les pioduiis qu'il récolle. 

Mai? il s'en faut de b-ancoup que ce régime fût 
par lui-même u^i piincipe de progrès. Pour (piil 
devînt tel, ii aurait fallu qu'il l'ûi considéré moii's 
comme une lin que comme un moyen — nn des mo- 
yens quiseiaieni une étape entre le travail sorvile*'! 
le travail réliibné en raison directe .ie la valeur 
spécilique dr^ l'ouvrage el de riiabileté lechi i(pse 
de l'ouvrier, un d^s moyens dont les hoiiimts se 
servent paitoul pour s'élever graduellement aune 
plus haute dignité par la richesse et le savoir, liesl 
malheureux oe con-tater «jue le métayage connu 
sous ia dénomination d*^ «de moitié *> ail été à ce mo- 
ment la seule forme de salariat que les propriétaires 
aient applKjué à la masse des producteurs dv il 
advint que le régime de la propriété et leiégimn du 
If avait non seolemenl exercèrent l'un sur l'autre 
un esprit de routine néfa-te au propres et an rencm- 
vellement des «néihodes agricoles, mais engendrè- 
rent d'antres maux doid nous sommes encore et» 
irain de soulTtii'. En ellet, l'Etat, comme vous le 
savez, en prenant possession par droit de con- 
quête de la plus grande partie du sol pour en 
taire des dlsliibutioi.s pnr blocs ou p;ir mor- 
cellements à ses favoris, soit à litre de dons 
nationaux on de fei nies ( dont il ne percevait les 
redrvance>que'lefi»çO'»sporadiqued'adle'Uf sjJ'Elat 
créa de ni>uveanx pi iviléi^ié?, lesquels renforcèrent 
les débris des anciennes classes survivantes de la 
tourmente révulntionnane. Ces privilégiés» s ils a- 
valent eu une consciecne claire de leurs responsa- 
bilités, eussent dû être des agents de (Mojrés par 
la veilu de r^xemple. en jai^ant valou- eux mêmes 
el avec intelligence, Us terres où naguère encore 
le fouet du conimandour était la .-euie di-ciplinc 
el la seule méthode de culture. Mais Ijclas î ils 
n'eurent ni l'énergie, ni le bon sens el i)robal»;e- 



f»'2 LA YOCATION DE l'ÉLITE 

ment ni les cnpitaiix pour relever de leurs mine?? 
CHîX iit'> domaines dont ils héritèrent, grâce à U 
^étiéiosilé du Prn^ce.et {.Mél'éièrefit — toiu en <4<u- 
daiii i;n dro;l nouiinal de notttrù'e sui" les pro[.'rié- 
tés ail)^i atqwise-; — vivre ailleurs, dans les villes, 
de- profiis plus faciles el plus immédiats de la 
Politique t-n laissant i adininistrali(in i!es proprié- 
tés au petit bonheur de lignorance et de la 
roiitire dt-s a de moitié ». Ce fut la première glan- 
de faute de léiite : la désertion de la terre. 

I) autre part, nous ne devon.s perdre de vue que 
Ces dislribulioiis de lerre s étaient etrecluées en 
cotjformité même de la topo;4rapliie du pays et 
dans une cenaine niesuie, selon les aptitudes et 
les zones de cnlUire Nous voulons dire que si l'en- 
semble dfS j)rojuirtés rurales tnl divisé df[)uis 
i'epO(pie coioniide en zoi:es nujnlagneuses el en 
basses plaines — les j^remièies pi us propres a cer- 
taines cultures leiles que le caféier, par exemple, 
el les auires alleclée.^ à des culiures extciisives 
telles que ia cariue à sucr-c. — le |)arlagé qu ou en 
iil ultérieuremeni. respecta, dans une large piopiji- 
lion* celle ancienne conslituli(UJ de la pioprieté, si 
vrai que même à l'Itcuie actuelle, les ^lands ol 
iDoyens domaines se n ncontreui à la jiiopcrtion 
de plus de 8U O/O dans rios diveises j)laines, lan- 
disque les propi iélés morcelées à 1 ;nlini se ren- 
cofilrent pius pai liculiéremeni dans les districts 
montagneux. Il resul.e de cet état de choses que 
les zones monîa^neuses fiagm< ntt-er- en une gran- 
de d;versité «d habitalion » diraient nn attiailcon- 
sidérable au plus grand nombiH dr-s pauvres din- 
blr-s libeitsqui y trouvaieiit Toc caî-ion de vivre 
un peu à leur aise, eu.\ (pii. d' puis de nomlueu- 
ses générations, n avaient connu aucune autre al- 
ler native que celle de peiner' pour autiui. 

Et connue le ju obléme de l'exisience ne se com- 
])liquail pour eux d'aucnn liwv de vêlement, (ic 
parme ou même de sliicl confort: ble, lis se ron- 
tenlHienl dVnscun u.er la ttuie qui rcudail avec 



LA VOCATION DE L' ÉLITE 63 

générosité au delà de ce qui élait de nécessité ai)- 
îiolue à une vie primitive, sans liorizon, sans dou- 
te, ni souci. C'est ainsi que se lorma el quVst par- 
venue jusqu'à nous ceite classe de nos paysans 
montagnards vivant épais dans la solitude des hau 
les ciiiiés ou di^sémillés sur les pentes et dans le 
c; eux ;t^N v.. lions - dansdt^s ( onditioiis d'isolement 
que ia '-«-.ture souvent touimeniée du sol, rend 
quelque lois impressionnante. Ht^aucoup d enlr^ 
eux, le plus grand nnmbre, étaient jadis et sont 
encore aujouid'hui des métayers comme ceux de 
la plaine, mais alors que ceux-ci iouissant d'un 
réseau de voies de commuincalions plus ou moins 
uévelo|ipées. adonnés à des cnitnres industrielles 
^énumératrice.-^ ei n-stanl en contact avec la bour- 
geusiH des villes tii crenl de tontes ces conditions 
un- béiiéficf incuiiiest;d):e de dégrossis-^emenl, ot 
sont devenus dé))rouillards — lesautresqui forment 
!hs deux îiei s delà popidalion loiale du pays, aban- 
donnés a enx-mèuje, d avance iésign»''s à leur sort 
dont ils ne soupçonnt-nt pas 1h niisère irapique 
répètent par iHlieniance rythmique du choc des 
houes dans la leipH ei le cliquetis des serpettes, 
le mè ue ^e.-le ancestra! qui les attache à la glè- 
be el en fut ni^e ..gglijinèralion d'hommes diiîcrenis 
el distincts d-; :en e de la liation pur le langage, le 
costume, le< m..ear>, le développement mental plus 
fruste plus primitif— une simple ébauche quoi' com- 
me une gro;3sièi'e ima^e, lointaine et caricaturale de 
l'autre élém^î>jl ^ e ia sociéié haïtienne, de rélite. 

Voilà Mestiaines, Messieurs, le résultat auquel 
aboutit la compre>si<^n des faits économi(]nes donl 
j'avais dénoncé l'empri.^-e sur la dissociation de nos 
couches sociales 

11 nous reste à maïquer maintenant la part ties 
fail:5 psychologiques sur le même nh^'iiomène pour 
compléter notre tentative d'expUcaiion. 

L'une de> conséquences les moins imprévisibles 
des hoiieuis -" l'esclavage fut d'in>pirer à ceux 
qui venaient de s en libérer par les atrocités de la 



64 LA VOCATION DE L* ÉLITE 

guerre, une répulsion caractérisée de l'ouvrage 
manuel. C'éiait dan^ la nature dps choses 

Si l'on soMge,en effel,que )a colonie de Saint Do- 
mingue ne fui rien d'antre qu'une vaste explora- 
tion agricole. i»ue les divers corps de métiers qui 
y étaient représentés n'étaient exercés que par les 
petis bîaiics et les affranchis— classe d'hommes li- 
bres sans doute, mais méprisées et bafouées des 
grands planteurs, que les artisans parvenus à la 
fortune s'empressaientd'afTîcherleméme sentiment 
de honte de leur passé récent, il n'est pas difficile 
de comprendre que pour Tesclave libéré, il devait 
y avoir un certain idéal, un étalon de valeur qui 
fut en dehors de la fortune et concurremment avec 
elle. le signe irrécusable de la supériorité sociale. 
Cet idéal n'était et ne pouvait être que la culture 
intellectuelle. Pensez donc, on pouvait parvenir 
pai- le courage, Taudace et la bonne forttme à at- 
teindre le premier rang parmi les dirigeants, à ac 
quérir la richesse et les honneurs cependant qu'il 
y avait par dessus loot cela quelque chose de mys- 
térieux, de fascinant et d'irritant tout à la fois— 1h sa- 
voir—auquel on était souvent conirainr de rendre 
un hommage discret, inavoué peut-être, grâce à 
son efficacité, sa distinction et sa rareté Tel fut le 
prestige probable de 1« culture intellectuelle qu'el- 
le dut paraitie aux yeux des nouveaux maîtres une 
marque de noblesse plus grande, à coup sûr plus 
inaccessible que l'exercice du commandement et 
que la richesse elle-même. Je ne veux pour preu- 
ve de mon asseition que la considération et l'es- 
time générale dont la société nai-^saute entourait, 
non seulement cem de se- membres inlhiiment 
restieiiiis -réputés instruits, mai-; quelques uns des 
homme-î atixq'iels elle venut de faire la guerre et 
contre lesqnél> elle écumail encore de colère re- 
doutable malgré sa récente victoire. 

N'est-ce pas pour cette raison que Toussaint, Des- 
sali nés .Christophe, Pétion honoraient malgré leur 
nationalité française le^ ho nmes distingdés— pré- 



LA VOCATION DE L'ÉLITK i'>5 

très, médecins, écrivain-i qui élaienJ de leur 
temps* les dépositaires de la science? Qui ne con- 
naîl l'anecdote savoureuse de M.Descourtilz racon- 
tée par lui-même et sans aucun dessein d'apologie 
sur les molils qui ont décidé Dessalines dp le sau- 
ver des mesures de re[)résailles ordonnées par le 
généra! en chef pour venger la naflon des airoci- 
tés récentes de Rochambeau et de Leclerc. 
Le Irait vaut d'ôire cité. 

Le savant naturaliste amené des Gonaïves avec 
un flot de suspects dans le camp de concentration 
de la P»»lile Rivière, venait d être condamné à mort 
par la Cour martiale. Sur l'iniervr'ntion du chiru- 
f»ien français Say et de M^'^ Dessalines. sa gràc^ 
fnt obtenue. M°* Des-^alines le cacha même sous un 
Jil dans la pièce voisine de sa salle à manger. Au 
couFs d'un iléjeuner qui réunit plus tard le géné- 
ral en chef et le* otîiciers de son état major, on 
causait librement. Alors Dessalin^s lai-sa éch tpper 
les propos suivants : «Sapris i î Ce M. D'S'ourtilz 
t^st plein de malice. Il sa't d-fs tas de choses. I e«t 
habile à *^oîgner les malad-^s. Il connaît Ihs i>lanle.s 
et pas un animal vivant dans l'eau, din-; l'an- ei 
s ir la 'erre ne luie-^t étratiger. Ce ser.iil d unni i;."^ 
de laire disparaîre un tel homme. . . 

Il ressort do')C de tout cela que nous somm 's en 
droit d'afTirmer qu'à l'aurore de notre vie nadoiia- 
le, au moment ou la puissance des armes n'ntaïf 
que d'un médiocre secours pour la réorganisation 
des services degouvernemenf, le prestige du savoir 
devait s'exercer d une façon f)roiiifïieuse sur la nou- 
velle société. Mais alors il est aisé de comprendre 
également que si, d'une part, le travail manuf^l dé- 
pourvu d'attraits et tacitement déconsidéré sc.n- 
blait évoquer un rappel df» la servitude abolit, -i 
d'autrtîpart, la culture intellectuelle paraissait con- 
férer une certaine dignité d'ennoblissement, il o>t 
aisé de concevoir que le petit nombre d'homnu'■^ 
en qui se réunis-iaient en niême l^mp»' la puissan- 
ce de i'arg-^nt et cell-r" du savoir, devaient co isli- 



06 LA VOCATION DK LÉl.lTK 

tuer une manièrp d'aristocratie bien di^lin^ If» tlu 
reste du troupeau. Néanmoins, il est juste <l'ajou- 
ter quon était pas encore as:^pz loin de l'époque où 
le nivellement dans la soufVrance et le mépris était 
la loi générale, où d'autre pnrl la menace du péril 
extérieur inclinait les inquiétudes comnnines vers 
une commune défense des droits si chèrement ac- 
quis, on n'était pas assez loin de cette époque pour 
que cette transmutation. des valeurs opérât un chan- 
gement net et soudain dans les relations des hom- 
mes. Au contraire, une certaine solidarité sociale 
plus intuitive que volontaire émoussail les antago- 
nismes des groupes, ce pendant que se cristalisaient 
les causes économiques et psychologiques qui en 
accusaient la division de plus en plus profonde. 

El voilà, à mi.^n gré, oiî il faut aller chercher l'o- 
rigine de cette funeste séparation de l'élite et de 
la foule de telle sorte qu'elles forment à l'heure 
actuelle deux nations dans la nation ayant chacu- 
ne ses intérêts, ses tendances et ses fins propres. 

Et voilà comment une définition de noire élite 
ne peut .s'enterrdre qu'en fonction du développe- 
ment menla! d'une minorité d'hommes do-n la vie 
se déroule en rnar^e de la vie collective i-nninie 
une espèce de mandarinat artificiel. i>ar, en fm de 
compte, .\4essieujs, s'il est une vérité établie c'est 
que dans tous les pays du monde où la loi des 
castes ne stéréotype point les groupements sociaux 
en des atlidndes figées, l'élite se recrute dans tous 
les domaines de l'activité sociale. 

L'élite doit être à la fois et pratiquement indus- 
trielle, commerciale, agricole sans être exi-lnsive- 
ment intellectuelle. J'entends dire que dans la 
complexité des sociétés modernes, à un moment 
où ies inverHions scientifiques tendent à diversifier 
la tâche des hommes, il faut que la division du 
Irav.iil spécialise les compétences de façon que 
chacune des br^ani he-; de l'activité sociale pousse 
.-on développeniennt au rnaxirnur) de puissance. 



LA VOCATION DE L KLITE ♦»/ 

loul en bénéficiant du pioj^rès géiîrral des coî;- 
nai>sances. 

CVsl ceilainenit'ut fausser la concei-lion cl ia 
vocation sociales de lélile, c'est la comjiritnt.r ei 
l'enipôclier de r»yuniiei' que de l'enfei int^r étroite- 
ment dans l'une rjUi'lroncjue des atlr l)ntions dont 
. '>us venons de parler Or. que conslali'ns-nnns 
dans ce pays depuis 1 erieui du point de déport 
que nous avons j^i^nalée? Un ningnifKjue épni»oui-- 
sement de la cidiure mteilectuelle plus piOj're- 
nient liliéiaire que ^cietilifioue paruîi les bon. mes 
qui occupeni le preuïier rarig dans notre société 
à ce point que lor>([u'oM parle de l'élite on dési- 
gne dune façon lacilc «los seuls inteileciuels. 

Daillenrs, celte spécialisation litléiaue a élé 
pendant 1res longtemps 1»^ seul idéal de ravoir au- 
quel nous ayons af |)iré. Elle menait à tons les pos- 
tes de comuiaiidemeiil et de direrlion. Elle mar- 
(|u;i de faron très m Ue l'éducation d»' no!re per- 
sonnel poliiique et jidnîinishatif. En elîél, il n'est 
pas un ac!e i)nl)lic, ) as un livre rédi^jé dans les 
(H) ou 75 premières années de notie indépendance 
qui lie potleni i'empreuile de cette culture lillérai- 
re quehjue peu su|jer(icie le et déclainaioiie, où la 
rjiclorique choijue 1*^ bon iioùt parla liequence des 
images pouipenses. la suia))ondaucc des livjîerbo- 
les et des niélaplioivs. E! d j^ nous vena'.enl celle 
absence de mesure el de ^oul? Il ne lanl p.-ts iir- 
silt-r à répondre (\f\n tout c«d;i bd le buit de n(»|ir 
systiMue d't^nsH gnemenl d abord, jiuis, cji outre, 
des aptitudes el îles tendances c.4i'ac!érisli(pie.s cie 
noire ra. e. 

Nous somn.'es uw [leuple d"nn<^ très grande .srn- 
sibililé, n'»st-il p-A-: viai / Nous avons ; imai^ina- 
lion riche el piompte. 

D'autre paît, nous avons l'amou!' d^^ la eajure 
et d*^s i-icliesses non l'oint pour en i.iire un étalon 
de vie coid'oi table «lans la joie et îa si-r-'iii:*' du hu- 
me, mais j)our' en iiiei" une vanité tiétalai^e ei de 
(iéu)onslT alion. 



08 LA VOCATIOM DE L KI.lTE 

Noire intelligence est très vivement sollicitée piir 
le côté extérieur des choses et nous nous lassons 
. vile à en pénétrer le sens ca< hé et profond. Aussi 
relTort lent et constant répugne-t-ii à noire liâle 
d'achever la lâche aviint même que de l'avoir com- 
mencée. 

Ce Font là, en raccourci et très sommaircnif nt 
indiquées quelques unes de nos tendances princi- 
pales. 

• Mais, vous le comprenez bien, si l'éducalion e>t 
une tentative de nio ieler l'homme i-elon un idénl 
déterminé, il me semble que tout système de pé- 
dagogie doit d'abord connaître le tempéiament du 
peupTe auquel on se propose de l'appliquer. C't si 
la première coD.'-idérHlion, je suis tenté d'affirmer 
que c'est la considération e^sentielle qui doit do- 
miner une entreprise d'éducation colltctive. Or, 
vous savez que de telles ptéoccupolions , n'ont ja- 
mais eflîeure l'esprit de nos hommes d £!at et de 
nos publicistes passés et j'ai le regret de i onstater 
que même aujour'dhui où l'on parle tnnt de réforme 
de l'enseignement public, ni la plupart de nos écri- 
vains, ni les autorités olticielles n'ont l'air de soup- 
çonner l'existence de cette vérité élémentaire. 

Quoiqu'il en soit c'est ceitainement pour avoir 
méconnu celte loi fondann^ntale de pédago^iic, 
qu'on a fondé des écoles de 1804 à nos joins, tou- 
tes du même principe d'eDseignemenl, à savon* : 
inculquer pyr gravage le plus grand nombre de 
connai.-sances à un enfant ou à un adolescent don- 
ner, sans se préoccuper de savoir si ces connais- 
sances sont assimilables et assimilées par les cei- 
veau.x auxqn«-ls onles destine, ^i elle^ sont en rap- 
port avec les besoins ou les cuiidili'^ns dévolution 
iiislorique et aulr^s de la société à laquelle apj)ar- 
tiennent ceuxqui en béncficientel eulin ^i,flaiis \eu\- 
lin suprême, ces connaissances penvtnl dévelop- 
per ou contiibiier à développer — à paît les qua- 
lités ii.trinsèques de rinlelligence, — celles tout 
aussi grandes et tout aussi pié( ituf-es de caracté- 



LA VOCATION DE L'ÉLITE 6Î> 

re qui donnent son prix à la dignité de la vie et 
impriment le sens des responsabilités au cœur des 
ijommes. 

J'ai dit que les organisateurs de notre enseigne- 
ment public oni adopté un type universel deiisei- 
^nement du haut en bas '^e la liicrarcliie des 
écoles. Ce type offre un critérium cerlain d'eflica* 
cité à la poné de tous les jugements. 11 faut l'aire 
montre de savoir, il faut donc se souvenir. Qu'im- 
porte ce que l'on sait et comment on lesaii. Dès 
lors, la réciiation des matières, comme épreuve de 
savoir devait entraîner !« développement de la mé- 
moire verbale au déséquiiibie des autres facullés 
intellectuelles. Le résuhal le plus clair de ce sysiè- 
me ^'ui la création iJ une manière «le psychose plus 
ou Hîioins avérée — /a verbomanie -qui est l'une des 
lares les plus répandues dans notre monde intel- 
lectuel. 

Voulez-vous savoir quels sont les principaux 
élémenls de celte anomalie psychique ? 

« C'est une affection dont le caractère princi- 
pal est un entrainemeiU irrésistible à jiarler et à 
discourir. (î) C'est une tendance palhologiqn;.* d'où 
ia conscience et la volonté ne sont pas toujours 
bannies, à jongier avec des paroles du sens des- 
quelles on ne se rend pas exactement compte, une 
tendance conslitulionneile qui pousse certaines ca- 
tégories d individus- dont le nombre augmente de 
plus en plus -à parler, à créer, en paroles, des si- 
tuations dépourvues de réalité objective ou dont 
Ils nout que des notions, vagues, empruntées, ja- 
mais persounnlies souvent pas même bien assimi- 
lées. La veiboinai\ie CFt constituée chez l'individu, 
par 1 excès de durée et d intensité et par le carac- 
tère anormal des manifestations verbeuses. » Que 



<J) Oussijt-l-ouiiô ; Lf hna-t/c el h vorl»oiii:»iïio. 



70 LA VOCATION DE l'ÊLîTE 

cette psychose, se rencontre avec des nuances di- 
verses, très communêmenl parmi nos inlellectuels, 
c'est ce dont tout le monde peut se rendre compte 
dans tous les milieux. 

Alle-^ donc, si vous en doutez, dans les réunions 
mondaines, entrez dans la salle des séances de 
nos Assemblées politiques, assistez à une. audience 
de nos tribunaux — oh ! là surtout - vous serez 
stupéfaits de constater à quel nombre effarant s'élè- 
vent ces gens dont « la tendance au moindre eflort 
se manifeste dans leur inertie mentale, dans leur 
paresse de penser, dans leur acceptation des idées, 
des phrases toutes faites » dans leur fétichisme 
du texte imprimé ei appris par cœur. Eli bien ! ce 
sont là traits pour traits, les signes certains de la 
verbomanie. 

Voulez-vous un exemple de verbomanie, écrite si j'ose 
.ainsi m'exprimer ? Je le trouve probant dans la pièce que 
je m'en vais vous lire. 11 s'agit d'une adresse qui a été 
remise à M. le Président de la République au moment 
de sa visite à la ville des Gonalves. 

Je suis d'autant plus à l'aise de citer cet exemple qu'il 
est récent et que le journal le «Matin* No du lo Novem- 
bre I9I7 qui l'a reproduit n'a pas révélé le nom de son 
auteur. 

Voici le début de I adresse : 



Le peuple qui marchait dans 
les lénèbres voit une grande 
lumière. — ( Esaie iX ) 

5fonsîeur le Président, 

Votre visite de surprise à la vîlle des Gonaives, ce .jour 4 Xovem- 
Jtre do la fêle patronale, a une portée non pas communale, parois- 
siale ou proviucialc dans la Rêp'ubliqiie d'Haili, tirais concporte et 
soulève, après li^s diî^cours échangés à i"Hôl';i coiiirnuuai nvcc l'on- 
tliousiasme dt- limprovisrition au moment de votre enuèe où vous 
axiéz.élé rt-çu et acclatiié jar celle lii.'uveillante population repré- 
senlêe par tous lo» patriotes r^ui vous ont entendu, ( dans vus re- 



LA VOCATION DE L'ÉLTTK 71 

lalions avec le pays Comme Chtf d'Kl-it, socs le réfriine de la Con- 
vention ) oot admiré votre s ipes«c am'i: le tnci el riiabililc dans la 
compréh>^nsion des bi^ntuitsà faire n^ilrr «lans les sciiliinents à ré- 
veiller actuelioiiiL-nl pour p!<>parer le l(ien-»>trL' d;ins l'avenir ont ap* 
prouvé rénaîichement •f'ï voire â;ne dans Je piolond dosir d'cmpé- 
«.-«•"îr l'inrorlnnée Patrie qui est ;': nous ilfl sVn,:î!outir dïns l'abiine 
de nos amliitions co niuunes imputubl. > :': nous Uius. 



Que, il'aulre part, notre système »l'rn?cii,«nempnl 
poit lei^rand couDal»!-- a qui revient la it^spoiisnlji- 
lilé d'un pareil liésistro, rien n'est phîs vrai ni plus 
facile à prouver si l'on liotil pour fondc«^s les ol)- 
sejvaijons que nous nvons formulées l'instant «l'a- 
vant. Mais i! est d*anlivs causes qiii expliquent le 
mal. 

Nous ne voulons jnniais avouer, n'est il pas vrai, 
que la langue, françiise n'est pour nous qu'une 
lau£5ue d'emprunt. Cependant même dans les mi- 
lieux lesplu> rcdrinés elle is'esl. parlée que concur- 
remment avec notre patois indi'^ène— lequel, com- 
me vou< le savfz. est un ramassis étrange <ie ter- 
mes français corrompus, mêlés à qicl jues mots 
anglais, espagnols, caraïbes el afiicains. Le créo- 
le [it' ni une place énorme dans noire bagage lin- 
guistique^ et dans roire formation meulale. C/es' 
lui q'ii a créA les pre-tii'^rs automatismes du lan- 
gage cb.ez nous tous, car c'est lui qui lit ileurir la 
première chanson auK lèvres do nos nourrices. Il ad- 
vien.i donc que lors (ju'à Téco'e nous comirienrons 
à ap'.-reiujte le frjniçns, i! se forme fiaiis notre es- 
prit des ana'<\gies. (les lournmes.(le lanj^ag^ qui ne 
sont pas'enco'e du frntirais et qui ne j-oni plus du 
créole. Nous ^emmagasinons tout cela dans noire 
mémoire et d arrive (pie nous ne pénclror\s que 
tard dans rad»)lescoece. le sens des iilées que nous 
ré) é'0(;s comm^ ijcs jirrroqiiels. 

C'est on efl'el du pur p.-itlao.'sme. 
Dois-je dire que pour beaucoup d'enire nous 
cet àjje de la péiiêi ration dj sens de< idées dépjs- 



j2 La vocation D'd L ÉLITE 

se liés souvent l'aiiulosc-jnce — ce qui esl un dôsn- 
vaiiiage iiicunteslabld ■juaii.i nous non- co:iipaio!is 
aux vrais tVaiiÇMJs de Fratice. 

D'autre part, si ies pr-dago.^U'^s.mi li ii d'cico^u- 
brer notre meiiioiie d'un la;» île f finies giani:iiati- 
cales hérissées de dilVicullé> el d'excephons com- 
me ils le lord iiicoiisidrMvnunl .vViaieiii ivn lus 
compte r|ue celle luéilude n a['[ j-(-\i(iie me iaiî- 
i^iie vivante esl la plus Lïrossiète erreur (jui [>uisse 
exister et s*etT>rçaiiMt de iious taire p ar er trau- 
çais avant de, naus enseii>i>er le m ';caniîsnie de la 
lafii,'ue, peut-être eussious-rious tiré [dus vite un 
meilleur f ésultat de nos études. 

Hélas ! nous ap^jrenoris îe franç-^i-i comme uour> 
apprenons le i^rec et c^ f.dt ne coidrdnie p;'S m «nis 
que les canses prt^cuées à créer des leîidîinccs de 
verhilisue creux chr-/. p.os jeunes uens. 

Il esl, enlin, une dernières c.iuse que je liens à 
vous signaler. 

La verbomanie a trouvé dans nos apliludes ethni- 
ques unleirain exlrétnement propire àsnnéclosiim. 

En elFet, que ce sod du vieux tronc afiicnin on 
des rameaux lalins (pd y ont é'é greffés que l'on 
lire les mélanges ethniques dont est faiie la rai-e 
hadienne — nos générateurs ont tons été à di-s de- 
grés diVt-rs des amoureux du verbe. Kn outre, |)*in- 
dant la lon^i^ue période de sei vitude à l »qne.ie a 
succédé une ion^jne pério le de d^spoUsinH mildai- 
re, l'hadien, à quelune classe '.ju'il appartienne, 
a acquis riiabdnd^- d^^s j)ar(d«-s tortueuses, d» s pé- 
riphrases envelopi)antes, des circonlocidions ingé- 
îdeu.-es (jui servent à masquer sa {jensé ^ de crain- 
te d-^ déplaire ;uix moires dii jour-, de peiv de se 
coniproinetti-e en dévoilant simplement !a nudié 
de son âme. 

il a même IrouvA ni mo? récent p v.jr Iradiire 
cet étal desprit— ie C(ilhhi,la<;ie -^HiW desorit cii- 
ricjx qui consiste à jongler tvec les mots pour.dé- 
j^Liiser sou vrai senlimeiU el ne pas l'i-xprimc', étal 



LA VOCATION* DE L'ÉLITE 73 

ti'àaie >-îngiî i.er q-ii consiste à couvrir ii peur de 
i action sous iin (loi piii,->ant de paroles. 

Vois le voyez donc, Mesdanîe.-:, Messieurs, notre 
éduciiiioi! maiiqiitie, nos lefidanctis eihuiques, noire 
^ v^^é his:o!i>jLie, tv;U( ceia dcvaii. cini».*ner ie déve- 
ioppenicjil ctj z nos agents de direolion de graves 
délauls S5 ce ne sont de véiilables affeciions patiio- 
li>giques, ' 

Mais, ohjeclera-t-on, loute uolreéiiie est-eîle frap* 
pétt de niH-foiinHiiOft, n esi-e.le composée que de 
spécimeiîs de bavards inipiiissaids el defauxespriU.? 

Ce serait niaiseiie el absurdité de ie prétendre. 
D'aiileurs. la!}>ie doil-élre jugea ses fruils, dit Je 
pioverbe. Eii ! bien, il siilTil de montrer quelques 
untii, dtîs œavtes maîtresses don! est compoz^ée ia 
bibliotiiè jiie iiai^ienne, il suffit de montrer qaeJ- 
quesunes -ies œuvres scieiiiifiques nées du ce!" veau 
Ldil)eii,ilsulïil eijiio de monirer quelques unes des 
production-^ arlis! qives -musique, sciUptu/e, arclii- 
ltîcture--donl s'hoiiore notre e>lhélique pour que 
nous- ressenlioas tjiie liautaine fierté et un légiiime 
orgueil des repré.-enauls ies plus qualifiée de lin- 
tedec'u.disîne ha leti. Kt loisque on considère ie 
pojn( (ledc-part ei It^s buts alîeinls, eu déjiit dcsobs- 
lacljr'S de toute nal lire dressé.) sur la jouie, on est 
eu droit de se ueuiiji ier, si en coordonnant mieux 
les eJïoris, e 1 so i n'.;lta.ît les lojces à une disci- 
pline-plus inteili.^ciite, en pl^çiat 1 oijje tif plus 
liant, on ne serait pas pirvefiu à de meilleurs lé- 
sulîats. Dès lors, il est nécessaire de taire un nouvel 
examen el une révision des valeurs. C'est ce qui 
explique notre inicrvenîion. 

Car, Messieurs, si depuis deux ans l'occupation 
étrangère esi venue Iro iver l'énte divisée ♦-t frag- 
mefdée, letoninée contre ♦'lie-inème, au point qu'il 
est impossible de ia uélcrminer k.une action d'en- 
^embi^' sni 1 - ierraii îé;4»! , même à une résisla::ce 
n) -raie cf n re li ivahisseur, c'est que l'élite a fail- 
li .1 b-a voiHliou de commandement, c'est qii'ellea 
failli j sa vocjtiun socale, c'est cnlin.que l'élite &'est 



74 LA VOCATION DE LÉUTE 

rendue indigne de sa mirsion de représenlalion et 
de leadership. 

L'accusation eslassezgravepoiirquo les hrillHjiles 
prO'lucli(»MS de la ineiilalité liaUi-'nijt! ne sou-iù 
pas oflertes en manière d'excu?e d^s fuiiles com- 
mises. 

-C'est ici qu'il apparaît, ce me semble le nœud du 
problème 



En effet, Mes-ieur>, non- avonsélabli. d une part, 
que la préjtnra ion inltlleclueile de lélileesl insul- 
lisanie et drffchiewse ; d'auire piri,iioi!s avons re- 
marqué qu'au poifft de vue du progrès généraUelie 
a, maigre tout assigné une place bonorable. a la 
pt-n^ée haitieiine par le développement inieliecluel 
dequelquespersonnaliiéséminentet;. Pourquoi ilonc 
l'élite s'esl-elle trouvée non seulement iinpui-.vante 
à prévenir et à juguler la série de crises qui ont four- 
ni le preiexie avoué par lequel on a voubi jusiiher 
à nos propres yeux etauxyenxdu monde ei, lier i in- 
It-r.vention dans laquelle a sombré la licrlé ue lioiie 
i|jdépen<iance nationale — mars aussi j.ourquoi de- 
puis lors s est-elle montrée inapte à se re.-saisir et 
ù se mesurer à la grandeur des Iragiquis léablés. 

Le premier et le pins décisif de ses niotils d'im- 
puissance, ainsi que nous avons ess.ye de le met- 
tre en lumière, c est dabord s«»!i è\oliilion comme 
un organisme extérieur aii rvr-lc de ia .\aiio... Lu 
autre inolir liés certaiîi <io son ineapuilc d;tctfun 
c esl que si e.le a pu donner naissance a quelques 
bommes >upérienrs, ceux-ci oui loi jom s ., le j)otir 
ciiaque gènèrahon loul à la lois lioj. peu nom- 
brenx et njU dépa-sc de Itop baiit b- i.iveau .-eue- 
rai du mil'., u | mij- ne pa- évci i.'r cellr 'h.:ine 
uîésquinn dos njè.Jn>cres cuntr-^ ]»•- ■> ;; ci-iMiités 
qui est un inani-re de r-nicou ({oc Je t.iieid | aie 
a la jaiotisi.' lies incapaid-- ef des indignes. 



LA VOCATION DE L ELITE /3 

En oufre, ces hommes supérieurs n'ont jamais 
alleiiU le génie d'aciion d'un Toussaint Louverlu- 
re, ne se, sotil jamais élevés à la hauteur d'i.n Pier- 
re le Grand pour, d'une main puissante, pétrir la 
glaise et en faire, si j'ose ainsi parler, une nouvel- 
le matière humaine. ■ 

De là vient celle conspirat^.on sourde, toujours 
latente, quand elle n'éclate pas en violences d^ 
toute sorte, contre toute tentative de la sur-élite 
ifur l'ensemble de nos milieux inleilectuelsel leres- 
te de la société. 

Mais il faut signaler dans le même ordre d'idées, 
une derfjière uau^e de troubles extiêmernenl agis- 
sante. C'tst le départ très nel, chez les meilleurs 
d'entre nous, de 1 instruction et de l'éducation pro- 
prement dite. J'entends (^u'en Haiii, chez l'homme 
le plus instruit, il se peut rencontrer une absence 
presqu'entière de culture du sens moral. J'entends 
faire ressortir que le régime du gavage mteilecluel 
même lorsque par exception, il n'arrive pas tuer 
l'initiative iniellectuelle de telle sorte qua nottre 
étonnjement et à notre joie, il a pu faire naître 
dans notre miiicu des savants, des iittéraleurs et 
des artistes, il est, à nen pas douter, tout à fait 
impropre à faire naîte également des hommes de 
caractère. 

Cènes, ce problème n'est ni spécial à notre so- 
ciété ni particulier à notre race. Dans tous les 
pays/ il existe des hommes supérieurs par linteK 
ligence chez qui la moralité est au dernier degré 
de l'échelle. 

L'hi.-toire ne pouriail-elle pas nous citer quel'- 
ques exeujples lMu^ll■es? 

Deux ou liois entre millr^: Un Mirabeau queTaine 
quulihe de « salyr>- colossal et fangeux,» «n Bacon 
l'esprit le plus originel, le plus ample, le plus lios 
valeur de son époque — mais liomme de morali- 
té floue, Iraître à l'ainilié obligeante, en même 
lemps que vénal et concn.-sionnaire pnblii- malgré 
sa haute dignité de Chancelier du royaume de 



76 .LA VOCATION DE I. ÊIJTE 

Grande-Bretagne, un Marlborough, an des plusfa- 
njenx capitaines de son temps égal aux ïiirenné et 
aux Condé mais « l'un des plus bas coquins de l'his- 
toire, î trafiqua dessecr-^ts d'Eat.se laissa entrete-- 
nir pir ses maîtresses et fut traîire envers Jacques 
et envers Guiflaume d'Angleterre. Et que d'exem» 
pies contemporains ne pourrions^nous pas ajou- 
ter à ceux-là? Comme vous le voyez ce problème 
de coexistence cjiez le même individu du caraclè» 
te ie plus fiasque et de l'intelligence la plus haute 
h'est pas spécifiquement haïtien. Ce que je veux 
faire ressortir, c'est qu'il se présente ici avec des 
signes alarmants parce qu'il se pose tout à la fois 
dans un cercle trop restreint— la minorité de nrj- 
tre élite — et chez un trop grand nombre de gens 
de cette classe. 

Mais alors la conséquence immédiate de cet état 
de choses, c'est la méfiance agaçante des uns des 
autres. A force de parler d'honneur et: de vertus 
sans en avoir et sms y croire et même en prati- 
quant, en calinimi, des actes de malhoniièté et 
d'improbilé — eh! bien ceux aux quels on s'adres- 
se, de peur d'être les dindous de la farce — n'y 
croient pas non plus. 

• D'où l'impossibilité de fonder quoi que ce soit 
de durable puisque deirière tout œuvre même 
de propsgande morale, le public blasé par ce que 
trop souvent bafoué, semble voir lapis des intérêts 
personnels et particulièrement des intérêts politi- 
ques, étroits. Voila ce qui explique, à mon gré, 
qu'à la débâcle de l'anaichie politique a précéJé 
et s'est jointe la débâcle de l'anarchie morale, si 
vrai que même parmi les plus claiivoyants s'était 
développée une mentalité messianique et (niracu- 
laire. 

Or, un jour le Messie vint Beaucoup — le plus 
grand nombie — se proslertièrent et tendirent 
des n^.ains implorantes. L^-s p'us h.ibiies cf oya'enl 
tirer parti de la Viluatiou à lejrs profits personnels. 



LA VOCATION DE L'ÉLITE / / 

On se rallia vite à « Taulorité « étrangère, on 
lui fit fête — coniiiie naguère on s'empressait de 
Tse raliier au premier Cé^ar Iriompiialeur de guer- 
res civiles. Certaines jeunes filles, dans leur sot- 
tise et leur vanité, se JîiillaiHnt de trouver des ma- 
ris parmi les auxiliaire?. Cei tains hommes»cux,ea 
espérHÏeiit, le patronage de leurs aspirations. 

La baïoneite en assurerait 'a réalisation et en 
garanlirail la durée. 

Hélas ! il lallut l)ienlôt déchanter. 

.\ rentlioijsiame du début, firent place un scep- 
ticisme et une méfiance caracicristiques : on s'a- 
perçut qu'en ajmetlani même que 1 intervention 
étrangère puisse se réclamer des plus liantes in- 
lenlious de ;j;énérosiié, le moment n'est pas enco- 
re venu où dans ce monde de convoitises, l'intérêt 
ne serait pins I^î mobile des actions humaines. 

C'est alors qu on chei'ch;rnon plus seulement à 
pénétrer les desseins de lélranger, mais qu'on lui 
attribua les projets les plus fanlasliques. 

Et voici ({u'on lui piêlc maintenant l'intention 
de suggérer une réforme scolaire qui ne tendrait 
à rien de moins qu'à ramener tout l'enseignement 
public au seul type d'enseignement primaire. 

Tous ceux qui savent les conditions de recrute- 
ment de notre élite se sont vivement alarmés de 
celle menact^, mais je n'ai vu poindre nulle part 
une auire attitude que celle de la palabre inutile. 

Y a-t-i! lieu de se croiser simplement les bras en 
gémissant ou ptut-on s'opposer par des moyens 
paciliques à la réalisation de telles entreprises ? 

C'est ce que nous allons examiner ensemble, si 
vous le voulez bien. 



De l'exposé critique que nous venons de l'aire, il 
ressort U' que noire élite à coté de sa conpélence 
intelU'ctïielle -restreinte à quelques brdlanls spé- 
cimens— manque à un point considérable de com- 



78 LA VOCATION DE L'ÉLITE 

pétence morale ,2° que l'un el l'autre défaut n'étant 
pas victorieusement combattus par l'influence des 
familles stables et foitement constituées, ont pour 
cause immédiate ou loiijtaine la mauvaise organi- 
sation e» les faux principes de l'enseigriement pu- 
blic greffés «ur des prédisposilions de race et sur 
des complicités de milieu, 3° qu'une culture ainsi 
dispeiii-ée n'a aucune valeui' éducative, 4o enlin que 
l'Elat haïtien comme un suicidé par persuasion, pa- 
rait consentir à la décapitation de notre peuple en 
renonçant à la suppression de la gratuité deto'is les 
ordn s d'enseignement— ce qui signifie qu'en renon- 
çait à cette conquête su[)rême de la démocratie 
au siade d'évolution sociale où nous sommes par- 
venus, nous ne rendrions ^osf-ibles les grandes for- 
mations intellectuelles que dans la catégorie infi- 
jjiiuenl restreinte des favoris de la fortune. 

Si ces propositions sont bien établies, elles nous 
mettent en présence d'une situation très nette. 

Elles dénonceraient le fait que la menace de ni- 
vellement moral dépasse en gravité la perle de l'au- 
tononiie politique, il nous faut donc organiser pa- 
ciliquement, légalement notre défense. Hélas ! J'a- 
voue que le choix de nos moyens est singulière- 
inenl restreint. Autrefois comre l'arbitraire gou- 
vernemental, il y avait l'opposition parlementaire, la 
peur du scatidale et la révolte de l'opinion publque. 
Maintenant, ah ! maintenant, il n'y a aucun contre- 
poids, aucun contrôle à l'action du gouvernement 
quelque audacieuse qu'elle soit. Nous vivons sous 
un régime d'exception el c'est là le danger. 

Cependant dans la mesure où la loi maitiale le 
permet, nous devons chercher la garantie de nos 
droits dans des ligues, des associations, des orga- 
nes de publicité qui, par des pétitions collectives, ' 
des appels de presse porleiout devant l'opinion 
publique nalioiiale et étrangère la justice de no- 
tre cause de façon à exercer- une pression morale 
sur- les décisions de l'autorité. 



LA VOCATION DE L ELITE /*•» 

Ainsi, il faut rappeler aux diri.Liçeants qui cher- 
jclieut la juslilicalio!! de leur action dans l'exem- 
ple américain que la seule Université en! retenue 
))ar le tiésor fédéral, el qui soit une création de 
l'Union, est la liow.iriJ Universily où Iev<^ nè<:[res d'A- 
mérique reç<)iveMt gralruiiemenl l'eseignement se- 
condîiire el supérieur. Le gouvernement et le Con- 
grès américains ont compris qu'à une lace miséra- 
hle, issiie de rei^cîavjigt^, sans ressources d'aucune 
sorie, et jeîéc ei pleine noncurî'ence avec d'autres 
races Je civilrdion avancée, il était >ie justice éiémen- 
tjiro de lui donner un état major moial et intellectuel 
de pasteurs, de méd^cms, de j>rofesseurs— d'iiom- 
mes d ' science el de lel Ires— afin de permettre le 
libre épanouissement de son génie. 

Eli! bien, à parité de conditions, nous avons le 
dr()il d'exiger (pie l'on lespecte pour les mêmes rai- 
sons la gratuité dé notre enseignement qui répond 
aux mêmes lins morales. 

Et au surplus, si lé stalut définilif du peuple haï- 
tien remet, un jour, en nos mains nos propres des- 
tinés, i! ne faut pas hésitei' à imposer un autre 
programme d'action aux organes responsables, pro- 
gramme qui consacrera enlin la refonte totale de 
noire enseignement public de telle façon que la 
préparation morale de l'élile à venir égale en in- 
tensité Si prépnralion intellectuelle. 



Déjà, à la faveur des évônenDents cruels que nous 
vivons depuis deux ans et demi, il s'est dessiné 
dans la jeune génération un mouvement de réac- 
tion exHénument intéressant. Je suis, avec plai- 
sir, Taclivilé de toutes les sociétés littéraires et so- 
ciales qui se sonl créées depuis cette époque. L'u- 
ne i\(^> pl;!s suggestives d'entre elles est la « Ligue 
di- la Jeunesse hailieime » dont le Bulletin a mal- 
lieureu emml cessé de paraître. 



80 LA VOCATION DE l'ÉLïTE 

J'en éprouve un 1res vif regret. Il y a dans ces 
diverses manileslations mieux que des promesses 
d'avenir. J'ai quelque fois trouvé dans les publica- 
tions des sociétaires de véri'ables talents dont la 
disciplina ultérieure nous donnera, un jour ou l'an- 
Ire, des œuvres <\e valeur. J'en fais du moins le 
plus sincère souhait. 

Mais, vous avouerai-je, qu»^, soit par mes enquê- 
tes personnelles, soit par les productions de la jCij- 
nesse iutel!ectueile,voiis avouerai je, qu il ma été 
impossible de déceler les vérirables tendances de 
noire jeune élite?Serait-ce qu'elle pâlil de lamème 
anarchie que ses ninées ? Serait ce que sur elle 
souffle le même vent (Tindiscipline ?. . .11 y a quel- 
que six ans, Piadel. avec sa maîtrise habituelle a 
dédit dans « les deux iendanc**s » les angoisses, les 
rêves, les colèrts et les misères de la génération à 
laquelle il appaiilent, je souhaiterais qu'un écri- 
vain de la génération qni nous suit nous renseigne 
avec une égale sûreté de touche sur les tendances 
de la jeunesse actuelle. Néanmoins, je crois m'êlre 
aperçu à travers quelques uns «les essais qui me 
sont tombés sous les yeux, des suggeslions. sur la 
reconstruction de la Cilé et je crois avoir temarqué 
aussi certaines préoccupations d'un ordre très éle- 
vé sans doute mais qii m'ont l'air de n'être singu- 
lièrement que des échus à peine atténués de choses 
d'outre-mer. A moins que je ne m'abuse, et que je 
reprenne la pensée de deux ou trois écrivains pour 
des préoccupations de tout un groupe, il me sem- 
ble que parmi les idées qni dominent notre jeunesse 
on peut, enir autres chose-, degageiune certaine in- 
quiétude sur la subtrnclion légde de la Cité et, en 
outre, on peut déceler la crainte tiniide et même 
un certain elfarement que la Cité ne soil liop dé- 
mocratique. - 

En ce qui concerne ce dernier Irait, j'ai noté, en 
elVel, que la critique des idées ég^litaires préconi- 
sées par la Révolution Française et (h ml on fait 
Je fondement des démocraties modernes et aussi 



LA VOCATION DEL ELITE 



^1 



les questions de siiiin'iiiatie religieuse tiennent 
iiiie place de choix dans la pensée de la jeune 
élile. (1). 

(jue c:îs prAocoupalion^ — si tant est qu'eUes 
existent réflleme.il — lui f.isse »t Ijotineur. 4-Vst à 
q loi je rends li:)!unia^'e valunliers. Mais je suis 
moi aussi un peu soucieux. Car je me dr^mande 
si Ces probiè nés q-ii eurent un grand intérêt en 
Fraîice avaid la guerre se posent ciie/ nous en ce 
nioiri' nl-ci- Je ciains que non. Evidemment, il y a, 
en HMÏti, une question relijrieuse. J'ai le regret de 
ne pouvoir la traiter ici n)ème de fviçon sijmmai- 
re. Mais ou en p.-nt dire, e!î quelques mots, (piel- 
le consiste à savoii' eominenl on pouirail modilier 
la no!i«n du divifi dans udire peuple. 

Voi:s devez vous èire aperçu, n'est-il pas vrai, 
que si l'haïtien est convi-ni au Christianisme ce 
n*esl q le de suiface. P«>ur l'immense majordê, un 
animisme latent cœxiste avec l'adhésion au credo 
chiélien Les dieux de T.Mrique n ont point toul- 
à-lail dêsanné devant Jésus de Nazareth et même 
diez-he^ucoup d'entre nous de l'élite, m'cîdendez- 
vou*, qui nous nous vantons d'être de pieux chré- 
liens, il y a dans la coopération et la juxtaposition 
des deux croyaiices comme une conlre-assuiance 
mutuelle cOfitre les mystères de l'au-delà. 

Mais ce piohième ne date pas d hier, il élHil dé- 
jà eu puissance depuis l'époque plus que centenaire 
qui vil k s esclaves venus d Afrique et fraîchement 
débarqués, s'empresser de recourir en masse au sa- 
crement du bapléme, sans que l'opération entamât 
leur croyance i'tlichiste en (|uoi(^.ue ce fut et dans 
le dessein, tout ^impleluenl, d'échapper aux quo- 
libets et aux brimades réservés au.v hossales par 
les créoles .Si I ou von ait en faire l'objet d'études 
ei 4e recherches actuelles, tous ceux qui se pas- 



( I ) Voir (l:it)s 1.1 (-<i||i'Ctiriii (les l'.iillctios ili- la Li^ruo île la Ji-U- 
n«SM' H.ii(ii.niii', k-s uiliclcs do M. ri.nnciiiJ, Prossoir, l'arjou, olc. 



82 LA VOCATION DE l'ÉLITE 

sionnent des choses haïtiennes eussent été enchan- 
tés d'une leîle faveur.— Mais parceque sur ia ter- 
re de FratiCe, des hommes piéocciipès de restau- 
rer la royauté ont associé la rénovation religieuse 
à des fin , politiques au point qu'il y eut un mou- 
veiuenl de caihoiicisme athée très prisé à VAclion 
française et formellement condamné d'ailleurs par 
la cfîèbre encyclique Pascciidi doininicj gregis de 
Pix X — parce qiie MM. Paul Bourget, B;:rrès, Ju- 
*]es Lemaîrre elc, alliés aiix politiciens dcgn]atiques 
et neo-positivisles de l'Aciion française ont mib en 
honneur une apjlogéîique nouvelle i épi ouvée par 
Rome au surplus — faut-il donc que de ce cote-ci 
nos jeunes éctivains soiciii épris du beau zèle de 
travailler à une restaurjtion calho.ique (?) quand 
rEghse nesi !ii menacée, ni attaquée, quand enfin, 
nulle pari, Taulorilé leligieuse n'a laissé percer 
des inquiétudes à cet égird, pas même datis les 
mandements de nos Sr-igneuis les Evêques. Mais 
alors ne suis-je pas aulori^^è à croire, une fois de 
pins, que toutes les qu.^sîions qui se débattent en 
France ont une singulière répei'cussion sur notre 
société incapable de se dég^ger d'un certain ser- 
vage ? 

KvirieiTiment nous verrions avec plaisir notre 
jeunesse implorer l'Eglise, comme étant la plus 
grande si ce n'est la seule force sociale organisée 
dans ce pays, de faire une tentative d unité mora- 
le, en cherchant à réaliser la cohésion entre les é- 
nergies dispensées ei ai.tagonist-s de notre milieu 
— et ceU, dans le sens de la défense de notre 
nationalité, conime autreidis les Pères Capucins 
et Jésuites, au péril de leur vie, mirent leur auto- 
rité morale au service de la cause de la liberté 
générale. 

Nous verrions avec plaisir rappeler de temps en 
temps le souvenir de r.Abbé de la Haye, des cu- 
rés du Dondon, de la Giand'Riviére du Nord, du 
Limbe qui pratiquèrent la ijérjérosilé ravonnante 
de la charité Jusqu'à braver les rigueurs de ïd jus- 



LA VOCATIOiN DE l'ÉLITE 83 

tice coloniale qui condamna plus d'un à la poîon- 
çf^. Si dans ia crise actuelle, on veut demander à 
l'Eglise de joner un rôle, c'est qu'elle se montre 
nationale en faisant de la cause haïtienne sa pro- 
pre cause et des souffrance? haïtiennes ses propres 
souffrances. . . Que si, malgié tout. Ton vouiait 
parler de n^o calholicisme, tant au point de vue de 
l'ait qu'an point de vue exclusivement religieux, 
c'est à Claudel, à Francis Jammes, à Psichari que 
de^-raif-n! aller les sympathies au lieu de les égarer 
sur les pontifes littéraires dont linfluence philoso- 
pliiquH ne peut être que regrettable sur la pensée 
haïtienne ])uisqiie leurs doctrines n'ont même pas 
le mérite de recheiches désinléresséfs de la véfité. 
Or, de l'inneiHue des jeunes écrivains de la Fran- 
ce catholique, j ai vainement cherché trace dans la 
pensé»^ de notre jeunesse intellectuelle. C'est ce 
doni je me suis rendu compte par mes enquêtes 
sur les écrivains et; les œuvres en faveur dans nos 
milieux intellectuels, notamment parmi notre jeu- 
ne éliie. 



Pour combadie la répugnance de certaines j^ens 
à se soumettre à une enquête, j'avais cru expédient 
de recourir à un sublerfuj^e ea adressant la ques- 
tion suivante à quelques personnalités : 

((Si vous deviez aller faire un séjour consécutif 
«de tiois mois, à la campagne, et que vous eussiez 
«été obligé de n'emporter que trois ouvrages, quel- 
«les sont les œuvres que vous auriez choisies? » 

Dois-jedire que la question ainsi posée était de 
nature à susciter beaucoup de réponses insincères 
— ce qui devait nécess^iirement euilacber la valeur 
et ia portée de l enquête ? De fait elle n'est pas 
concluante. 

Je peux môme dire qu'elle a avorté. J'ai reçu 
tiè> peu, troj peu de réponses écrites parmi les- 
quelles je ne peux retenir qu'une trentaine. Cela 



84 



LA -VOCATION DE L ÉLITE 



tient à la pare?se des uns, à l'indifférence des au- 
tres, au snobisme du plus grand nombie. Et cela 
aussi est un signe cerlain de maresme et'd'impuis- 
sance morale. D'autre part, parallèlement à 1 en- 
quête éciile, j'ai receuilli un certain nombre d'in- 
formations orales qui m'oul élé de très grande uti- 
lité. .. Quoiqu'il en soit, les léponses que j'ai reçues 
ont une importance et une signification que je ne 
saurais méconnaîlre. Si certains de mes coires- 
pondants ne m'ont pas dit exaclemcnl les livres 
dont ils feraient volontiers leurs compagnons de 
solitude pendant trois mois cojîséculits, ils m'ont 
toui de même désigné ceux qu'ils souhaileraieut 
avoir lu. A tout prendre cela aussi es-l une indica- 
tion de leur goùl — c'est déjà beaucoup si ce u est 
pas assez. 

Etant donné ces considérations, vous allez voir 
parmi la trentaine de réponses que j'ai reténue?, 
les écrivains et les œuvres les plus cités.* 

Les fables de la Fontaine, la Bible et l'histoire 
d'Haïti viennent au premier rang ; puis des noms 
d'auteurs : Anténor Firmin, Taine, Melchior de 
Yogûé, Bourget et Brunelière tiennent la tête. Et 
enfin avec ou sans désignation d'œuvr^s, voici les 
autres noms mis en avant : 



Max Nordean 

Chateaubriand 

Racine 

Alexandre Dumas père et fils 

Allred de Musset 

ilannibnl Price 

Massillon Coicou 

Emile Faguet 

Les Goncourl 

Walch 

Firmin Rose" 



Rostand 

Charles Wagrer 

Rousseau 

Anatole France 

Flaubert 

P. de Coulevain 

Lamartine 

Jeanvier 

Guizot 

Gustave Le Bon 

Alfred de Viguy 



•Voiries pi^'ccs annexes jiage 



La vocation de L'ÊLITE 85 

Jean Finot Paul Adam 

.Montaigne , . Oscar Wilde 

Hugo Albert Samain 

Sully Prud homme Henry Mûrger 
Lemailre , Boileau 

Benjamin Constant Lenôire 
Maelerlinck 

Aiii-^ii que vous le voyez, ce n'est pas mal da 
tout, c'est même très suj^geslif comme indication. 

A mon to!>r, si le résuitar me permeilait une 
vue d'osemble et que je fusse certain de la réali- 
lé du t'ait expiimé.je dirais à m-^s correspondants: 
«Pui^que vous laites votre leciure favorite de la 
plupart des œuvies précitées, et que vous vous 
plaisiez en la co.'npagnie de quelques uns des écri- 
vaiûs dont vojs avez parle, je vous en féîicile.— Il 
vous reste .simplement à nou> montrer que vous 
Tavez convertie «en muscles de l'esprit.» Mais, j'ai 
peur que pour qneiqnes-unfc de mes correspon- 
dants, la préférence affichée en faveui f\^ telle ca- 
tégorie d'écrivains, ne soit qu'une attitude de pa- 
rade, une manière de panache. El telle ne doit- 
être ni notre visée, ni notre souci de l'heure. 

Notre devoir de Iheure présente, c'est de con- 
tribuer à la création d'une pensée nationale, ex- 
pressive de nos sentiments, de nos qualités et de 
nos défauts. Nous pouvonsy prétendre si nous sa- 
vons, glaner des idées excitatrices d'autres idées 
dans les oeuvres fortes qui sont l'orgueil et le pa- 
trimoine commun de la race humaine. 

Ce n'es! qu'en vue de tels desseins que !a médi- 
tation elt'assirniliation des ouvrages de l'esprilsont 
indispensables à la richesFe de riotre culture... 

Mais, au tait, qiielie est la réelle valeur de notre 
production it)tellectuelle comme nombre et com- 
me qualité? C'est encore une autre question que 
je me suisposée et que j'ai voulu résoudie. 

Ainsi je m'étais proposé — et pour vous en fair- 
l'hjmmage— d'estimer l'ensemble de nos forces m- 



86 LA VOCATION DE L'ÉLTTS 

tellertuelîes, nin senlemenf en déno'nbrani les œu- 
vres éclcses chez-nous depuis, un siècle environ, 
mais, en outre, en por tan! mon jngement snr leur 
valeur réel le afin de mieux mesuter l'iniportHnce 
ntéme des progrès que {;oiis avous réalisés. C'était 
une ambition " irop vaste, j'ai de nouveau échoué 
disns mes desseins, .rè^^ère que d'auties repren- 
dront cettt^ idée avec {lusde bonheur A délaut/lun 
plan d une S! magnifique am; leur, j'ai lédui! mes 
aspirations à dénombt er les nouvelles unilés que 
noire ense^gnenif^nt secondaire et supérieur a je- 
léesdans noire société depu!^ une «dizaine d'anriées 
et qui doivent letiou vêler, renforcer ou simplement 
maintenir la valeur de I élite intellectuelle. 

Dans ce but, j'ai a livs.sj le questionnaire ci-après 
aux chefs d institution : 

lo Combien delèves( ou d'étudiants ) ayant com- 
plèlenit m achevé leurs éludes votre établissement 
a-l-il fournis depuis dix fins? 

2o Combien eu com^ttz-vous qui se sont arrê- 
tés en cours d études ? 

So Avez vous remarqué un très grand déchet 
entre les coui s de première et ceux de la dernière 
année ? 

4o Avez-vous.=îuivi vos anciens élèves lans la vie ? 
■5o Pouvez vous signalera quel genre d'activité ils 
se sont livrés ou ils se livrent V 

60 Pouvez-vous citer leurs noms aux fins de con- 
trôle, s il n'y a pas d'indiscrétion à le faire ? 

Eiicore une fois, ce projet là aussi n'a réussi que 
pariiedement. 

Décidément les enquêtes sociales jouent de mal- 
heur, en Uaili En efièl, sur 18 Direcîeurs ou Direc- 
liices d élablissenienls d'enseignement secondaiie 
etsupérieur auxquels je me suis adressé, je n'ai 
reçuque 13 réponses— les unes vagues et Houes (du 
calbindage quoi 1 ), jes autres très complètes. Puis- 
je dire que les meilleures me sont venues de l'en- 
seignement privé? Quoiqu'il en suit, des unes et des 
auties je retiens uu fait, c'est que si le nombre des 



-iV VOCATION DE LKLtTF.- 87 

jeunes hommes et des jeunes filles ayant 'com;jlè« 
tetneiit achevé leurs études s csi acciu d'an>?iée en 
année depiiis dix ans, ii e^t proporlionMellement 
intérieur andécli Icjnsiiéiabiequi résnlie du nom- 
bre de ceux qui se sont an ci es en cours de routp. 
i'n oiief d'iijslitut'on a même s'gn.dé que chez lui la 
|)ropo! l on idteint 00 V'^- i^^is unes et des autres, j« 
retiens que cet énorme décliel forme dans notre mi- 
lieu une clas-e terrifiante de noii-valeurset de pr(i- 
lélaires intellectuels 

Si vous voiliez considéier, un instant. l<?s méfdts 
que je vous ai si^inalés en ce qui concerne les mé- 
thodes en honneur dans notre ( nseif^nemeid ; Si 
vous vtiulez penser à la conséquence qui en ré.^ulte 
pru'ln fcrnialion uiteliectnelle insuffisante et précaire 
de nol-j-e élite; si vous voulez, eidin considérer les 
cfiverses raisons qui divisen: notre peuple en des 
groupements hosiiles et mélianls, dressas les uns 
contre les autres;, vous conviendrez avec moi que 
toutes les causes réunies f»nit de noire milieu so» 
cial un < lump d arlion extrèm^m'^nt propice aux 
fermentât oiis de désordre et de destruciiot), voîis 
conviendrez avec moi que ce milieu doit exercci* 
utie énorme! réaction d aff lis^ement moral confie 
tonte teniatixe de progrès continu. Vous conviendrez 
enfin (p>e to îles ces causas réunies ont coiispiit a 
nous reniie complices de l'étal «le cho-es qiuapcr- 
nds à ! 4:tr<in;;er de planter s >n éiendard sm les 
luin-^s moridt.s de noire patrie. 



Kh bien ! cest pour aide; ;'i \i\ ic :on.-'ruiliOii dr- 
i'^ CMt' sur d autres plan-^, c'e-t po;u y Jiii»^ inoii- 
voir 1 élite et la fouie dans! t)rdre el i'titi: nionie qiie 
j Mdre>se nn le* me apj el l'ux hoinntc^, a ions le.s 
iiommf'S d-» jjoiine vuionté. Nous avons une im- 
mense lâche devant nous - quel que ss>it ie siaiid 
futur de i.olie pays Noire vocation pro[)re, c'tsi de 
ne point nu -s en détourner, ni nous en laisser dé- 



S8 LÀ- VOCATION DE L'^LîTE 

posséder. Si nous confinuonsà nous croiseriez bras 
dans l'expectative éternelle de ce qui sera— ce qui 
sera se fera .«ans nous et contre nous. Nous n'a- 
vons qu'un moyen c est d associer, c'est d'unir nos 
eJforts en coopérant à la création d'oeuvres socia- 
les d'iniiialive privée. Nous avons conservé un ata- 
visme de uiéliance i'un centre l'autre et une répu- 
gnar.'ce - j'allais dire une incapacité de nous associer 
qui sonl les principales faiblesses qie l'on exploite 
contre no/js Décidémen^ nous nousmontrons, dans 
celle impuissance, rion SHulemenl au dessotis des 
autres peuples civilisés, mais tort au dessous de ce 
que n«)us fûmes hier quand, esclaves nos pères se 
groupèrent pour bouter lelranger hors du territoi- 
re, foit au dessous de nos congénères d'Amérique. 
Oui, «rhaque fois que j»^ reçois mes journaux de 
là ba>, la joi<- me monte au cœur pour applaudir à 
♦ e »pie font ces dei nit^rs et la honte tne courbe le 
Iront devant jiotie infériorité de ne pouvoir les sui- 
vie. 

En voulez-vous des exemples ? Oyez un peu ce 
que j'ai tiré du numéro de novembre du «Crisis», 
revue nègre éditée à New-Yoïk. 

lo « La quarantième session des maçons de l'A- 
làbama s'est réume et a énuméré les fonds recueil- 
lis cette année pour les besoins de la Loge qui s élè- 
vent à llS-STïô dollars » 

2o « La 23e session delà Lott Carey Baptist foreign 
mission (Va) a recueilli 11.000 dollars pour la pro- 
pagande rei'^. ■ use. i- 

3o « A une convention tenue à Tyler, dans le Te- 
xas, i'Evéque Cailer de l'Rglise africaine Episcopnle 
a recueilli en une seule fois l4 000 dollars destinés 
à des lins édnca!io;ineiies. » 

4i> or Les nèg-es du Texa^ ont donné lo 000 dol- 
lars pour coopér*M' avej la Fr^edinan s aid Society 
à maintenir ses œuvres scolaire-. 

Voila donc en une année "I'uMk) dollirs en de- 
hois de toule tjxe légale, dépensés pour des œu- 



LA VOCATTON DE L'ÉLÎTE 90 

vres morales et sociales par nos congénères d'ua 
s«^ul Etat américain qui ne compte pas plus de 
(•00049 habitants nèi^re?, c'est-à-dire près de trois 
fois moinsd habitants qu'en Haï: i. Ne sommes-nous 
pas humiliés qu'avec nos deux millions et demi d'à- 
mes de ne pouvoir rien offrir qui de loin puisse 
ressembler à de telles initiativeset à un tel mouve- 
ment de solidarité sociale? St)mmes-no_us à ce point 
éiioïsles ou inconscients de ne pouvoir nous impo- 
ser une certaine discipline pour la défense de nos 
droits et d^ nos intérêts? Ne poiivons-nous pas pré- 
lever moins que la dixième partie de !ios ressour- 
ces, moins que la dixième partie de ce que nous 
consacrons au plaisir pour l'affecter à des œuvres 
d'éducation don» dépendent la sauvegarde et l'ave- 
nir de f»os enfants ? Ah ! oui. nous sommes prêts 
à débourser des milliers de gourdes pour organi- 
ser Ces Ciiibsoù l'on joue et oiiron s'amuse, pour 
aller au Cinéma, et nous nous mo»)trons incapables 
de faire vivre une bonne «Revue»,de créer des dis- 
pensaires, des écolesda soir, de fonder un bon col- 
lège,' où en face des écoles décrépites de l'Etat in- 
dillérent on traître à sa mission, nous donnerions 
une meilleure préparation à notre élite de demain! 
Hofite I Honte ! Messieurs, àqui n'a point lecou- 
rage de se dépenser en une saine activité et dans 
une cordiale coopération avec d'autres volontés 
agissafites pour le salut de notre peuple et de notre 
patrie. 

J'entends dire tous les jours qu'il n'y a plus rien 
à faire parce que le pouvoir politique ne nous ap- 
partient plus. 

Eh ! bien c'est là une résignation d'esclaves et 
une lâcheté d'eunuques. Il faut, au contraire, dres- 
ser contre l'Etat indigène ou étangerles prétentions 
de la société unie dans son désir de survivre à tou- 
te entreprise de nivellement. 

Il faut que toutes les forces sociales— religion, é- 
cote, groupements corporatifs— n'aient qu'une seu- 
le doctrine, qu'une seule visée : sauver le pairimoi- 



90 LA VOCATION DE l'élite 

ne moral du désastre qui a liappé le patrimoine 
politique. - 

El oo ne peut !e sauver q le pirdes association? 
d'initial. ve privée pour une mdilleure dispense d'u- 
ije meilleure éducation. 

Essayez d'abord quelque chose dans ce sens 
avec niéihode eî esprit de suite et si vons ne réus* 
his-' 2 pjis. tentez de îiouveau l'expérience. Ah ! 
c*'>\ quand vous aurez épuisé toutes vos ressour- 
ces d'iiiili;dive et de bonne volonté que, jetant un 
re^zard mélancolique sur le passé, vous aurez le ré- 
gi et de dire : Il n y a plus rien à faire. » 

Jusque là le droit à Tlfort n'est pas périmé. 



LA FE 

DE DElViAIN 



LA FEiniE DE DE]1\I.\ 



==av»i= 



U est vraiï^emblabîe qu'aucun snjel d'études ne 
parait, en ce moment, obtenir des faveurs plus 
marquées d^ l'attention publique que ceJui qui trai* 
te de la femme iiaïtienne. 

Les lioinmes d'Etat, îe* penseurs les plus auto- 
risés et jusqu'aux inuindres pijl)iicistes, en des ar- 
ticles de llfvue, des chroniques de presse, des 
cuitf érences ou des discours ont disserté là-dessus 
avec. une abondance et une ardeur signilicatives. 

Les uns ou les aulras ont parlé de la beauté, de 
h\ distinclion, de l'éducation de la femme liaitien- 
ne, de sa condition jiridiqie, d-^ ses devoirs ci- 
viques, du rôle pitrioliqne qu'elle a joué dans le 
pissé et de celui ipreile doit |oufr dans l'avenir. Les 
uns et les antres sombleni se recommander par un 
trait comnian, c'eA que tous ont reconnu expiessé- 
;nent ou iniplicilenieiit liniporlauce cou-idérable 
dvli femme daiis notre milieu social, et il me pa- 
raît aussi qu-i cliacuti, avec plus ou moins d'ai't, 
lui a tressé une splenjide couronne de lauriers. 

Cepen lant, par ici. p^r là, j'ai vu poindre (piel- 
qu'inq-iiélud-». j ai entendu formuler des réserves 
ou e-q lisser de mélancoliques regrets. 

Q-i'e^t-ce à dire ? Y aurait-il un problème r/^ la 
femme haliieiinr'! FA s', daveulure, ce problème 
existait, en quoi donc pO'jrra:t-il consistHr? Car en- 
li ), SI l'on considère le îiOMibre et la valeur des é- 
t'ides consacrées à ce sujet, raccuoil coidial que 
le public leur a ménagé, si l'on cir».onsci il— pour la 
n^ieux préciser— l'époque à laquelle l'aîtenlion gé» 
uérale a été sollicitée sur la question, il n'y a point 
de doute, il existe à l'heure actuelle un problème 



94 LA. vocation de l'élite 

de la femme haifienne dont, il faut mesurer l'im- 
portance eu raison de sa connexilé avec les con- 
jonctures tragiques dans lesquelles no're peuple 
tst engage. 



En abordant, moi aussi— el à la ?uite de tant de 
personnalités presligieuses — ce sujet souvent trai* 
té avec le talent le plus justement apprécié, je snp- 
plie qu'on ne rnaccuse ni d'orgueil, ni de pré- 
somption. A la vérité, il n'est pas en mon pou- 
voir de me dérober à 1 emprise des faits. 

Récemment, il vous en souvient p'^ut-être, j'ai 
inau'^uré une sêfie d éludes sur le rôle de i'élile 
dans la démocratie, eh ! bien, pour qus ma tenia- 
li^re lie réintégrer Ct^tle élite à sa vraie place, pour 
que ma préiention de lui indiquer un meilleur em- 
[>loi de se-; a[)liludc5 ne soit m vaine, ni inutile, il 
est toul-à-f:iil indiqué que j'examine, à mon tour, 
si la tonction que notre imprévoyance a assigné 
jusqu'à [irésent à U femme dans notre milieu so- 
cial, n'est pa-^ insufiisante et inférieure à son méri- 
te évenîuel, si un meilleur emploi des vitlualités 
qu'elle porle en elle, n'eut pas été plus profitable 
à notre pays, si, enfin, son étal [)résent de passi- 
vité n'est pas dû à une déficience intellectuelle. 

Loj>qae j'aurai présenté les raisons qui justifient 
mes div'eis points de vue, j't^spèrr; que j aurai ap- 
porté en même temps des moyens à la solution de 
l'une des plus émouvanies questions de la vie ha»- 
tier)ne. 

C'est à quoi je m en vais consacrer quelques mi- 
nutes d exam» n. 



A mon firé, cVsl sur le double terrain économi- 
que et eduoalionnel. qu'il faut po.-er le problème. 
Ses données lionneut en peu de :nolô: 



La vocaTîo!* de l'élitb 95 

- La misère ou la gêne est devenue un fait général 
dans V ensemble de noire société et nos femmes — plus 
que nous mêmes— les unes impuissantes , parceque 
encore plongées dans les barbaries abrutissantes de 
l'ignorance^ les autres mal préparéees par léduca" 
^''-tn quelles ont re;ue au loger ou à l'école — nos 
femmes ijlus que nous-mêmes, sont inaptes à résister^ 
à tenir. 

Telle est dams sa brutale nujilé, l'essenliei de la 
question. 



On a dit avec raison, qu'il est possible d'appré- 
cier le de^ré et la valeur d'une civilisation quelcon- 
que. rien qu'en tenant compte de la position assi- 
gnée à la femme dans la société, parce que cette po» 
sition dérive de tout un ordre de préoccupations 
et n'est, en définitive, qu'une conséquence logique 
d'uni certaine conception de !a vie. elle-rnéine. 

M.iis alors, si cette hypoliièse esl admissible et 
véniiable quels seraient la valeur el le degré de 
nolie civilisation? En d'autres termes, quelle est 
la conception que nous nous sommes faite de la 
femme, au point de vue de la vie sociale'? 

Je crains bien que l'ob-jervateur fraîchement dé- 
barqué de ce cùté-ci de l'ile, ne soit quelque peu 
dérouté par la disparate de la position de la fem- 
me en Haïti. 

Sans doute, ici comme partout ailleurs, il y a des 
catégories sociales, mais j'incline à croire que nul- 
le part s lut' dans les pays franchement soumis à la 
loi de^ castes, les catégories sont tranchées avec 
une telle violence d'expression. 

— E» si, par hasard, il était besoin d'une preuv© 
de plus pour déplorer le caractère hétérogène de 
notre société, s'il fallait un nouvel argument pour 
démontrer 1 absence de cohésion qui empêche la 
soudure des éléments dont elle est faite, s'il fallait 
dénoncer, une fois de plus, régoïsme étroit qui fait 



96 La vocation de l'Élite 

se mouvoir chacune «les couclies de notre agrégat 
de telle sorle qu'elles semblent auiant de pièces dé- 
tachées d'»in mécanisme sans ordre et sans harmo- 
nie, ii suHirait de montrer la femme hAilienne exer- 
çarjt son ministère dans le cadre où notre évolu- 
tion historique la placée |>our me4tre en relief un 
tableau de mœuf s d'étrange composition. 

Pour commencer, il faudrait dépeindre la masse 
confuse des femelles, paysannes ensellées dont le 
vêtement rêclie et sommaire cache à peine les dé' 
formations que la servitude économique a impo- 
sées à la morphologie générale. 

Chez celle— là Thabitude des longues inclinations 
vers la terre, l'obligation des marches fatigantes et 
pénibiesendessentieis rocailleux, par des allitud'S 
enrayantes pour atteindre les débouchés de la vil- 
le la plus pioche, le port de lourds faideaux et l'a- 
vachissenipul des gestations répétées ont imprimé 
un cachet s.ui gencris à l'anatomie générale. 

Il n'est pas indi>pensable qu'on soit un techni- 
cien pour s'apercevoir que» chez nos paysannes, 
le squelett*^ semble marquer une courbe plus net- 
te vers les lombes, la mu>cijlature accuser des sail- 
lies 4>lu.«* vigoureuses en certaines parties du corps 
qui n'en augmentent ni la grâce, ni le charme. Le 
tissu épilhélial se durcit en masses cornées à la 
plante des pieds et à la paume des mains L'arc du 
taloti s'njllecliit et déhorde en 'lisproporlions très 
nettes -tout cela alin d'établir l'équilbre entre la 
croissance de l'élte et les conditions irrémissibles 
de son milieu, alin de mieux adapter 1 individu aux 
nécessités de son métier Ln fonction crée lorgane. 

(Jue ces créatures trustes • t rudes n'aient — sous 
le rapport physicpic — presipie point de ressemblan- 
ce n\cc la plasfi.pie «les mondùnes que nous ven- 
controris aux basants des cu'refonrs et des salons, 
— la remtrque ne nous étonne que médiocrement. 
Miiis la dilléience entre elles devient encore plu 
saisissante si l'on envisage, d'autre part, Ir- lôle au 
quel Ces deux catégories sont assuj»-liiei. 






La VOCATION DE X'ÉLITE 9^ 

La paysanne est pour son homme le meilleur et 
le plus e xellent outil de travail dont il ait le ma- 
l'iement. 

Ailleurs, dans les miiieuxoùla civilisation indus- 
trielle a introduit le machinisme, Touvrier agrico- 
le a besoin dun rudiment de connaissances en mé- 
canique pour conduire la charrue à vapeur. Cette 
exigence t'^'d de lui déjà un produit de sélection. 
En d'autres endioils, où il n'a pas encore atteint ce 
dérivé d'évolution, patron de ferme ou simple jour- 
naher, il sait de quelle valeur précieuse est pour 
l'exploitation à laquelle il est attaché une paire de 
chevaux ou de bœufs de labour. Aus>i bien c'est 
presqu'avec tendresse ou tout au moins avec une 
CCI taine alieciuosité mêlée de bonhomie qu'il leur 
parJe, leu! prodigue des noms, d( s soins mullii'liés 
t^t des allenlions inces>antes. 

Ici, où la culture de la teire aesl jusqu'à cette 
date qu'à un stade primitif, où le paysan est mé- 
tayer et peiii piopriétaire, la bêle de ferme est d'a- 
bord et surtout la fcnime. 

L'homme, le. patron, maître et seigneur, s'adjuge 
ie gros œuvre, la besog le du défrichement qu'il 
ji'dcconipiit du leste qu'avec le j^ecours des voisins, 
en joyeuses af^ap<^s, au ryihme des claires mélopées 
o\ i\ ia cadence dyouisiaque des refrains collectifs, 
?inpri;viscs par quelque coiyphée d'occasion, daiis 
le rayenuHtnent des jours limpides cl rallégressû* 
du gdi so'eil Le ?'este est enlièremenl travail de fem- 
me. L'enstm'^iceinentja cuedlelle, le port au mar- 
clié voisin, tcut c !a ton.ibe dans le domaine de son 
nctivilé propre i. comm^^ en ou're elle est obli- 
gée, vaille (pie sa lie de pourvoir aux soins du mé- 
fiage. d'allaiter le nourrisson, de préjtarer le repas, 
de Ijlanehir et de ."passerle ling»^, de sustenter le 
!este delà marmaide si souvent nombreu^-e, il est fa- 
cile de se rendre corrrile de la somme de labeur 
qui échoit à la p.aysann ■ dont 1 humeur [.lacide et 
la lésignaiion moutonnière sont des gages d'abso- 
lue sécurité pour celui à q n revient la bonne for- 



98 LA YOCAHON VE^ l'élite 

lune d'cmiB telle providence. Il est tout aussi facile 
de comprendre, étant donné la nécessité économi- 
que de la femme comme oulil de travail pourquoi 
le paysai: le plus humble neuf fois sur dix agrémen- 
te son existence de plusieurs de ces iiistrumenls 
de prospérité. C'est aux yeux d'aulrui un signe ma- 
nifeste de considération el c'est à ses propres yeux 
un moyen extensif de rendement. 

Quelque fois afin de les mieux avoir en mains, il 
les réunit sous un même loitje plus souvent il les 
place à proximité de sa principale habitation. . . 

C'est là, on en conviendi a, une façon pittoresque 
et particulière de comprendre la vie. 

Celte conception de la vie n'évoque-t-eile pas de- 
vant vous le souvenir de quelque civilisation de 
jadis dont le charme agreste a peut-être séduit vo- 
tre enfance ? Navez-vous pas reconiiu, en passant 
un trait de niœui*s africaines et orientales, une pra- 
liqjje norraaleineiil justifiée par la législation du 
Coran, ou simplement un souvenir de n:!œnrs pa- 
triarcîjles telles que la Bible el 1 histoire profane en 
fjurniillenl. C est qu'en définitive nous ne sommes 
pas maîtres de nous dégager de notre filiation avec 
le passé, non seulement avec le passé de notre 
histoire propremeni nalionale, mais avec le pas- 
sé plus lointain de nos origines ethniques. Que si 
un ethnologue se pejichait avec attention sur la 
vie de nos campagries, il lui serait aisé de recon- 
ujiître à certaines façons d'être que les 3 ou 4 siè- 
cles de trafisplantalion humaine du pays d'Afrique 
au paysd'Haïti n'ont point entièrement changé chez 
nous des modes de per)ser ft de cioire, tout un 
idéal de vie d autant plus tenace qu'il repose sur 
le snbstratnm des instincts et des volitions. . . 

Mais, direz^voLis, en quoi celle remarque si fon- 
dée soit-elle, penl-eile nous affecter pwis qn'enfin 
ces femmes de no? campagnes n'ont qu'une v;.g'ie 
analoi^ie avec celles qui font l'orj^ueil et la juit de 
nos yeux dans nos homes ? 

Il est vrai. 



Là vocation de l élite 99 

Cepeiidant, le fait seulement qu'elles habitent le 
même lambeau de ten iloirc qae nous, qu' elles for- 
menl plus de la moitié de noire population, qu'elles 
8(>nt le support le p'.u- actif de noire vie économi- 
■^ue. que c'e.-t chez elles que nous ivcruions le per- 
sonnel de notre (ionie.-licilé, le fait enfin ([ii'elles 
apparlien-ienl eiu-ore à un stade d évolution que 
noijN avons simplement dépassé, tout cel » crée une 
solidarité inconlcstahle enUe eiles et nous— solidu- 
rné q li nous met vis-à-vis d'elles dans un rapport 
d'inlt-rdéuendance qu'il serait puéril de nier-. Èiîes 
sont - si je peux me perioeltre d'employer nri ter- 
nie de laboratoii e— r/(.« lémoinfi de ce que nos an- 
cèlres furent jadis et nous représentons, })our clles- 
des possibililés d étapes indéfinies, 

l£t p'jis, enfin, n^ n )us empressons pa< de nous 
nég-ip;er de cette solidarité par ancuii «^t-ste, sncu- 
ite aililnde à li façon du célèbre Proconsul romain 
•■M) li' lée. 

Carilse produildansles soi^iélés des phénomènes 
(1 HClion et de réachon t|ni imt»li(|nent une telle pé- 
nétration réciproque des co jches qu'elles semblent 
leproduire à leur manière les expériences classi- 
q« es d'exosnnjse et d'endosmose. 

.Ainsi, par exemple, pour n<uis antres hommes. 
de l'f^lite qui nous prévalons d'hc-rédilPs j)lus com- 
plexes, (jui avons sucé lamœlle des traditions chro- 
liennes. nous ipii injus nous enor£>neillissons d'u* 
ne culture r^llinée, i)ar qut-lles raisons pouvons — 
UMiis justifier celte prédisposition à la polygamie 
que nous ca lions à in ine sous le masque d<'S 
liypociisies mondaines ".' 

l'entends i}ien. 

L'on me répondra qu'il en est ainsi scms tontes 
les laipndes. 

Je lie si'is pas loin d adineltie 1 1 distinction in- 
génieuse i ti lemeni aiierçnc par Fa^u^t à savoi 
qu^^ rhoniuîe est natnreilemcnt polygame par cu- 
riosité, j)ai' instinct de conquête (peut être aussi. 



100 LA VOCATION DE L' ÉLITE 

ajoulerais-je. par besoin de changement ) el que 
c'est la civilisation qui le rend monogame par 
contrainte. J'y souscris. Mais encore faut-il remar- 
quer que si chacun des gronpem^^nts humains ap-. 
porte dan? la vie «générale de 1 espèce des ten- 
dances, des apllludes, des inslincls, ces innéilés 
sont plus ou moins faciles à se développer, se- 
lon des circonslances, des conditions de milieu et 
de temps et c'est jjien là l'ipi des éléments quicons- 
liluei.t, à mon gré, !e fond originel et distinctif de 
la rare. Prise dans ce sens restreint, j'adn élirai vo- 
lontiers qu'il y a race et race et je suis autorisé à 
croire qu'en outre, des caus'-s Jiistoriques déleiuji- 
uées, il faut rechercher d^ns Ips apliludes de no- 
tre r^ce haïtienne notre ])pnchml pour la sensua- 
lilé et notre goût immodéré des plais rs de la ciinir. 

Que si ce postulât estacceplé, il n'y a pas d'er- 
reur (.jue nous antres honimesde l'élite, nous pou- 
vons envelopper nosniœursdp pins de discrétion, 
nous pouvons y mettre la giàce du bon Ion, il ne 
reste pasmoins acquis que sans avoir l'excuse éco- 
nomitpie dont peuvent se réclamer nos frères d'» n 
bas, nous partageons avec cun le sonvf nir d'habi- 
tudes orient.dest n conseivant une inclinalion si- 
gnificative pour la polygamie discièle. C'est déjà 
entre eux et nous une analogie assez étrange el je 
uie demanJe si c en e.-t la seule. 



Nous avoMs p>pnyé de faite voir lojl à l'ii'^iire, à 
»pieJ rôln; de suball» inisalion iinmiliante l'homme 
des champs réduit sa comp.igne de manière à en 
faire un simple in-tinnieni de sa jirospérilé per^on- 
I eljp. et nous avons md-^ que ces nururs consti- 
tuiieni une smvivance curieuse de.s li ddludes an- 
cesi raies de cla-ts et de tribus. Que !<■ esl. en réali- 
té, la concpplion (pie n ms, d.-> l'elile nous nous 
faisons du rôle de la feunne au fovei ? 



La vC'Catu.n de l'Élite 101 

Je sriis bien qiip je vais scan îalispr benucoiip de 
hiaves ^ens, nv.ùs au risque d.' faire crier au para- 
dvLxe, je ne crains fias (i'at'funier qu'entre la con- 
ception paysanne el la notre, il n'y a que C'en de- 
grès— comme il sieci d'ailieurs, entre d^s êtres sê- 
, ares par toute la disltr.ce dnne édncaiion soi'^'riée 
et l'alisprice cnniiilèlc d'édiicado-i— eonirnc il sied 
eiitre de< i^ens qui j>*'uveiit Hp])oser les uns, la dis- 
<i|il;ne d'une volonté ordonisêe au déhricîeinent des 
poussées instini live^, tandii^que b'S aulr•^s n'ont. 
aiKun pouvoir (i'inliiJMlion. ni «-onlic <f l'oijse.-sion 
d^) sexe» ni eo div re-drai:iPni-nl qui comiuit le 
plus f..'1-t à l'a^servi-senient du plus f.ublc. Au d'"*- 
ineuranl, les deux conceptions— la paysainie et la 
no! IV— se ivjoiiïiienl el la seide difierence (pii \<'^s 
<li>ii'!gi^^ luiip de l'anli-e, e>l en suiiare [dulol 
(ju'en profondf'ur, car il y a sindlilude et const;*n- 
ce ori<^incile d'idée^ dans leur fagon el la n<jli'e de 
Irjii'er ia fcinme. 

Smus doute, on ni'objen'era que notre léi^islalioii 
a >péeilié les droits el les ('i)Iii:alions de riioinnie 
t-t de la tennne vivant en coiuniuuauîé el (.jue tou- 
te l'eniaie lésée dans ses drods peut en aj-peler à 
la i'.aje,-lé de la loi pour se faire lendre justice. 

On me dii'a, en outre, ([ue udlre i<'';jislatio(i,lille 
de l\ léi,M-i-iiion fr;ineai>e, n'ei^t ni pire ni ineilleuie 
que .••elle do •! elle dérive. Ou y relrolivt^ uiénie, 
ninls \)')uv mol-, i(^ lîinieux article '.^It du (Iode pé- 
nai fiau(;;d< devenu l'ai licle 2»)^ du cod»^ pénal liai- 
!!ei!,:equ I aueord-,^ tù-libéiénient le droit de meui 
îre au itian onlr;i_^'^ di.ns sa pui^sani e de pusses-- 
sion >ur la f-mine >u piisc; eu llagraut-délil d: ii 
fauie au loyor c<.);.j'-i4:il. 

Jf sai>. 

Au surj")li!s. je m'nuduie sans sourde, au proriO)i- 
<^<-" saeraujentei de la Inruinie (p\e la i li pl;K-e d.ms 
1«» liouelie (il Mai^islial: • la femme doit obéi.ssanee 
a son ina.i et le nuiii aide «M prulC'-îion à s» fem- 
nîe. » La est co:jsij^nee Ij règle qui fixe l-.s devoirs 



102 ^ LA LOCATION* DE l'élite . 

réciproques des époux avec une inflexibilité telie- 
ment unilatérale que des deux parties en cause 
une seule a probablement dressé les termes du 
contrat. .. 

Mais enfin, même si notre législation était par- 
faite à ce point de vue — et personne ne voudrait, 
je suppose, «outenir celle absurdité— il ne resterait 
pas moms à prouver qu'elle est adéquate à nos 
mœurs, qu'elle est l'expression exacte de noire 
mentalité. Cependant dat)s cette démonstration ré- 
siderait le véiilbble intérêt du débat. 

Or, le fait incontestable, c'est que dans la mo- 
yenne des cas, la tt-mine de la bourgeoisie occupe 
au loyer un rai^g qui la met fort au dessus de nos 
domestiques ordinaires, c'est entendu, mais qui 
n'en lait non plus ni notre associée intellectuelle, 
ni notre énale dans la capacité de compremire et 
de saisir tout ce qui nVsl pas immédiatement du 
^onverîiement do ménage et,, de cela, nous som- 
mes les seuls responsables. 

Jeune iille. elle t^sl placée sous la tutelle étroite 
et î-i souvent ininieiligenie des parents; mariée, 
ellt- pL^se à ia tuielle jalou-e et souvent plus 
éljoile de lépoux: divoicée ou veuve, cest l'opi- 
nion publique (jui La réjjente— et l'on sait si sa 
surveiijauct: est mfsquiîie et tatdlonne. 

Celle siiuaiion a été dénoncée en termes énergi- 
ques comme étant celle d'aulies soci^^lés, mais elle 
est eniore (lus vi aie appliquée à la noire. 

Telle esl !a réalité qi.'e nos mœurs ont faite à la 
femme et aucun texte légal, aucune phjaséologie 
juridique ne prévaut contre celte terrible puissan- 
ce de !a coU'Ume. 

L'Hulotilé de D^omme, j'nllai? dire la prédomi- 
nance du mâle— lyiannique ou débonnaire— s'e- 
xercrî ici iiii oiitesiée. 

Lu', sHlisfa:l fi'a pas l'air de s'en apercevoir et 
de son rôié, la feniioe, elle,— ceci est plus curieux 
— ne s'en ^ilaiul ^2-. non plus, d avance résignée. 



LA \ocaT'.ûn de l'Élite lOj 

d'avance ]a^>-Oe onnire loiilelTojt, comaik^ s'il lui est 
inleidit d'en t revoir, de suiij)»j'omier une autre maniè- 
re «j'être. 

X est-il pa> viru (\ni\ y a une parenté indéniable 
entre c^tte ci>i!cepi»oii '1u rô!e sui>allerne de la feni- 
ific,réduile à une rnairère de dmnrslique supérieu- 
re et celle qui tu hiil un iirti ufnenl de Uavail? 

N'esl-il \i \s Y;ai q;e dans l'un et l'auire cas, elle 
est »on-seu'ement souiuise à la loi de riionime, 
mais el'e ne parait exis:cr qu'en fonction de son 
plaisir et de SO!^ ;nU'Mél? 

J'a|ie!çois iiéaiiîDoiiv^ d^s dilTérences essentiel- 
les en re les deux < a^vgorics. 

D abord, s'il est \Tai que dans la bourgeoisie 
aussi riionjuiP c minando, en verUi df s droits 
d n^ie toinîame oiif^ine et i\iù etnpiuule à i.elte aii- 
fiertncMé uf» (aractère sat ré, s'd ne consentirait 
que tiés diflici'eni^ nt à al)liquer l'antifpie snpjé- 
ujMtie de som sexe, iJ i\\'i\ ai'corde pas moins dos 
oinpensalujns À ^-a CMiiipa.one dont ils tirent l'un 
et l'aulie la jusiirîcatiun de leur superbe et de leur 
• niduele vaiiilé. 

C'est lui qui travaille et le bén^'di -e que son !a- 
heu!" lui iais-e sert, en partie, à la parer, c!l;:\ des 
irrési>lihles S'dueîions au véletiient et de la joad- 
i^^i'te. li tire ijloii f (irs niurnnnes d'adniiraiion que 
le luxe de sa com }••»;/' e ou de sa (i!le soidève sur 
It-nr passn^;e. li ( i»i i]at;é des honiniii^^es icndus à 
leur éléijiciice. . . 

Mais, f:'e>t é^aieinen' là (pie surfait l'auli'e dani^er, 
La iV-nîuie. h. uiouse ilO'i'e un obiel de luxe et 
de |tî;iisir, vivant d:«us v.n milieu on 1 élala.:4e îles 
vêtements î icbes. d« s oaios>es de |>ii\, des demeu- 
res cossues doniienl lion-seulemenl 1 é!ia_i;e d ■ la 
valeur sdeiir.'. m n> léti '-i^e de tout^-.s les v,deur> 
humaines, la tenon;', dcOis notre lj<»:i "geoisie, a ré- 
iréci ï-r-n' :!iîeul s.n horizon au j^oiiit que j'idêaî 
<lu !)v>::lii ,ir, p'.eui elle, se résume loul siiup!L'n)enl 
a jjit.oiirc. licn ijn .-, pdr-ii.rc . 



i04 LA VOCATION DE l'ÊLTTE 

Dès lors, c'est la course vers plus de luxe appa- 
rent à qui J'emporte dans la rivalité ou dans l'imita- 
tion de quelque modèle chimérique— rivalité ou 
imitation inavouée, peut-être, mais ruineuse et in- 
sensée, tout de même, dont les maris connaissent 
l'amertune aux Iieures lourdes des échéances et aux 
heures plus lourdes des banqueroutes 

A qui la faute? Mais à nous. Messieurs, qui n'a- 
vons pas su élargir le cadre des préoccupations 
féminines, qui avons maintenu nos femmes dans 
une situation d'infériorité et borné leurs aspirations 
à choisir ralternative ou à devenir des mcres-gigo- 
tïiics ou à n'être que des instruments de plaisir et 
des objeis de luxe. Et malgré Je retentissement 
immédiat que de telles conditions païadoxales d'e- 
xistence pouvaient exercer sui' la marche de notre 
société, SUI tout au point de vue moral, nous avons 
accepté la gageure avec un entiain digne d'une 
meilJeure cau.-e. 

Nous ne nous sommes même pas aperçus qu'elle 
nous menait insidieusement — elle aussi— à « la 
faillite» dont on a dressé si complaisamment le bi- 
lan admitjisiralif et politique. 

Hélas! un jour la rafale a courbé nos fronts vers 
la honte de rintervention étrangère et tout-à-coup, 
voici que nous nous trouvons en face d'un problè- 
me féminin dont nous ne sonpçonnons même pas 
la gravité. Au leste, n'est-il pas regrettable que 
I er>onne jusqu'à présent ne l'ait encore dégagé 
des éléments avec lesquels il est confondu dans le 
problème d ordre général que l inlerueiilion améri' 
corne a placé devaiit nous? 



Or, avant 1915, qu'on le déplore ou qu'on s'en 
loue la direction politique du pays, d^^pnndant en- 
tièrement des m;iins haïtiennes, avait marqué de 
son empreinte toute l'activité sociale. 



LA vocaTîûn dk l'Élite lO'J 

d'avance la^.-Oe contre loiUeiïoFt, commit s'il iuiest 
interdit d'entrevoir, de suU})voinier une autre uiauiè- 
re d'être, 

N est-i! pa> vimî qu'il y a une parenté indéniable 
entre Celte c<>i!cep!i(»!i 'hi rôle suhallenie de la leni- 
iiiè, réduite à une rnairère de dnn^t stique supérieu- 
re el celle qui eu Tait un iii'^li unienl de Iravad? 

N'esl-ii p ts vrai q;e duns l'un et Tanire cas, elle 
est i!on-seu'emenl soumise à la loi de riionime, 
enais ele ne parait exis:er qu'en fonction de son 
plaisir et de son .nléièt? 

J'aj»e!çi»is in'^aiiîDoiu'; des dilTérences esserjliei- 
les en re les deux • at^''gorics. 

13 ahord, s'il est vrai que dans la bourfi^eoisie 
aussi l'Iioniu.e commande, en verUi <i s droits 
d luie {oinîaine oii<»iiie et qui einpiuute à cette an- 
eiennelé uf> caractère «-acre, s'il ne conseniirait 
que très diflici'etn^ nt à abllquer l'antique supr»'— 
ujiitie de son sexe, iJ iTt-Tv ai^corcie pas moins des 
conspensalujMS à ^a citiiipa.nne doiit ils tirent l'un 
el l'aulie la jusiifiealiun de leU!' supe; he et de leur 
!nutuel'e vauilé. 

C'est lui qiii travaille el le bén^'d^ -e (pie son !a- 
heu!" lui iais-e sert, eu partie, à la paier, elle, des 
irrésistibles s- dut! ions (iu vêteuieul el de la joad- 
lerte. li tire^b^iit* cir-s ninrruiiies d'adtniralion que 
je luxe de su cunij-aj" e ou de sa li!le soulève sur 
leur passade, li t si i]al;é des honiuiii^es leudus à 
k'ui" èli.i.'i'''ice. . . 

Mais, c'est é^aieinen' là (pie surprit l'autre daniier. 
La IViDoie, Ih urcuse iKOU-e un oltjel de luxe et 
de pbiisir, vivant (inus v.u niiiieu oi! { élala;;e îles 
vétemenis f iches. d» s caios>es de i)ii\, des demeu- 
res cos-ues donnenl nou-seub'nîent ] é!ia,:je d • la 
\ateur Sdiiii -'. m (!>> léli i;^' de loul^s les v,deur> 
humaines, la î'eunî^', drins noire bon -geoisie, a ré- 
iréc! !.-n' Mieul svii hru ;zou au point :pie lidéa! 
du iio: lii ir, j)','U! elle, se résume tout sinq)!cn)enl 
a jHi.'ail.'t'. ncn ijn o pdrii.rc , 



104 LA VOCATION DE l'ÊLTTE 

Dès lors, c'est la course vers plus de luxe appa- 
rent à qui J'emporte dans la rivalité ou dans l'imita- 
tion de quelque modèle chimérique— rivalité ou 
imitation inavouée, peut-être, mais ruineuse et in- 
sensée, tout de même, dont les maris connaissent 
l'ainei tune aux heures lourdes des échéances et aux 
heures plus lourdes des banqueroutes 

A qui la faute? i\Iais à nous. Messieurs, qui n'a- 
vons pas su élargir le cadre des préoccupations 
féminines, qui avons maintenu nos femmes dans 
une situation d'infériorité et borné leurs aspirations 
à choisir lalternalive ou à devenir des mères-gigo- 
gnes ou à n'être que des instruments de plaisir et 
des objeis de luxe. Et malgré le retenlissemenl 
immédiat que de telles conditions païadoxales d'e- 
xistence pouvaient exercer sur- la marche de notre 
société, sui tout au point de vue moral, nous avons 
accepté la gageure avec un entrain digne d'une 
meilleure eau.- e. 

Nous ne noiîs sommes même pas aperçus qu'elle 
nous menait insidieusement — elle aussi— à « la 
faillite» dont on a dressé si complaisamment le bi- 
lan admirjisiralif et politique. 

Hélas! un jour la rafale a courbé nos fronts vers 
la honte de 1 intervention étrangère et tout-à-coup, 
voici que nous nous trouvons en face d'un problè- 
me féminin dont nous ne soupçonnons même pas 
la gravilé. Au reste, nest-il pas regrettable que 
jer.-onne jusqu'à présent ne l'ait encore dégagé 
des éléments avec lesquels il est confondu dans le 
prolîlùme d ordre général que l inleruenlion améri' 
caine a placé devant nous? 



Or, avant 1915, qu'on le déplore ou qu'on s'en 
loue la direction politique du pays, d*^prndant en- 
tièrement des nmins haïtiennes, avait marqué de 
son empreinte toute l'activité sociale. 



LA VOCATION DE L'ÉLITE i'^ 

Il est. en efîel, facile à démontrer que ce n'est 
pas seulement le personnel politique chani^^^ant 
dont le statut incertain. n'a jamais découraj?é l'âpre 
concurrence d'ailleurs, ce n'est pas seulement le 
personnel politique qtii liénéficiail de cet état de 
choses, comme la pauvre bêtise de certains publi- 
cités le proclame à i'envi. 

L'Etat, ici comme partout ailleurs, est un rouage 
d'une liés grande complexité. 

Ainsi, par exemple, respon.^-iiltle de la sécuiité 
des citoyensà 1 intérieur, protecteur et détenseur de 
leurs droits, de leurs iijtéiè's à Textérieur, TElat — 
à pari le peuple de fonctionnfnfes àqui il délèiinesa 
puissatice dedireclionàce point de vue-là— est bien 
obligé depos^éde^ une armée, une marine, un corps 
de police qui sont autant d'organismes grands et pe- 
tits' à 1 entretien de!-qu<^ls il est tenu de pourvoir. 
N'ayant chez nous ni labrique^^ en régic\ ni mono- 
poles de production et, étant d'autre part, impro- 
pre» par natuie, à la soui)lesse des combinaisons 
commerciales, il ne peut réaliser lui-même les 
achats, les échanges quimpliquenl l'existence et 
l'entretien de ces vas'es organismes ; doù il résulte 
qu'il lui est malaisé de remplir lune de ses lonc- 
ti(»ns les plus impéralives sans ra>s'stance noi nialc 
d'intermédiaiies, à moins de se tîoûver engagé en 
des dilticultés extrêmes. De là l'njscription à son 
budget annuel, d'importantes valeuis destinées à 
couvi ir ces déj)eiiFes. Que lescenlainesde miliiei s de 
dollars jetés périodiquement dans !a circulation L;éné- 
laledei ef.iil aient é é(iuelque l'oisdétournés del'ob- 
jel juslilicalif de ces ouvertures de crédit, j en cou- 
viei>s volontiers. Là n'esl pas U question non plus. 

Mais, que les opérations variées et n7ultiples aux- 
quelles ces marchés donnaient lieu aient exercé 
wne certaine lépeicussion sur la vie économijue et 
financière du pays par leur retentissement sur 
l'-^siette ' e 1 impôt, par toutes les opérations d'em- 
pi uni, de conversion, de cons(.>]idalioii de la dette. 



JOK LA VOCATION DE L ÉLITE 

par les mouvements des valeurs mobilières et des ' 
changes auxquels abouiissaienl ces tractalious et 
qui cousiituaient la pliysioiiomie spéciale de notre 
commerce — c'est ce douLtoul le monde conviendra 
sans peine, j'imagine. 

Qu'en ouJre, l'étianger mar'é ou non à l'haï- 
tienne, mais mêlé à notre vie où il donne le ton à 
l'occasion, fn ait tiré horjnêfement ou non un gain 
indéniable d-^ toutes les façons, et entr'autres, par 
li source intarissable des affaires diplomatiques 
qui, en bien des cas, S'3 résumMi-tîîit «en affaires» 
tout court — c'est encoie une observation juste et 
fondée. 

Qu'en fin de compte, bénélices et profi's se soi«='nt 
changés en accroissement d'aisance dans les foyers 
<ie la bourgeoisie, c'est certainement un autre 
point sur lequel il est facile de faire I accord. 

M:iis. au tait, la bénéficiaire ullime de cet éiat 'i« 
chosHs n'a jamais été autre que 1.» femme dont 
l'ingéniosité munit en colifi hels de luxe la lin der- 
nière (le ces opérai iuuà commerciales adroites et 
l.icralivr s. 

A la rigueur, le moraliste pourrait lui reprocher 
de n'avoir jamais questionné son partenaire, même 
d'un legod interrogateur sur la provenance— oh 
combien de fors inavouable! — de l'argeiit qui ser- 
vaii ainsi à é:endre leui* bien-être matériel. Le mo* 
lalisie pouiTiiit remarquer que c est le plus sou- 
vent— ne disons pas toujnuis— pour lui plaiie 
que le partenaire a oublié ou méconnu, eu main- 
tes circonstances, le sens de I honneur dans ces 
lracl;ttion- et qu';dnî-i la femme de la bourgeoisie 
a toutubuc par ricochet à laiTaiLSenient des carac- 
tèies. . . 

Quoiqu'il en soit, on s'en allait, répétant, à la 
vérité, (jue les insnirectioiis incessantes, l'instabi- 
lilé politique menaçaient la séi urilé même de la 
joijissai ce. 

Je n.^ sais s'il n^ faudrait pas ajouter (iw- \ ap- 
préhension de la d'bàcle toujours imminenlc^ l'in- 



L\ VOCATION DE L'ÉLITE 107 

luilion dp la naluie éphémère de la siliialion mel- 
•taii comme un frémiss^^mefît iinique de sensibilité, 
comme une âprelé à la joie de vivre de ces déli- 
cieux îutisles. .. 

Eli bien! mi jo'ir la sécurité vint sous la forme 
que vous savez, mais ans-i elle amena, à sa suite, 
la dépossession ou !a menacc de dépossession de 
queîqu's uni des privilèges l<'s plus noloii^'S de la 
bourgeoisie— privilèges politiques, privilèpes de 
rang, privilèges de préemption dans les adjudica- 
tions des marchés. 

Du coup, noire existence s'en est trouvée pro- 
fondément modifiée et, selofi la loi des incidences 
économiques, toutes les modalités de la vie socia- 
le en pâlissent, à commencer par les professions 
libéi. lies -dernier rempart de Tclite — mais qui ne 
s'alimentent que dans la mesure on la prospérité 
^énéiaîe se maintient, s'accroît ou décroit. Et voi- 
là comment en aggravation d'autres causes que 
nous avons déjà signalées en nos précédentes con- 
férences, une véiilnble perturbation a secoué le fon- 
dement même de l'aisance bourgeoise. Ne me de- 
mandez pas de vois dire au profil de qui celte re- 
volutioti a été faite, car c'en est une, ce sera l'his- 
toire de demain. Dins tous les cas, l'élite désem- 
parée cherche maintenait sa voie. 

Les hommes, jeunes ou vieux, quémandent du 
ti avait, travail d'ateliers ou de bureaux aux non- 
veaux venus. D'autres, se sont retournés vers Ja 
t^^rre, ou vers tes industries advenlives de la terre. 
Mais les femmes .' 

Jeunes tilles, beaucoup d'entre elles avec ce 
sens de la divination qui est un des apanages du 
sexe, ont voulu im?nédialement tourner l'aven- 
ture en un bénéfice non équivoque. Il s'agissait 
tout simplement de faite 1» snbsliiution en trou- 
vant des maris parmi les nouveaux mailres. Il n'y 
auiail e qu'un changement de personnes — avec 
ava!da:ze peut-être. L'on sait à quelles afîjeuses 
déconvenues onl «banli certaines teotalives de ce 



108 LA VOCATION DE l'ÉLITE 

genre. El alors, bon gré, mal gvé, elles furent obli- 
gées de revenir à 1« ur point de départ, c'esl-à-di- 
re de se relourner vers ceux à qui elles semblent 
élie toujours destinées. 

Comme, d'autre part, et très malheureusement, 
toute l'éduration qu'elles ont reçue ne les à for- 
mées qu'en vue d une seule chose : le mariage ; 
certe préparation spéciale ayant failli à son objet 
essentiel. no> jeunes filles se sont vues brusque- 
ment inaptes à se giranlir contie l^s risque et les 
multiples inconvénients de la vie hors du mariage. 
Ah !si vous voulez savoir à quelle navrante dé- 
route d'idéal nous avons acculé une partie de nO' 
tre société, consultez, confessez noti'e jeunesse fé- 
minine sur ses désirs, ses proj-'ls et ses espéran- 
ces, vous seiez stupéfaits de la mélancolie des 
confidences et de la rancœur des déceptions qui 
émanent de ces âmes ardentes et lotirmenlées ! 

Car, que l'on ne se fasse pas d'illusion, avec le 
bouleversement de la vie. économique et la misè- 
re qui eu est la conséquence immédiate ou pro- 
chaine, nous sommes en présence, en ce moment 
ci, d'une crise du mariage que les statistiques ne ré- 
vèlent pas au grand public pour laiaisontrès sim- 
ple qu'il n'existe pas deslalistiquesgénérales, mais 
que le simple bon sens laisse trop (acdemenL dé- 
couvrir Et, en a'Iinetlitnl même que les délnctions 
du bon sens soient prises là dessus en instance 
dVireurs, nous fie trouverions pas moins la confir- 
mation de notre impression dans quelques notes 
bivves qui nous ont été obli^^eammeiU fournies 
par la »1cl"i:nie tiliambie des Oîinnle-, par certaines 
njuiiicij)alilés et ipielques aimables l.)nc!ioniiaii-es. 

Ainsi, je prends l'e.xemp'e du Dépaitement de 
1 Uuesi, au puini de vue de l.i fivqueiice du maria- 
ge, pendant les huii deiiiières années 

Olte période qui s'éiend d^- i90h"i 1(U7 nous{(Mir- 
I it en bloc le chilire de 8(l)S mariages pour tout 
le Département dont la popul >lionc.-l aj))! oximali- 
venienl évaluée à ISO 000 unies, ce c^ui donne urre 



LA VOCATION DE l'ÉLITK 109 

movénne de 1082 mariages par an pour l'enscmblo 
' de la populntion et seulement 1 maria'jc par an cl 
par tCKM) hnbiianls. 

Vous avouorez que c'est pPiT, que c'est faiitasli- 
quemerU peu 

Necioyez pas, je vous eu prie, qu'il s'agit là de 
fantaisie (i'aritliniéliciti'U, encore qu^^. vous puissiez 
distinguer, il est vrai, que les TSO (Kjo nm^s du I)c- 
paileineril de l*()je>l vieniieut pour les deux tiers 
des distriols l'uiaux où !e luariage n'est pas IVé- 
queiil Je ferai oi)Sêrver néanmoins que l'Ouesl 
pos-ède des v.l'es de g'aiidt; densité lel'es (pu- 
Por!-au Prinre et .lacmel II -possède eu uulre de^ 
«^'gloin^^rations iiuporlaules telles que LéogâuH, 
l'élit Goâve, B duet. Que si l'on comptait les poj)U- 
Iclio.is sédeiilaires de ces villes et des bouigs de 
moindre impoi lance, je suis certain qu'on ariive- 
rait à un clnlfre (^ui ne serait pas proportionnellr*- 
irietil plus élevé à la moyenne que nous venons 
d'énoncer. 

El d'ailleurs, si nous partageons en deux parties 
égales la période de (S années sur laquelle nous éta- 
blissons nos calcul-, nous décèlerons plus prompte- 
ment et plus clairement la crise que nous ilénou» 
çons. 

En effet, la première période de 4 armées qui 
s'étend de \\H)[) îi 19l:> accuse un total de r>448 /na- 
riagcssmïc chilffegiobid de8(')5<S déjà indiqué tan- 
dis que ia seconde péiiode qin va de \9i\i à 1U17 
fie foutnil plus que 3210 inariapes, soit un déficit de 
2-2'>S marÙKjcs sur les 4anuées précédentes, soiten- 
fin un déciinde.XyJ miiria(jes en moifenne par an. 

Vous entendez bien, dans le De|)rntement de 
rOuesl depuis 4 ans il y a une moyenne de 5.>'.1 mn- 
riages de moins ci aque année que l'année précédenle. 
Ea crise est doic manifeste. 
Quel dommage (}ue je ne puisse pas la circons- 
crire d:i\ :ula^e en vous présentant des rhilîres qui 
Sf rapjiur!' ni ex bisivemetil h la ville de P.ut-au- 
Pritjce et pins exclusivi-.'neMl eiicjre à la jj.>ur-'''oi- 



110 LA VOCATION DE l'ÉUIE 

sie aisée î Cela eut été facile, si l'honorable magis- 
trat de l'Etat civil qui s'occupe du centre et des 
qiiarliers riches, avait pu ou voulu me communi- 
quer ses registres . . . 

Quoique il en soit si nous nous référons aux re- 
levés démographiques établis par la municipalité 
intelligente du Cap- Haïtien, nous nous trouverons 
en présence d'une situation également très grave et 
Iles suggestive. 

Oyez plutôt. 
Au Cap Haitien, sur une population avouée— }e 
dis anouée pa'ce que la peui' du j^endarme fst à ce 
point pi ofotide (ju'oii se méfie toujours quand il se 
piésente. dans les towrs pour recueillir des rensei- 
gnements si in(>JfÎL'n>;ifsqueces lenseigFiements sem- 
hieiit païaîlre d'nhioid - donc sur une populntion 
aouiiëc d<* 1UJJ5G habiidnts, il y a, au Cap Hiiilien, 
nue proponion de '>8^'2 individus du sexe masculin 
contre 8'2i4 du sexe féminin, soil une dilîérence de 
*237'2 individus du sexe féminin en plus. En d'autres 
termes, il y a presque deux fois plus de jemmes que 
d hommes dans la métropole du Nord. Pour cha- 
que hommey il y a à très piu près deux femmes. 

Mais l'observation devient encore plus tendan* 
cieuse lorsqu'au lieu de considérei le chilfre en bloc 
on sairêle au détail, alors là on est suscei)lible de 
faire des découvertes savoureuses. 

Envisageons, par exemple, lâge moyen où I'qu 
se marie liHbituellement dans ce pays et ciioisis- 
sons-le avec la j>lus large c^énéroi-ilé possible, eli 
bien, que conslatons-noiis? Toujours dans noire 
ville du Cap, il y avait au 31 Déombre 1017, 7458 
homme-<i, âgés de 19 à ;i3 ans, d'une pari; d'aune 
pan, m?)^* femmes du même âge. La statistique qui 
est malheureusement incomplète, n'a donné ni h s 
liétails des professions ni l'état civil dt s individus 
tiénombrés. Mais faisons une hypothèse extrava- 
gante. Suppo-ons que tous ces iudiv.dus soien' iva- 
ri^s. il d'en resterait pas moins du chitrre ori^iiuil 
de i'37i ftinmes âgées de 10 à 33 ans. ViiO malhcu- 



La vocation de l*i':lite 111 

reuscs qui, à l'heure aclueile, onl tout-à-fait man- 
qué à la seule desli:;ée à laquelle notre iniprévo- 
yance les a vouées, c esta-dire à la vie du mariage. 

La ville du Cnp est-ell^ sous ce rappoii une ex- 
ception et par couse. {uenl eu é:aL dinférioiité sur 
les autres villes et le leste de la HépubliqueV Qui 
userait le soutenir? La siluaiion est peut être pire 
ailleurs. Car notre Départeuieiil du Nord est en- 
core celui qui lournit le îooins de lerrues iniiscu- 
liues à 1 exode en nia.-se qui dépeuple lOuest et 
le Sud lie tant d'unitt.s de scle( lion. 

Ht d'ailleurs, mon liy[)0thpse est renfoicée si je 
m'en rapporte aux ru -tes que ie dois à la bienveil- 
l;<nc*^ de I honorahie M. Frédéric Cksah, OITicier 
de l'Bt.it Civil de la S» clion Sud de Port-au-l'rince, 
uuje relève Une ;m^»men!alion de 19.^ tilles sur un 
noinbie total de Ô.577 enfants des deux î^exes pen- 
daril les 5 dernière.- années 1013 1917. 

El puis, entin, voici venir la ville e! la commune 
de Saint-Marc qui. dans une tentative intrui liiense 
de staiisliqu'^s, nous olTrenl sur une populalutn 
globale de lO'JMj habitants 3'A6f) individus de sexe 
masculin et .■i'395 de sexe féminin, plus 3 97-2 en- 
lants. (il est intkniiiêijl probable eu ce qui concer- 
ne ce dernier cb.itlie, que les slidislicieus qui sonif 
par monjeiil, des g-^ns facélieux pensent que les 
enfants n'o.it pas de ^exe, puisqu'ils ont dit tout 
simplement 3972 enfants sans désif^nalion de sexe.) 

Au surplus, ils ont tootlemenl ne«iligé de nous 
itidiquHi- a quel àf?e ils onl convenu d assigner l;i 
liniile de lenfroice. Dois tous les cas, mal^'ié le:; 
réserves quimphque sa grande déîectuosile, cette 
tenfative ie «tati-lique a issi démon le i excédent 
tie la popuîa'iOii féminine q d dépasse ia jh»:)u1.i- 
li'ui ma.'-cuîifîe de '2-S:' unies s-n i''•M.^"!nbil.■ des 
ciiilïVes énunvés. Q ;e, m nous pom ious a\oir le 
inouv. me* l tlèii.o-rapf;i(iue du pa\>. ton! entier, 
je cr.uns que nou-J n'ei.ssions devant noti.'^ de- 
doutées elli ayante- d'to.i pi-obb'Mne très séfiêux a 
savoi!- qit il y a a- ti.e"le!iien!.. en Jinïti p U; de f'-ni- 



il2 La vocation de l'élite 

m'es que d hommes— peul-èlre dans la proporlion 
de deux femmes pour un homme. 

Comme nous n'élevons nos fuies, non point dans 
le respect et la dignité de la personne humaine, 
en leur assignant pour fm ultime le maxiinun de 
croissance iulellectdelle et morale de l'êlie, mais 
seulement en vue d'assujélir un sexe à l'autre, ce 
but étant devenu malériellemeut inaccessible pour 
la moitié de 'a populaiioTi féminine qu'allons-nous 
fiiire des pauvres laissées-pour comple'2 

Si douloureuse que soil ma reponsp, je suis obli- 
gé d'avouer que,à mon gié, cette généraiion déjeu- 
nes filhs ainsi qu'une grande panie de nos jeunes 
gens de la bouigeoisie, esi une génpralion de sa- 
crifieras Certes, beaucoup déjeunes gens ont com- 
n»encé à se durcir les muscles dans des travaux 
manne is de toute sorte. QuelqU' s jennes filles aus- 
si se débrouillent tant mal que bien. On en voit 
qui rompem avec les vieilles habiiudes île notre 
militu en accepiant joyensenitul des emplois d'ou- 
vrières de fabriques maigrement rétribués, sans 
doute, mais capables d'assurer tout de même l'in 
dépendance de leur vie. D'autres encore, sans le- 
douter les promiscuités des bureaux publies qui 
eussent scandalisé leurs grand mères, demandent 
à la dactylographie des ressouices pour f-d/e aller 
le train de la maison de lainille Mais le plus grand 
nombre ^st condamné à la misère 'iu foyer ou pis 
héias ! à l'autre cht»se inominée qui ne tardera pas 
à faire tâche d liuile. 

Allons nous attendre béatement que la question 
atteint une phase plus aii:5'^tî pour nous décider à 
a^ir? Ou bien resleruns-nous les bras croisés pour 
attendre que ce « bonljt ui » là ausLi nous tombe 
6 du ciel éioilé i ? 



Je disais, au deb it de cette élude, qne r'est sous 
fangte écououûuue et éducalionnel que nous de- 



LA VOCATION DE l" ÉLITE ii3 

vons ei)visager les aspects du problème et nous at- 
taquer à sa i^olulion. 

Nous avons essiyé de jusiifier ce double postu- 
lai en déuiouliuiii (.omuieni le déplaceuient de la 
Oireclion |)o!iUqne a, par con Ire-coup"; sapé li?s as- 
'•ses de raisatice bourgeoise ri mis eu péril la si- 
lualion «îe la femme d.'.ns nolie foyer. 

11 Ui^iis resl»^. maiiilenanl à indiquer par quels 
piocéd''s de léajiis emcnt, nous devons I enter de 
rétahlir l'équilibre, au piotil de la femme eî à nohe 
prolit i'roj>re, je veux dire au muluel avantage de 
Tune et de Taulre partie. 



JJ'aljDi'd, la pr<Miiièrp, la pins profonde, la seule 
vraie réforme (ju'il f lille envisager, cVsl Ufi retour 
tévère sur nos idées, un piompt et délinilif renon- 
cement à notre concr ption anlique du rôle inférieur 
de la femme. Chanpr-ons nos sentiments là-dessus, 
nous serons étonnés de voir comJ)ien tou' le reste 
nous viendra par surcroît. 

Qu'on ne s'imag ne pas que par snobism*^, je suis 
nu théoricien de léiniuisine outrancier. Je vous fê- 
lai grâce de mon avis en ce qui concerne cel autre 
aspect de la question parce que j'aurais anticipé de 
plusieurs siècles .sur Ks possibiiilés de noîre milieu. 

Ce que j'eiilenJs faiie valoir maintenant c'est que 
dans révolution si iniére.-saute de notre peuj)le, 
le.s hommes, au point de vue iutejjeetuel, ont dé- 
passé, le- femmes et sou! parvenus a atteindre un 
tel niveau qu il s est établi une sorte de déshaimo- 
iiie cho{{i:ante entre c< s Atcteurs destinés à colla- 
Loier pouriant à lœU'.re collectiv*; du progrès mo- 
ral, social cl iu!eleciup|. H en est îé-ulté un cer- 
taii) malaise— mahdse aL'gravé p.ir la surpopula- 
tion de I élém.'Ut lémuiin ei i'acci'oissemenî de la 
misère g nérale. Voyons en quoi une meilleure é- 
ducalion reul nous aider à côuibnttie le mal 



'144 LA VOCATION DE l'ÈLITE 



Eî tf»ut de suite apparnîl une pressante interro- 
gation. 

De quelle doctrine s'esl-cn inspiré, à quels mo- 
biles a»l-on obéi pour éiablir !'ens«^ignement des- 
tiné à nos femmes? Quels résultats en a-t-on tirés? 

La réponse à Cf^s diverses questions eut été s'm- 
ple et expédiîive, si je m'en rapportais seulement 
au texte des programmes officiels sur l'enseigne- 
ment secoiidaiie desjpunes filles, et aux piescrip- 
tions légales qui prétendent en assurer l'exécution. 

Eli pfle!, lor>qii'on considère le riombfe et l'im- 
portance des malièrt's que renferment ces program- 
mes l'ordre dans lequel elles ont élé classées, les 
inst! urlioi.s mniist- rit-iles qui en indiquent l'en- 
seigueiiient, on de peut que louer l'esfirit élevé 
dans lequel ils oj.t eié conçus, et en conclure que 
de. leur apj l)t.ali<.>u doit résulter la culture libéra- 
le de la femme haïtienne. 

Il suilii d'y jeter un coup d'œil rapide pour re- 
marquer, ent( 'auties choses, un plan d études ré- 
parti en 3 coûts qui embrasse en lettres: la lillé- 
ra'ure' fiançaise a partii- de ses origines jusqu'au 
XlXt siècle, l'ensemble dfs liîtéralures anglai^^e et 
espagnole, les littératures anciennes Greco-romai- 
nes ; en sciences: {e^ sciences mathématiques, 
pliysiques et naturt^ll^s.la cosmographie, la psycho- 
logie, 1 in>toire, réconoune domestique, ctc, etc. 

Excusez du peu ! 

L'ensoignemetil de taules ces matières se lient et 
s'agence de taeon adudf able... sur le papier. Et ce 
p>!i<lanf, s'il faut cliercherun crileiiuin pour asseoir 
notre juj4e t)eut ei ne Jious arrêter alo-s qu'au ré- 
sullal auquel on a .ib(nili depuis une tientaine d'an- 
nées environ que rercgiîrie est en honneui, — quel- 
le pauvre clio-e que la culture léminine tlans ce 
pays ! 

Evidernmei)i on penl [«l'objeclerqur" tous les ans 
i Liât convoque un jury coMiroi''- de ^*^f.î5 intliuils 



LA voca;ion uc l'Élite 115 

qui fail suhir des épiviivos à qnantilé de jeunes 
tilles el àl I siiite de quoi (Jes diplôinessord oclroyés 
à no'iibrc d'eiilre elles J'ai même lu certaines fuis 
daimables composil ons liltérairts ém;u»éi's des 
laméales et publiées dans le « lUdlelin OITIciel du 
Dèparlem^^nJ de ri:!S!îucliou pvd)lique. » Mais que 
• .lable devietinenl loiites ces clioses û ou 6 ans 
plus lard ?Faul-il croire -en aorneltanlque les pro- 
giMuimcs aie d élé inté^fralemeid appliqués —quo 
I»^.s jeimes lllles mariées ou tio;i, s'empre^^sent de 
se lester de tout ».e baj^a^iîo scol «ire parcequ'ell^s 
n'en Ir )uvjnl pjiii 1 emploi daiis le monde ou au 
foyer ? 

Oh î alors, s il en et lit ainsi, le ri'proche de leur 
iiisairi>a:ice i( tomber lit >ur Ihs hommes d'abord, 
{•arcequ'il n'y aurail pas de doute que les femmes 
se seraient mises loui siujplemeut nu niveau des 
hommes. 

Encore quje cette dernière remarque contienne 
une paicelle de vérité, elle ne saurai! iidirmer l'ob- 
servation énoncée p.lus hautàsavoir que chez nous 
les hommes sont plus instruits (jue les femmes. 
Cela est notoire et se dispense de démonstration. 
Non, décidément il faut chercher ailleurs l'explica- 
lion de l'indigence intellectuelle de noHCOmi)agnes. 

11 nous semble que l'éducation de la femme hni- 
lienue pèche d'abord moins par l'appiicalion com- 
plète on incomjdéle des programmes (|ui sont, en- 
tre paieiithèse, d'elTronlé^ mensonges oillciels, que 
par la conception et la mélhode mêmes grâce aux 
qnelles celt-' é(incatiun est donnée. 

Dans les établissements les plus achalandés, lù 
la bourgeoisie, va pu'ser sa culture et les j)î'incipes 
de la civilité puérile et honnête, c'est la méthode 
du dress ige inteiiedu 1 vqaiesl en honneur — métho- 
de chère à la célèbie Comj)agnie fondée et illustrée 
par Ignace de Loyola et qui e>t passée suus une 
forme plu; ou moins allérée dans la pratique gé- 
nérale des dive.ses Congrégations enseignaijîes. 



1 16 LA VOCATION DE l'ÉLÎTÈ 

La doctriae préconise qu'elle est d'a/>ord une pro- 
pagande de la foi et qu'elle se sert de l'Inslruclion 
comme moyen de préparer des âmes pieuses à la 
gloire de Dieu et à rétablissement de son règne. 
Elle se méfie des lumières de la raison qui sont 
trompeuses et peuvent nous mener en de fausses 
voies. 

Dès lors n'ept-il pas recommandable de soumet- 
tre l'esprit à ur»e discipline où l'initiative intellec- 
tuelle n'a que peu de piises de manière à le faire 
se mouvoir ^n des cadres déterminés et en vue des 
lins d'avance désignées? 

Qu'à cela on ajoute des exercices multiples de 
piété qui asisouplissenl la volonté àrobéissance,on 
aura un scliéma lidèle de la discipline dt s Congré- 
gation au.Nquelles est dévolue la îormalion de no- 
ire jeunesse intellectuelle. Qu'importent donc les 
exi^^'ences de tels piogramnus si l'habileté et l'in- 
iiéniosilé peuvent les plier aux buts essentiels de 
la Doctrine. 11 n'est pas rare éiant donné ces con- 
ditions, de voir que des matières qui ne concernent 
point les desseins du prosélytisme religieux, sont 
enseignées avec un formalisme qui en laisse la subs- 
tance, pnuraiiisi dire,inaliîiquëe. D'autre part, l'ap- 
pel systématique à la mémoire qui est le défaut 
communément répandu dans la méthodologie des 
écoles haïtiennes, grâce à des exercices de répé- 
titions réitérée-, fait naître l'illusion que les ma- 
tières enseignées ont été digéiées et assimilées. 

Je ne critique pas, je constate. Qu'une telle édu- 
cation ail produit des pei sonnes instruites tout de 
luéme. c'est un liommaL^e que je rends très volon- 
tiers au très petit nouibie de celles qui en ont bé- 
néficié et surtout aux maitresses qui ont réussi ces 
tours de piestidigilalion. Mais que la méthode 
lournis^H ici plutôt un én<jrme déchet, c'est ce que 
j»- me permeUiai d allirmer en toute indépendan- 
ce paivequ il m'e.-l avis qu'une méthode déduca- 
lion vaut non senii-menl par ses résultats inifoé- 
dials mais burtout car la scirjence de cuiiosité 



LA VOCATION DE L'ÉLITE 117 

qu'elle jelte dans l'espiit de p.ianière à le rendre 
plus apte à (l'ullciieuies frondaisons et plus 
piopro à l'cclosion de prochaines moissons Ce 
n'est qu'un frnistne de répéler, après tant d'auti'es, 
que le bourrage inécaniqiie, le chanlTage à blanc 
■en vtie de l'examen imniinenlon en vue de réaliser 
.elles autres visées pie.-sfmlesesl de peu de valeur 
pour le développement iinelluclntl. Ce qui fait un 
ii.diviihi iiisiruil Cesl après sa puissance d'assimi- 
lfdion,la possibilité qu'il a défaire la mise au point 
lies connaissances déjà acquises et la possibilité 
]ilus fiiandt- pour lui de S'^ hausser à l immense 
clnnip de savoir qui s'< Irile à i'iiifini . , , 

El maintenant est il ditVicile— élant donné la mé- 
thode et 1,1 docliiîie (|ui i)révalent dans la culture 
des fennuts-de compiendie pourquoi le drcssa,ife 
intellectuel est île peu de secours à nos jeunes lil- 
les quelque teaij)s après qu'elles ont laissé le cou- 
vent '? 

Privéf-sde la tutelle à la(|uelle elles empruntaient 
une ombre de personnalité, vivant dans un milieu 
doiil.elb s contribuent à lormer l'atmosphère avec 
celles qui l'y ont précédées, dépourvues, d'antre 
l)ari, des multiples avantaijes qi;e la civilisation 
moderne a élevés ailleujs au ran^ fl'a^etds de l'é- 
ducation et qui sont, au surplus, autant d'occ;isioiis 
où les foules vi(nr.enl se c frottei' la ctMvelici^: 
théàtre> qui agitent des questions d'eslhéti(}ue et de 
nioride, salles d'exi^osition, de concert où l'art du 
musicien, 'lu peintre ou dn statuaire sjiirilualise les 
j>()ùts et alîine les seîisibilités, dépourvues de tout 
cela il ne resterait plus aux jeunes filles (piuiic 
chance d'a<^randir leur savoir c est celle qui s'ac 
quiert à la (réquenlalioii des maîtres de la j^eusée 
parla lecture méthodique et réHéchic. ilélas! à la 
qualité 'des convei'i-alions mondaines (jiii traînent 
i{iU< les é( ceuranles banalités des potins, an choix 
d«^s lectures révélé )):u' la slalislique lies bibliothè 
(jues j)ub'iquf s_ on peut discerner la pauvreté des 
a-piratious et d<'S i^^ùts de net< j. une- lil'' s 



118 iA. VOCATION DE l'ÉLITE 

Néanmoins, il existerait encore une toute der- 
nière ressource qui s'oflrirail à celies d'entie ellts 
qui seraient anxieuses de s'instruire plus ample- 
ment. Ce serait qu'elles Irouvent en nous autres 
hommes des compaî];nons iiimabies qni les asso* 
cient à nos preoccupalions intellectuelles. 

Ah! quand d'aventure, il échet à noire mérite de 
remplir ce rôle dinilJRfeui, nous prenons une tel- 
le allilude de professeur rébarbatif et sermonneur 
que nous devenons promplement des liùies incom- 
modes, des fâcheux qui font bailler les belles der- 
rière leurs éventails On eut dit, en vériié, que 
nous sommes incaiables d'éviter recueil; ou bien 
de nous affubler du masque comique d'jimbassa» 
deurs gommés et solennels du savoir, ou bien de 
profiter du moindre lèle à-lêle avec les élégantes 
pour leur glisser des comj>limpnts fades, banaux el 
moisis. 

Nest-ce pas, sans être un critique, on peut affir- 
mer que 9 fois sur 10 chaque couple qui s'isole 
dpns les rencontres mondâmes se trouve dans 'a 
sitiialion suivante. L'homme, ji^geanl sa compagne 
incapable de s'intéresser à antre chose qu'au *'jeii 
de r^mour et du hasard", entame d'abord une con- 
versation sur n'importe quoi pour la laisser tom- 
ber tout aussitôt, SI sa voix ne se mouille de ten- 
dresse, si ses yeux ne s'humectent de mélancolie 
pour implorer jp ne fais quel unisson d'âmes. Oh I 
alors, snns y prendre f»arde, quelque chose comme 
une ombre se faulile entre les causeurs... Le re- 
connai.ssez-vous? C'est lAmour qni passe, froufrow- 
lanl d'impertinences voilées, f^àcheur étemel de 
mmutes exquises qui éussetU pii être si producti- 
ves d-' camaradoiie intellectuelle... 

Voilà le tableau de nos mœurs jnondaines telles 
qu« la vie les- a faites. 

La louche en parait-elle sombre? 

Je réponds qu'elle est simplement fidèle à la 
réylilé. 



La vocation de l'élite iiO 

C'est à vous, c'est à nous. Messieurs, qu'il ap- 
partient de rendre celle réalité plus souriante et 
plus sereine. 

Que faut-il donc Taire ? 

•• 

Le première action bienfaisante qu'indiquent la 
caui-e et Téludedu mal, ce serait que nos écoles 
modifient et améliorent la mélliode dont s'inspire 
la culuire féminine jusqu à présent, ce serait, en 
oulre, que, nous autres hommes, non? nous dé- 
pouillions fie notre délroque surannée de supérieurs 
par droit divin, et ce serait erjfin, que nous nous 
rendions compte que tout change autour de nous. 

Eh! oui, il y a dans la terrible commotion qui, à 
l'heure actuelle, ébranle le monde, une révision lo- 
tale des valeurs, une révisior» du sens mêuje de la 
vie, à laquelle nous devons être attentifs en aflir- 
mant notre volonté d'en tirer «les motifs de condui- 
te et des chances d'une nouvelle directive. 

A qui apprendrai-je, en elïet, les rôles étonnants 
remplis pai- des femmes en Europe et ailleurs de- 
puis quatre ans comme soldats, ingénieurs, mem- 
bies de gouvernement, déléguées à des conférences? 

Faut-il vons rappeler que ce changement qui a 
pris un ca'acière hautement révolutionnaire en 
maints endroits, n'est devenu possible que parce* 
qu'antérieurement à la grande guerre les femm< s 
d'Europeet d'Amérique avaient déjàopéré lac(Miquê- 
te du haut enseigneniPut et avaient, par là, ouvert 
une brèche nouvelle à leur activité? 

Bien que les mêmes nécessités ne nous garroîent 
pas et qu'il eut été abusif d'établir je ne sais quel- 
le analogie déplacé*^, n'est-il pas vai cependant 
que la préparation de nos femmes à la vie pratique 
et à la I lus haute culture doit s'inspirer d'une pé- 
dagogie moins formaliste et plus en rapport avec- 
la vie du siècle'!^ 



120 La vocation D£ l'éute 

Eh! oui, qu'on s'en plaigne on qu'on s'en réjouis- 
se, nous vivons à une époque où Ja piété si arden- 
te et si sincère soil-elle ne suffit plus à lenir la pre- 
mière plMce dans les préoccupations quotidiennes 
de la vie des femmes. 

II est probablement utile que les apôtres de la 
Foi songent à faite le plus de recrues possibles au 
ro}^aun»e du Ciel, mais pour le monient qui passe 
avec ses exigences gjo.-sières, nous sommes d'a- 
bord Jes habitants de la terre au XXe siècle et de 
cette teire nous occuppons une 1res petite éten- 
due qui s'appelle Haili. Ce scnl des conditions, de 
l'ait dont tout iiQire enseignement doit s inspirer. 

D*anlre part, un autre fait nous accable de ses 
conséquences, il serait n;«^f e( dangereux de l'igno- 
ler. A t(»it ou à raison, nous vivons en un temps 
où les sciences appliquées pénèireut toute i'aclivi- 
liumaine. En délinilive, toute culture qui, dans noire 
pays, continuerait à ne pas tenir compte des con- 
ditions et des circonstances que je viens d'indiqn<^r 
de façon sommaiie, esl d'avance condamné à l'é- 
chec quant à ses résultats et à la sléiiliié quant à 
son objet. 

En ce qui concerne l'éducation de la femme haï- 
tienne notamment, il serait souhaitable que l'Htal 
dont la mission n'est pas précisément de préparer 
des candidats à la vie future, il serait désirable que 
l'Etal laïque fasse un elforl d'organisation de l'efi- 
seignement féminin non point en édictant des pro- 
grammes magnifiques qui restent letlres moites 
par ce qu'inadéquats à i'inipréparation de son per- 
sonnel et au délabrement matériel de ses écoles, 
mais en modifiant, en élevant 1 esprit des métho- 
des, en surveillant leur application et en les ren- 
dant conformes à l'évolution de la vie dans le siè- 
cle où nous sommes. Ainsi, ce n'est pas seulement 
— il est aisé de le comprendre— des ébauches d'é- 
coles normales primaires ave un organisme étiiqué 
et rudimenlaire qu'il faut établir. 



LA. \OCÀTION DE l'ÊLLLE 121 

Le résullal qu'on y peut obtenir — si brillant 
qu'il soit— n'alteindrait, pas le but qu'il importe 
de viser. Di tels établissements ne s'adressent qu'à 
la catégorie éiéiiienlai'e de l'en se igné nient et suffi- 
sent à leur objet. Ce qu'il faut faire, c'est de fian- 
Ciiir cette première é^ape en préparant la voie à 
des organismes supérieurs où l'étude des lettres, 
de la science et des arts soit entreprise de façon 
désintéressée ou pratique— miis complète. 

Ainsi se fera l'éjlosion d'une pépinière de maî- 
tresses dont le mérite professionnel garanti contre 
les risques de l'existence et l'arbitraire du favori- 
tisme admiaistralif pir son statut légal et par son 
trailemeit élevé, se consacrera fruclijeusfîment à la 
noblesse de préparer /a femme no iw elle à la Cité 
nonuelle. 

Alors n:^îtra de cette mutation des moyens, des 
gens et des mœurs, ceite femme de demain dont 
j appelle l'apparition de toute l'ardeur de mon âme 
et de toutes les aspirations de mon cœur. 



Djnc, en résumé, la femme de demain surgira 
des ruines de notre conception archaïque à savoir 
qu'un sexe est forcé. neat subordonné à l'autre. 

La nature elle-même s'insurge contre cette in- 
terpiélation mensongère de ses desseins. Car, dans 
l'échelle des êtres vivants et au point de vue stric- 
tement biologiq'ie, les sexis se complètent sans 
qu'il y ait de hiérarchie de l'un à l'autre. Si, selon 
l'expression de Michelet, la fennne est douze fois 
une malade c'est que chaque foi$ douze fois elle 
renouvelle par le symbole de la d )uleur, la ran- 
çon que c est par elle surtout que 1 espèce garan- 
tit la pérennité de sa survivance. 

De hiérarchie ou d'infériorité il n'y a nulle trace, 
mais simplement diversilê et variété de fonctions 



i2'2 Lit VOCATION DE L'ÉLiTE 

et de devoira. ^'ous sommes associés deux à deux 
à une œuvre auguste dont la grandeur d(^passe 
nos misères individuelles. . . 



La femme de demain sera physiquement aussi 
beJ'e que vous, Mesdames, mais peut-être d'une 
beauté plus vinle parcei^ue l'éducation physique, 
la vie active, le renoncement au sédenlarisme vo* 
lonfaire lui auront fait des lignes plus sèches et 
opposeront des dignes à 1 invasion hypocrite de la 
graisse qui, vers la trentaine menrice tout jusqu'au 
cervean de ia bourgeoisie. l)u coup nous change- 
rons de points de vue et même notre esthétique eu 
sera modifiée. 

Ce ne sera vraiemeut pas dommage. 



La femme Je demain recevra en témoignage, la 
devise de rédut^ation aiigKj'saxonne à savoir qu'il 
y a deux choses qu'au<mne adversifé ne saurait 
atteindre chf-z elle : ce dont elle aura imprégcé son 
cerveau - la culture: ce à quoi elle aura façonné 
SfS doigts— l'habileté. (1 ) 

Car la femme de demain sera dans le sens plein 
du mol ufie femme instruite. Elle aura apr^ris à 
l'école moins de bribes de connaissances mutilées 
et iron.'|uées, elle aura appris à apprendre. Cette 
aptitude à s'mstruiie n'en téra ni une pédante, ni 
un cuistre, encore moins ym bns bleu, mais une 
personne d'autant plus modeste qu'elle sera en 
mesure d'apprécier uar ce qu'elle sait, tout ce qui 
lui reste à savoir. Elle lui permettra de discerner, 
notammeijt, parmi i'hosliliîé des choses et des 



( î ) Ther*» are two niosl vnhialil^ possessions which no revor^e 
of fortune can fteslroy : thi-y nrr wlrtl .1 maD puis iîiti. lii.-i braiu 
— Knowlodgt-, and into hi»; Jurnis— skiil. 



LA \OCÀTION DE l'ÊLLLE 121 

Le résullal qu'on y peut obtenir — si brillant 
qu'il soit— n'atteindrait, pas le but qu'il importe 
de viser. Di tels établissements ne s'adressent qu'à 
la catégorie éléaientai'c de l'enseignem-ent et suffi- 
sent à leur objet. Ce qu'il faut faire, c'est de fran- 
chir cette première é^ape en préparant la voie à 
des organismes supérieurs où l'étude des lettres, 
de la science et des arts soit entreprise de façon 
désitjtéressée ou pratique— miis complète. 

Ainsi se fera l'éclosion d'une pépinière de maî- 
tresses dont le mérite professionnel garanti contre 
les risq'jes de l'existence et l'arbitraire du favori- 
tisme admiaistratif pu* son statut légal et par son 
traitemeif élevé, se consacrera fructueusement à la 
noblesse de préparer /a fem^ne nouvelle d la Cité 
nouvelle» 

Alors n'élira de cette mutation des moyens, des 
gens et des mœurs, ceite femme de demain dont 
j appelle l'apparition de toute l'ardeur de mon âme 
et de toutes les aspirations de mon cœur. 



Donc, en résumé, la femme de demain surgira 
des l'uines de notre conception arcliaïi|ue à savoir 
qu'un sexe est forcé, neut subordonné à l'autre. 

La nature elle-même s'insurge contre cette in- 
terprélation mensongère de ses desseins. Car, daris 
l'échelle des êtres vivants et au point de vue stric- 
tement blologiq'ie, les sexis se complètent sans 
qu'il y ait de hiérarchie de l'un à l'autre. Si, selon 
l'expression de Michelet, la fennne est douze fois 
une malade c'est que chaque fois douze fois elle 
renouvelle par le symbole de la dr»uleur, la ran- 
çon que c est par elle surtout que lespèce garan- 
tit la pérennité de sa survivance. 

De hiérarchie ou d'infériorité il n'y a nulle trace, 
mais simplement d'iversilé et variété dj fonctions 



i'2'2 UL VOCATION DE L'ÊLiTE 

et de devoira. ^'oas sommes associés deux à deux 
à une œuvre auguste dont la grandeur dépasse 
nos misères individuelles... 



La femme de demain sera physiquement aussi 
beJ'e que vous, Mesdames, mais peut-être d'une 
beauté plus vinle parcetjue l'éducation physique, 
la vie active, le renoncement au sédenlarisme VO' 
lontaire lui aurorit fait des lignes plus sèches et 
opposeront des dignes à I invasion hypocrite de la 
graisse qui, vers la trentair»e menrice tout jusqu'au 
cerveau de la t)ourgeoisie. Du coup nous change- 
rons de points de vue et même notre esthétique eu 
sera modifiée. 

Ce ne sera vraiemeut pas dommage. 



La femme de demain recevra en témoignage, !a 
devise de i*édu<"ation anglo-saxonne à savoir qu'il 
y a deux choses qu'aucune adversité ne saui'ait 
atteindre chez elle : ce doDt elle aura imprégr.é son 
cerveau - la culture; ce à quoi elle aura façonné 
SfS doigts— l'habileté. (\ ) 

\\'dT la femme de demain sera dans le sens plein 
du mot une femme instruite. Eiie aura appris à 
l'école moins de bribes de connaissances mutilées 
et ironquées, elle aura appris à apj.)rendre. Celte 
aptitude à s'instruit e wi-n fera ni une pédante, ni 
un cuistre, encore moins un bns bleu, mais une 
personne d'autant plus modeste qu'elle sera en 
mesure d'apprécier par ce qu'elle sait, tout ce qui 
lui reste à savoir. Elle lui permettra de discerner, 
notammeid, parmi i'hosliliîé des choses et des 



( 1 ) There are two mosl vahiahl?» possessions wliich no reverse 
of fortune ran destroy ; îh,-y nvr wlj.it n mao uutâ inîu lii-: Ltjaiu 
— Knowledge, and inlo In^ lùinis— skii:. 



LA VOCATION DE L* ÉLITE 123 

geiis, ceux au^çquels peut aller sa sympaLhie sans 
Leurt ni froissement. Elle lui permetira de décider 
'du choix Oii du tri ;i faire, grâce à quoi", elle pour- 
ra disputer à l'aveuglement des hasards, les chan- 
ces d'erreurs et les occasions de troubles et de 
''éceplions. 

La jemine de demain « ne croira pas, selon la re- 
maïque spirilucile de M, Eiiennc Lamy, que toute 
iei)C )iUre avec mye personne de son à^e soit une 
a initie préparée par le debtin. 

Et Cr^lle hahiiud-' de ne pa:^ jeter son cœur au ha- 
s»rd ninls de choisir, la préparvîra à moins se 
trompt-r quand il sa^na pour elle. . . du choix où 
est engagé le sort de îa vie » 

La femme de demain sera une épouse moins sou- 
vent délaissée parcequelle ne sera pas seulement 
rornemenl du foyer, mais elle y sera tout à la fois 
Pamie, la camarade, la conseillère à laquelle aucu- 
ne piéoccn pat ion de son marine sera étrangère quels 
qu'en soient la natuie et l'objet. 

Eile sera dans raccoption pleine du mot iasw- 
ciée dont la merveilif'use perpicacité indi<pjera i«-s 
points du vue nouveinx, les apppr<,'ijs ncniV, le- 
iis-ures s lurnoi-es, drius l'éiaboration du tîavaii 
inttiiectuel d^ l'autre assoriê. 

La femme de demain sera une mère |dus attenti- 
ve parci-que d'attention plus éclairé^. Elle "^t^ pen- 
chera avec une tendrerse plus intelligente sur le 
brrceau du nourrisson et dans l'aQoiefVietjt des cri- 
ses ton] )urs possibles ne se livrera pas à la supers- 
tition e; à la bondieuserie niaise de la pr^-nnèrt. 
cocnmète U'i voisinakiC parceqjie l'hy^ièue du petit 
auia trouve en elle ure diretlionpins ft-rine^t^t 
plus avi.-ét', p irceque elle sera la col aboiatrîC" 
dij médejin, pa'ceq iVlIc sera eiie-mèm-^' le nif-i^-- 
ciu K' plus i.'ilcUigemment dévoué au siiiui Jn r;> - 



124 LA yoCAliÔN DE L'èLITE 

lit. Elle gujdera l'enfance avec une aulorilé d au- 
tant plus sûre que les premiers bégaiements com- 
me les premières chanssons seront pour elle au- 
tant d'occasions pour aider à cet 



Effort de la pensée à travers la parole 
i:one d'ascension lente du mot qui \'ole 
l'uis tombe ci se relève avec un gai Irisson 
Et ne peut être idée et s'achève en chanson... 

EUe sera, plus que le père, la confidente discrè- 
te, délicate et pnssiomiée de l'adolesceul pour se- 
conder i éclosioii des lèves, préveiiii' les chutes 
d'idéal, délcriDiner le choix des carrières, el iissu- 
icr la inarciie noiumlc des éludrs. 

Cependant si le célibal ternit son rêve de la ina- 
lernite ef {"..it n.tluei' vers son cœur le sanp; aigre 
des balailles jioul ia vie, elle trouvera dans le dé- 
veloppement de Fcs lacnltés, dans i'babiteié de ses 
doigts assez de talents divertiilibS pour faire crâne- 
ment face aux exigences denimporle qu'elle situa- 
tion. Elle s'aîinexeia lesprofe.-sions ou les métiers 
qui sont jusqu'à présent, dans ce pays, des privilè- 
ges el des monopoles d'hommes. 

Elh' sera tout aussi bien médecin, pharmacienne, 
dentiste, sténo-dactylogi ai)he, employée de ban- 
que, avocate, notaire, elc, avec un avantaj^e proba- 
ble pour ia moralité générale de ces corporations. 

La femme de demain penchera sa bonté ddigente 
vers ses siLM.rs plus humbles jiarcequ'elle voudra 
adoucir la condition des pauvies paysannes obtu- 
ses, relever les dégradées, panser le-, blessée's de la 
vie, elle voudra pour elles nussi qu'il y ail sur cel- 
te tel le plus de jiisiice, plus de mansuétude et plus 
d'humaine eénérosilé. 

Enlin la femme de demain appoilera dans 1 » vie 
de la Cilé le ^Old■llcsa!ulttire de sesveiUib héroïques 



LA VOCATION DE 1^'ÉUTS l^ST 

ïille n'aura point honte de se dire» de se crohe 
el d'être pleinemenl haïiiênoe parceque le cul>é da 
passé national lui aura révélé que son aicule iul 
à l'éclosion de notre immorlelle épopée liii>pira- 
♦rice farouche et fervente du geste unique qui, dans 
1 uJstoire universelle, assigna jadis un coin du glo- 
be pour patrie indépendante à Ihomme uoir. 



La femme de demain ne ressemblera pas h cctta 
monstruosité que j'ai trouvée dans la fiction, sous 
)a plume cruelle de Feinand Hibbeht, et qui m'a 
paru être le décalque trop exact d'un modèle trop 
souvent rencontré au hasard des carrefours el des 
salons. 

Vous connaissez probablement, Jeanne, l'héroï- 
ne d'un conte des « Masques et Visages. j> 

C'est une jeune femme de la moyenne bourgeoi- 
sie qui a épousé un Mag'stial. 

Le couple habite Lalue. A l'aspect sale de la mai- 
son mal entretenue, au délabrement des meubler 
erapoussiérés, placés n'imporie où, dans le désor- 
dre de la veille et de toujours, on se rend aisé- 
ment compte que Jeancie n'est pas soigneuse. Ce- 
pendant, eile eut été une femme à qui on serait «iis- 
posé à tout pardonner si à la saleté physique elle 
n'avait pas ajouté la saleté morale. 

Mais elle est ron^^ée d'ambition el de vanité. Elle 
n'aspire qu'à ressembler à Madame X qui possède 
carosses et maisons, à Turgeau. 

A ce compte, la vie du ménage est un enfer tant 
Jeanne retourne le fer rouge des sarcasmes et des 
reproches dans la chair vive de son pauvre com- 
pagaoii donc tjut le tort résilie dans son étroite 
honnêteté de fonctionnaire scrupuleux. 

Hélas! la litanie des récriminations se fait de 
plus en p' us aigre, copieuse el pressante. 

Hect*^^, à en croire sa femme, est un nigaud et 
un moksse qui n'a jamais rapporté autre chose 



126 LA VOCATION DE L'ÉUTK 

da Tribunal que des ordonnances à rédiger aux- 
quelles il consacre un temps Trop précieux. Or, il 
faut qu'elle ait de l'argeut. Très adroitement, elle 
choisit les heures de travail de son mari pour se 
livrer à son offensive habiiuelle alin de dégoùier 
le pauvre homme et l'amener à résipiscence. A 
force d*iusister, elle Huit par réussir. L'homme 
céda. . , 

En effet, un jour, le Magistrat résolut de que- 
mander une faveur. II profita des réceptions don- 
nées au Palais National, à l'occasion d'un anniver- 
iidire du Président de l=i Képublique pour lui adres- 
ser ane de ses filanlreuses allncutions oi!i se com- 
plaisent tout à la fois la bassesse aniiuale «les 
fonctionnaires et la vanilé puénle des chefs d'Etat. 

En récompense dtî ses flagorneries, on lai confia 
une commande quelconque. 

Vite, l'ordonnance dressée — la bonne celle-là — 
il s'empressa de contrarier affaire avec un gros 
bonnet de la place. Le ujaiheur voulut que le bail- 
leur de fonds fût précisément un individu qui était 
en instance de procès devant le iMagislriU. Les deux 
hommes s'affrontèrent en un duel âpre qui s'ache- 
va par une transaclio;) où l'honnear el la justice 
n'avaient rien à voir. Le Magist'ar reçut une ron- 
delette valeur pour prix de son forfait. 

Ce jour-là, il rentra chez lui délivré enfin du 
cauche nar des scènes quotidiennes, m^is combien 
las d'une indicible lassitude morale. Dédaigneux, 
il remit à Jeanne le sac d'or— rançon de leur cri- 
me commun. 

Soudain, la femme hypnotisée par un événement 
si inattendu se précipita sur le métal et s'écria en 
une joie féroce: 

Ouallle papa î A la bel largent. Gadé ça non. . . 

Ah! vraiment, la femme de, demain ne p pt pas 
ess?mbler à cette pourriture 'de nos mœurs,. . 



Elle ne ressemblera pas non plus à e<ît autre 
spécimen déjeune fille d'un cynisme ingénu que 
j'ai rencontré dans l'intimilé d'une maison bour- 
geoise. Je ne dirai qu'un mot de celle dont je vais 
parler, c'est qu'elle porle un nom généralement 
. . 'mpalhique et provoque rattachante admiration 
de qui l'approche par la puis&ance fasciuatrice de 
sa beauté. 

Certain jour, nous parlions de voyages, elle el 
moi. J'exaltais le charme des paysages toscans, l'i- 
vresse des émotions d'art vécues dans la France et 
l'Italie des Musées, des Palais, des Châteaux et des 
Théâtres. 

Je m'enthousiasmai à raconter les œuvres que 
j'entendis jouer à la Comédie française. 

J'évoquai enlr'aulres choses, une interprétation 
impressionnante de ''Sapho" à laquelle j'eus le 
plaisir d'assister naguère. 

Alors mon interlocutrice qui m'écoutait jusque- 
là avec une attention de plus en plus soutenue, lais- 
sa échapper un cri de son cœur. 

— Ah! fit-elle, ce Paris, quand le connailrai-je? 

— Mais, Mademoiselle, bientôt, je souhaite. Le 
jour est peut être proche où vous épouserez un 
homme digne de vous et qui vous emmènera en 
voyage de noces, sur les bords de la Seine. 

— Oh ! alors, répliqua-t-elle, il faudrait qu'il soit 
riche, très riche. . . Je voudrais qu'il soit Directeur 
de Douanes, Ministre, que sais-je, et qu'î7 vole oh î 
qu'il vole des millions et des millions. Et puis, nous 
irions vivre là-bas, à tout jamais. . . 

— Est-ce possible. Mademoiselle, vous n'y pensez 
pas? Et si cet homme était pincé.quelle vie de honie 
meneriez-vous? Vons mênje, vous le mépriseriez. .. 

— Moi, ie mépriser? Je l'adorerais d'avoir voulu 
m'as^urer une vie de luxe, ailleurs, dans les pays 
où cela en v;4ul la peine. .- 

Celte conversation vous paraît énorme d'invrai- 
semblance. Eh ! bien, j'engage ma parole d'honneur 
qu'elle est fidèlement rapportée ici! 



.i28 LA VOCATION DE L'ÉLITE 

Quand une société se compose en p'^rtie res- 
pectable de telles unités, dites-moi si elie n'est pas 
mûre pour tou'.es le>, capilulalions et toutes les 
déchéanf'es. 

Il faut décidément renouveler ces valeurs tiumai- 
nés, tremper d'à îtres àmc'"; en un uîé d de meil- 
leur aloi et les placer «lans une atmosphère revivi- 
llee et phis sa lubie. 

Et qui donc nous aid- rait à ce te œuvre de salut 
et de rénovation si ce n'^sl la femm , elle-même î 
C'est poniqtioi j'ai cru qii il etaii uig nt (ie mettre 
îou-^ le? gê'ns de cœ:ir en face de ces ai goi.-santts 
j'eniités si î.ddes soienl-ehes.— 

Et voilà poinqnoi j'ai osé dresser, en quelques 
sommaires coufis de ciayon, le pot tiait de la fem- 
me de demain telle que mon rêve l'a entrevue dans 
la transformaiion de notre société. 

La législation et les mœurs n'enlravoront point 
la splefidide évolution dont elle sera rabouti5se- 
merit fempoiaire— ce st^ide d'evolunun n'étant lui- 
même qu'une étape dasceitsion. 

La iégi^laiion et les mœuis se? ont attentives au 
b^uiss^ment du monde (jui vimt afin de dégMger 
delà gangue qui renvfloj)pe la Cité nouvelle dont 
la femnid de d-'main sera la plus l'elle parure. 

On les reconnaîtra— la femme de demain et la 
Cité nouvelle— à ce signe certain quelles seront 
deux fois, l'une et l'autre, la cîjair de notre chair 
— parceqa elles aufont été pétries. Tune et l'autre, 
d^^ns les larmes et dariS le sfing des générations 
précé ient^-s. ei parce que nous les péirissoiis main- 
tenant, I une et l'autre, dans l'angoisse de nos 
soLitTrances et dans latlenie de la prochaine déli- 
vrance. . . 



Diderot a dit quelque part que pour écrire des 
re'jiun's. il fj» ut tremper sa plume d.ms de l'arc-en- 
ciel et jeter sur son encre de Id pouii^iëie des ai» 
kh de papi'lûij. 



LA VOCATION DE L'ÉLlTl 129 

Délicieuse opération, en vérité, mais qui n*est 
tout de même possible qu'à ces favoris des dieux 
dont It^ talent est toujours égal au sujet qu'ils trai- 
tent. -Four nous, pauvres annoîaleurs des faits de 
la vie poci:«le, donl la tâche ingrate consiste à si- 
gnaler l'\ déficience des mœurs, des institutions et 
des hommes dans un monde en transformation, 
nous nu pouvions trouver d'autres accents que 
ceux puisps dans l'intimité, les inquiétudes et les 
alarmes de notre cœur. 

Si, néanmoins, par mépfarde, nous avions, au 
cour> de cflle élude, troissé l'orgueil et provoqué 
la colère de la femme haïtienne telle qu'elle est 
mainleiiaiil, nous lui en demandons bie«i tiumble- 
ment pardon. Unn telle mnladresse n'est pas vo- 
lontaire. Ele est encore moins une attitude d'irres- 
peci ou d'impolitesse. Nous l'appellerions volontiers 
un lémoigUHge d'incompétence profesdonnelU. Car 
hélas! notre voix est celle d'un solitaire. Elle en a 
toutes les incertitudes et toutes les défaillances. 
C'est là notre seule excuse. 



L'ART DE LIRE 

COIVIME DISCIPLINE 
tTÉDUCÂTION 

GÉNÉRALE. 



L'AHT DE L!HE COllllE DISCIPLIl 
D' 



'1 ML 



COXFKRENCe PRONONCÉE A PaRISIAXA 

LE 4 Juin 1917. 

EK FAVEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE 

t L'UiNioN Catholique. » 



Mesdames, 

Me«deraoisel!eft, 
Messieurs, 

C'est «ne singulière aventure qui nous arrive ce 
Foir, à vous el à moi. Je viens ici comme à un ren- 
dez-vous d'amour : impaiient, iftqniet, le cœur gros 
d'espoirs el tl'aiîgoisses. C'est que je viens vous par 
lerde la chose que j'aime leplus au monde. Je viens 
vous parl«'r de mes amis, les livres. Je me propo- 
se de vous dire pourquoi et comment je les aime. 
Mais, vou< savez, les vrais amoufcnx .sont toujours 
un peu timides. C'est d'ailleurs la fonction même 
de l'amour d'insinuer dans notre âme ce trouble 
dt^Iicieux qui nous pRraiyse en rendanl f«auche et 
malaisé le moindre de nos gestes devant lêlre ou 
rohjel aimé. Si j'étais engoué de philasophie, j'au- 
rais trouve dans celte inquiétude rarlilice pur quoi 
la nature incline l'homme à ses fins . . . 

Voici donc que vous êtes venus sur la fui des in- 
formations de presse, prohihlemenl bien disposés 
à e.'itenlre une conférence vi qu-, mo/, j»- vous ac- 



13i LA VOr.ATlON DF Ll'iî.lTE 

cueille par des confidences. C'est presqu'un guel- 
apens. . . 

Cependant, j'imnijine que l'aurai un mérite à vos 
yeux..^e vous parleiaiùa.'is la sincérilé de mon âme, 
ce qni ne c.onh'ii)uera utts moins à me coijfoiidre 
avec la génér alité des amounnix, étant donné «qu'en 
amour", c'est tonjuiirs ia vcilie qu'on ment.» 

Ainsi, je vous conlPiu! sans détour les aventii- 
•res de mon ùm^ a iruvers les livir-s que je lis et ce 
sera ina iHi.;on de vuus démoi tirer combien je suis 
iidéie à UI3H p^Fsion de irHiiie ;uis Mais, j y peuï^e. 
le vou'^ dois une prHinièit' confession. On vous a 
infoi mes que niMJs aljjoiis devi.^^er sur l'artde lir<", 
i-i voici «jiirî je ii'je deinande iort perplexe s'd y a- 
vriii nient un art de Jire V 

Sans doute» si i'art deliresenlend de l'art de bien . 
dire, s ii coHiiîiend la ï''r\ç\m de taire ressortir l'élé- 
i^ance, le tîombre fi le ryiinne d une phiase ou la 
iieanté d'un vers» il est cvii)en> que non seulèineul 
il exisie un art rie iite. mai<-: cet ml en ce qui con- 
cerne la ian;^ne IVafc.iise, a son temple et ses fer- 
vents sur le.- bords ac ia Seine. au Con.'-e» vaioire de 
Musique e1 de Déclamation dp Pwris. J'entends que 
'K'.it iVaiiçHJs a a.s.Miuh^ le rûle olliciel d'eiisei^ner 
îa-d oti-njHliri (jue ses ira Jiljo'?^eUes aiquisilions de 
!.» iaiigiiB ne sjieiiî ra.- seuietnent consif,niées dans 
ies vn^'iiiies in-'iuîir:o de^ lexiques mais se tran.s- 
jnellt^n! Mux îiencratii.'ns mui pa-sseni piir des inler-' 
p:\-:es <|ie les ait-ux o-n ■ ^sacrés en po-.-int sur 
i'.'uf lan^irse le iison aidèi-i dont pat le la légende. 
C'-i aîi a son corie er sa dKscipiine. De pieux lidèles 
"Ht recneiili pour ia pusi^^nit-; telle imei pre tation 
o'uije ?i:ade de Jtacmt- iiu de Coineil o laite par les 
prc ie>siijiineis du »ht-;are devant Jes appareils en- 
r- ^^i.sireurs que rit»dusîrie du grâojophone a peV'> 
it< iionnés On a tait nii^ux qae cela, la lingiisti- 
■l'ie a r-iendu s«.'n ri, , !!«;;. d é udes, Eile a trouvé 
iju' iVs sciCiices aipliqucrs h\.iiHijl mi.s au service 
s'e i iadî-s:! !e <!a»i.-^ i invt'iihon du izri^niopiiune ou 



LA VOCATION DE l' ÉLITE 135 

périmenlalion et c'est ainsi que dans la complexité 
des phénomènes que l'élude des langues offre à son 
examen, elle a créé la phonétique expérimentale.S'àns 
doute, celle dernière venue des filles de la science 
moderne participe du trémoussement el de la pé- 
tulance de la jeunesse» mais elle en a aussi la su- 
perbe allière et les vastes espoirs . . . 

Il resle donc bien entendu que si lecfore et dic- 
tion élaient synonimes, mon interrogation de tout 
à rii are à savoir s'il y a un art de lire eut élô non 
seulement s;mb oi))el et sans appUcaiion, mais vous 
auriez jiislemenl trouvé impertinent que je préten- 
de remplir lolli 'e qui nous réunit ici. ct» soir, car 
«il ne me ferait poini de douie-pour m'exprimer 
comme Montaigne— qu'il ne me fut advenu de par- 
ler de choses qui sont mieux traictées chez les maî- 
tres du métier el plus véritablement. » Dailleurs, 
un de nos plus lins diseurs qui est en même temps 
un humanisle avt^li, M. Georges Sylvain, naguère, 
aux conférences post-scolaires de l'Alliance fran- 
çaise, nous a dispensé de généreux conseils sur la 
leclure expressive. Autre est mon dessein, dissem» 
blahle le but que je me suis imposé 

jentends par l.irl de lire la meilleure mêtho'le 
que nous puls.sionsemployerpourtirerprolitde nos 
lectures, mais alors des lectures faites sans émi.s- 
sion de voix, dans i iulimité du cœur et le silence 
de la peni-ée, si je peux ainsi dire. Est-ce pourquoi 
je me sui^ demandé si cet art existe en soi, s'il 
n'est pas la marque de notre seti-sibililé, lexpres- 
sion de nos habitudes personnelles ri so prêtant par 
oons'épieoi, à mille varialions d'individu à individu. 
Cepei danlsi, malgré tout» chaque lecteur obéit à n\\ 
iDobiie d'uvaiice détei miné .celui de lirer un btnérh 
ce quelconque de son t^te a tête avec io bvre qu'il 
préière. il se pourrait qu'il y atl leiies règles coni- 
niunes plus ou moins impératives à tous le-ioc'ciM-i 
t?l dont la connaissance p-ut nous èlre mile- k>>î 
ce que nous allnn-^ chi^n-her eits-^U'hlr'. si vons h* 
voulez bien.— abo.'d.je vous aemamietai ne nous 



136 La vocaTIO.n uk l" élite 

adjoiiiiire un compagnon de voyage, un de ceux 
dont ia curiosilé iiilassabl a remué les idées les 
pins étranges et les plus diverses ail ; d'avoir peut 
élre le droit de se rendre le témoigDage ultime à 
l'approcha de la nuit éternelle que rien d'humain 
ne leur fut étranger. M. Faguet — c'est de lui qu'il 
s'agit— a en eiîet, réussi à codifier les préceptes de 
l'art de lire en un petit volume qui jouit d'une fa- 
veur marquée auprès des honnêtes gens, comme on 
<iisait au grand siècle ( l)D*aiicuiis en font leur li- 
vre d heures. EvKiemment avant qu il parùl nous 
savions lirer avanlM^e (ie r»o« lectures, mais j'ai l'im- 
prtbsioi) qu'après lavoir l.i. «lous levoyous avec 
dep yeux pins allâmes de heaule ceux d^s auleurs 
vers qui nous mciine une paiiiculièredilectton. Donc 
quelques unes des reilexions et ties remarques que 
nous ferons au cours de noire entretien, seront des 
manières de réplique que noirs adresserons à no- 
tre complaisant cicérone . . . 



Le plumier précepte et le plus grand de tous 
ceiui qui domine l'art de lire et qui le icsume, en 
quelque iangue que cet art fe pratique ei quelque 
soit le livre qu'on lit, le premier et 1^ dt^i itier pré- 
cepte de l'art de lire, c'est de lire îenlemenl, de li- 
re très lentement 

Ainsi le conseille notre guide, ainsi le veut la rai- 
son, ainsi le soliicit^^nt nn^ *nlérèts. 

Nous d*»\on> lin lentement parce que cet! là le 
critérium .principal u après lequel nous pouvons 
juger de la valeur des ouvrages de res})nl. Nous 
devons lire lentement parce que c'est là le moveti 
le pins certain que nous ayons de pénétrer la nias- 
se et ie détail les idées dûn écrivain, de ies peser, 
de les remuer, de ies soumettre au choc des nô- 



i'- ijit. 



LA VÛCATION DE l'élite 137 

très afin de reconnnîtrc au son qaVlles donnent 
si le mêlai esl de bon ou de mauvais aioi. Lire 
lentement c'est méditer. 

Seul, le lecteur qui médite trouve dans les livres 
lus autant d'occasions pour faire un retour sur soi 
et en arriver à une vraie découverte de soi-même» 
Ah! je sais bien que ie divin Mage du royaume 
de^ lettres, Anatolii Francis, a énoncé quelques 
vérités narquoises, enveloppées d'amertume, dans 
les paroles suivantes enpruntés d'un personnage du 
« Lys Rouge : s 

«On ne dit- rien dans un livre de ce quon vou- 
«drjil fjire S exprimer, c'est impossible. Eh! oui, 
«ie sais parler, avec mie plume toul comme une 
«autre. Mais pailer, écrire, quelle piiié! C'€St une 
misère, quand on y songe, que ces petits signes 
«dont sont formés les syllabes, les mots, les phra- 
« sps. Que devit-nl l'idée, la belle idée, sous ces mé- 
« chants hyéio-liphes. à la fois communs et bizar- 
« res? Qu'est ce qu'il en fait, le lecteur, de ma pa- 
«ge d'écrilure? Une suite de faux-sens, de confre- 
« sens et de non- sens. Lire, entendie c'est tradui- 
«re. Il y a de belles traductions, peut-être, mais il 
tn'y en a pas de fidèles. 

«Qu'e-il-ce que ça me fait qu'ds admirent mps li- 
«vres, puisque c est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils 
t admirent? Chaque lecteur substitue ses visions 
« aux nôtres, nous lui fournissons de quoi îrolter 
€ son imagina lien, j» 

Vous l'entendez bien, 

Mesdames. 
Mesdemoiselles, 
Messieurs. 

Le plus troublant écrivain de notre siècle a pris 
soin de nous enseigner toute ia philosophie de ia 
lecture en nous disant que lire c est traduire. S'il 
a mélancoliquement ajouté iju'il n'y a pas de tra- 



158 LA VOCATION DE l'ÉLIXE 

ductions fidèles, quoiqu'ils puissent y en avoir de 
bonnes, il nous a également révélé par là le seui 
idéal accessible à la médioci ité de nos moyens. So- 
yons donc de bons traducteurs des livres que nous 
lisons en les méJitani longuement. Défendons- 
nous surtout contre Ihorrible péché d'adultérer 
noire joie et de gaspiller notre temps en contrac- 
tant cette habitude chèie aux lecteurs de sols ro- 
mans qui, dans la hâte de voir comment cela finit, 
veulent, dans quelques heures Fabuler un livre de 
trois cents page>. Un dit que ce péché est com- 
mun aux lempéranients ardents qui font des œu- 
vres d'imagin.-ition leur passe-temps favori. Eh! 
bien, il ne faut pas hésiter à condamner de telles 
pratiques. Car cela Cbl du {^àchis, cela est un gen- 
re de folie, cela est tout ce que vous voudrez, 
mais cela n'est pas lire. 



Donc, nous acceptons pour fondé que le pre- 
mier principe de 1 art de lire, c'est de lire lente- 
ment. 

Mais en dehors de ce fait acquis, peut-on lire, 
duil-on lire tous ir's livres de la même fnçon? 

Certainement non. Les livres sont divisés non 
poii»t seulement selon les talc'uts de ceux qui les 
signent , mais par catégorie des matières qu'ils 
itaileiil. Nul ne sera assez étourdi, j'imagine, de 
vous demander d'accoider la même atiention à 
« ilivolutiou créatrice» de .M. Ccirgson, et à l'Iion- 
nèle fait-divers qu'Octave Feuillet a immortalisé 
dans <i Le roman d'un j^^une homme pauvre?» Il 
y a donc des. livres d'idées, des livres u'imagina- 
lion, il y a des œuvres de théâtre et enfin, il y a 
les vers. Chacune de ces catégories requiert une 
disposition spéciale du lecteur que nous allons tâ- 
cher d'indiquer. 

iVaburd, ioute lecture met en branle noire acti- 
\!ié nerveuse et plus )n lecture est sérieuse, p'us 



l.\ VOCATION DR LKLlTE lo*.' 

-celle activilé a besoin (VcHre poiilcniie d.'ins sou 
dessein, forlinée dans son ni-'^caitisnie. Eli! l)ifn, la 
lireriiière .condition à réaliser lors(|>îC vous niiez 
ouvîir une o'isvie imporlanîe de science ou de 
pliilosopliie, c'est que vous amernez, en quelqutî 
soile, une adhésion inlime f'e votre volonté à i'aclc 
(jue vous aile/, aecomplir. .le veux diie (|ue vou:^ 
(levez vous niellie en état... 11 lauî commander 
J'éveil de votre atiention par tout un slialn^euM" 
(iaido-î-u^gcslion Car les jisyclioloji^ut-s U(,u> <v)\ 
a|>|M"is que latlention voloulai«e csl ii'.le de l lut.' 
lèl l'AM^^'wM-z vous tlone. que de la leelnrf; i|uc 
vous îdiez fai'-e, vous lirt^ez un [uolit (jueUon(|u»^ : 
or'^ueit iéi^isime d^' couiiais^aticis auiim» niées et 
atïjrmies, uolorieté possdjie élayée sur un savoir 
léel, ou— i)lus simplnmenl — joie de se senîir ;«- 
L;rHndi soi-njème ajiiés une longue conversation 
avec un homme qui nous dépasse de toute la qian- 
deur de son laienl ou de son géuie et que nous a- 
\()iis réussi à siuvre'sans hop de peine. Alois ou 
sera niieux (jue disposé à comprendre on sera en 
ét.itde réet-ptivilé pour assimiler. Cej)endanl il y 
a jieu de teidr coiiiplt; de certaines auUvs condi- 
tions. D.-.ns ni)lre })ays. les iidliiences ou m.lieu 
ji!iysi(jue el du miliLni humain iie sord p:i^ a dc- 
d..i.;iier. La liM-ture sérieu-»' e.Ni^e la plupart du 
lemps la ^eli•ail^■ et la. liaiKjitilUé. 

.\v vous eu prie, iuytz, même pour un», hcme ou 
deux, la méjièrc (jui jacas.-e, les eid'a.'ds 'pii piiul. 
hni cudialiîés de uiouvemenls et tî(!uhis d<- h i; 
dres-»'S, rinq)it()yal)le havard (jui mâche el remâ- 
che ^' ks de-ihieics iJ0UVt'h(.s polilujue.- » < ii ief^ 
<h.'îiiir)s (•onnnéra;.;es «ohlenus d'îii.e source .tiiio- 
nsée» l'jj véiilé, il n'y a i?as île jjiies ein omiti 
pnu!" vous empé. her de tenir vo!r»^ loie dar s \olre 
<M)iiV< rsalion avec un éc[i\aia ausléi'c. — Et ijUt-De 
heure doit on de préi'érence choisir? V.cn Dieu, 
cela dépcn^ évidemment dv' maniivs eon;:: j,cn.ees, 
-Mais je ne serais pns éloieîit' de 'loire (pif 1-' ma- 
lin es! plus pu'op'e a e-* :,;!'i!-.' d-: iiavaii. .V celte 



140 • LA VOCATION DE L'F.LITR 

beure-là, en effet, le cerveau s'est reposé des fali» 
gués de la veille, l'air est plus frais et l'esprit plus 
généralement dispos. Alors on est automaliquement 
poussé à accoïTtplir de petits gestes qui sont les 
signes physiques de raiteniion: Tes yeux s'ccarquil- 
lent, le front se plisse, la respiration s'allère en 
on rythme plus long. La curiosité ajuste la volon- 
lé en une attitude expectanie et toute de tension. 
L'appétit de l'intelligence ainsi stimulé, l'esprit est 
en étal de réceptivité Le diHlogue commence. Oh! 
laissez parlt^r voire interlocuteur tout à son aise. 
Suivez-le avec vi^^ijpnce et circonspection en ayant 
soin de l'arrêter de temps en temps pour marquer 
sur voli'e cahier ou sur votre fiche ce qui dès les 
premières pages vous apparaît être l'idée maîtresse 
qui mêue la ronde des autres idées. Et alors de- 
mandez lui des explications sur les surprises et les 
nouveautés qu'il vous a révélées, et, si d'aventure, 
toutes ces choses vous étaienl'déjà familières, il les 
a peut-être habillées de vèlemenis plus somptueux 
et plus cossues. Etudiez-en donc réloOe et la tex- 
ture. Vous démêlerez la trame de l'écheveau en 
connaisseur qui expertise. Cet examen vous amé* 
liera à des hypothèses sur la valeur de l'écrivain 
et de son œuvre. Vous vous tromperez peut-être. 
Mais vous auiez eu de quoi «fiotlter votre imagi- 
nation» et ce sera tout bénéfice pour voire culture. 
Jl est encore une autje mélhorle un peu pins lon- 
gue quoique d'un intérêt tout aussi vif. EU» con- 
sif-te à marquer d une rfflexion les passages qui 
vous ont jaiu les plus saill^nis et à poursuivre 
volie lectuie jusqu'à la fin. Mais alojs il vous faut 
revenir sur vos notes, pour disciitei', inieiiog^r, 
accepter ou rejeter telles et telles idées. Vous aurez 
«traduit» mais ce sera profit pour vous môme si 
votre traduction est fausse. . . 

El puis, au fait, je me demande s'il y a des idées 
tellement innombrables que l'on ne puisse pas tou- 
jours les ramener aux principaux chef» de file de 
qui les autres se réclament et qui les gouvernent et 
les éclairent ? 



LA VOCATION DE L'éUTE l4l 

En somme, quel est le concept philosophique <iui 
ne puisse se résumer dans les données très simples 
de l'élernelle énigme de la vie?Qu'est-ce que l'hom- 
me ? D'où vient il ? Où va-t-il ? De quoi est lait no- 
tre univers et quelle est sa fin ? 

Ne sonl-ce pas en général sur le développement 
de telles idées que les reiij'ions et les croyances 
s'édilietit et n est-ce pas pour y répondre que les 
philosophes raisonnent depuis plus de cinq mille 
ans qu'il y a des hommes et qui petrseid ? Donc 
lorsque vous ahord^z la lecture des ouvragips qni 
sofirenl à vous aider à déchiiîrer l'énigme de ia vie, 
il f^iil qjie vous soyez vous même un peu en me- 
sure de conslruire voire petit roman de l'intiiii pour 
que vous no soyez ni trop dupes des arliticesde lo- 
gique, ni trop prompts à rejeter des théories con- 
tre ■lesquelles vous n'êles qu'imparfaitement armés. 

Et, si je necraignais de trop vous ennuyer .je vous 
demanderais ia permission de concrétiser ma pen- 
sée en vous citant un exemple. 

Je voudrais émettre quelques observations en 
marfT[e d un livie d'idées. 

Ji s'agii du volume de M Gustave Lebon intitu- 
lé : ysijcholoijie. de l'Education. 

Je l'ai ciioisi, à bon escient, j^arce qu'il est trt-s 
répai du daus ;. ulre milieu intellectuel, parce qu'eu 
oulre, il Iraile d une que.-lion dout personne ici ne 
se désintéresse el sur laquelle chacun a sa petite 
rebelle parlieulicre. 

Voici donc un livre qui s'éJaie, sur des considé- 
raiions psyciiologiques etquie>l, d'autre part, bour- 
ré de faits puisés, notamment, dans d«^s documents 
otïiciels sur la réforme de l éducation en i'rance, 
publiés en uS9J. L auteur, selorj les habitudes de 
soit esprit ajiressif, lVaj)pe l atlenlion dès le6 pre- 
mièr'^s pages pnr u?ie cniique atdenle des métho- 
des de l'Uni vcf. site, puis à ia partie coustraciivti de 
rouviag*^, c'est par une loi mule laptdane, pu'ii eu 
résume ia doclnne, en disant que l'objet de ioule 



442 LA VOCATION DK L'ÉLITE 

éducation consiste dans Varl de faire passer le cons- 
cient dans {' i nconscient. T oui le livre a été écrit pour 
démontrer la véracité de cet aplsorisme. C'en est 
i'idée maîtiesse, essentielle, dominante. 

Or, si au couî's de votre lecture de la Psychologie 
de Véducation, vous De vous élcs pas arrclés très 
ion-iuernent sur relie simpif; formule, pour eu tirer 
toutes les conséquetices que l'auteur y attache, si 
vous ne lui avez pas demandé son état civil pour 
découvrir qu'elle esi une filie un p< u tapageuse de 
Técole naturaliste basée sur l'associaiiisme, sj vous 
n'avez pas rouvert voire blhl otliéque pour cher- 
cher d.ius ArdigO les inéiues théoiies mais plus ani- 
plenieul expliquées, vous ne serez pas en mesure 
de comj)rei.dre îe livre tout ejttier, encore moins 
}'(:urrez- Vt)us faii e le.- réserves qu^aniène la docli ine. 

Et d'adleurs, quelle en esl la valeur réelle ? 

Nous ne souimes pas ici pour; en décider. Quoiqu'il 
en soit, nous retiendrons de la forrnale de M. Gus- 
tave Lebon que cet éCfivHin accorde une pari pié- 
pondérante à I aiilomiUisnie psychologique dans la 
l"oi"n)Htion de l'homme. 11 s'ensuil, par conséquent, 
que ni la raison, ni la conscience ne peuvwii pré- 
tendie à la direclion complète de noire vie ; que 
notre vraie persoiinnlilé esl éiMyée sur des ajjrég ils 
UonI esl l'orme noire subconscit-nt. 

l.a conclusion que nou< avons si allègrement ti- 
rée de laphoi'isme de M.Gustave Lebon est-elle lon- 
dée ? t'eut-éire.Ce qui est certain c'est qu'elle nous 
a fait réfléchir, ce qui est ru>n moins certain c'est 
que de 1 eifort de notre propre intelli-;ence nous 
avons lire le bénéiice indéniable d'une méditation 
sur i'utj des plus graves problèmes de la vie Immai- 
ne. Noussoiumcs-nous trompée dans iesdéduclions 
que îions en avons laites ? il e.-t j)0<sible. M;.is je 
cranjs que l'imi.iorîaiîce accordée par l'auleu* ai au- 
lonîaliiiuîe psychologique dans la formation de no- 
tre iîidividuaiiié n occupe une place liés considé- 
rable dans lèVi-iuiion de la peijsee de M. Gustave 



LA VOCATION DE L ELITE l^J 

Lebon, et si nous consullions, par ordre de datf , les 
éditions successtvfS des neuf oiivia^fes qu'il a con- 
sacrés à la usvcijologie di-puis les iLois psycholoyi- 
ques de i i'vuluiion des pfiif)les, » paru en 1894 ( «ji; 
il nous M I .-SMblemcnt mali.ailf's. nouç auire's liaï- 
tiens, s*:it <iil eti pa*sanl,)]us(^u.''a/t;a- Enseiyurmeiits 
psijcIwUniigupH de Ui giierve uctudle w piuii en tUI5, 
nous coiistalHior^s que celte i'iée sVsl alîeniiit^, s csl 
déveiopivjc et forme la cliarpe'ile d une œuvre rcs- 
I>ev'.fiblf> f)ar le nombre et l inip(H»anie. 

Voilà coinni'n!, à mon «^iv\ U leiiure att^riiive 
lies oiivrn<^es au<ièr^^>i <ioit non- amener a des con- 
rinsioiis ru"lrsial>lHs, ppiil olre, mais (j'ti nous ont 
ohii^ës it un f>IT<»ri. d mlelligeiiif donl nous n^" nou- 
vuK^s tirer que le mt-ilieur tiioii;. 



Ij les (l'iivres d'îmB^in;il!on,-Commenl doil-on 
les lire ■-' Muu lM^n,(l^'UX ailern;»tives &e pr«-sentet!î. 
Ou liier» on les lil pour se déiass»^'r (Vspril lie tvi.- 
vaux pUi!^ ai>--orbHnls ou bien an les bleu cribuu'-- 

Je me bâie de (bre que là lecture trf/Kyi/f n'a fu!«: 
une autre mélbode que celle que je viens d în*ji- 
qner et cVsi auKs nutf chose exttètnenîeîii seueu- 
sf H int-uH' un p»^u péni;>if. Car b vous ictui pris- 
«4»^ renoncer ù lrv>u\>*r du |>!alsir la on i«-s iwilres 
i»amu»»*iit éianl «totuie que poin* remptir \\)\^** >(*!{•• 
ce dans sa piênilu*ipr voii> de» tf4:»b;,'e» «i? v«>uis iî- ' 
Vf er rt la ehasse aux iùéesavMr va ineisie Ardeur que 
fc'ii s'aiiissati «îeqtieUpit r«*i)a«l) Vif i»'-»i».ivô tiem*^- 
taphysique. ^îal^ »i, |»ur c-aiîte. voe,?* r."H:e> pouii 
fiaii-'**** »ie lellts p'eoi ctipatio:»."^, la ieciure ib*s n»- 
nians dail eir r l^i!*' ^V?.'i/»'/i)r//4. sans ib:ii v, inuib da.^s 
fc.i» to«ia»»trf flîttd t-Sî.WJlqut,' celui doiî: nuu- av^.jis 
vonvrnn io;u n .L". i; •: 

Avarn toi>i, îi btut bure t-otrirniiT u v;iby aiU-M^ . 
vous aban'JOiJii»-; u Un. v>nis i:i >i«*er .s-eu.»*s'e^ vo-t- 
fHiss»*r ftnbo»M-injef. i.cei c' esl in irur: daciivii 
quvk ex»*rce >i:f Vi)us, suri-. a»; s"ii - a^'» ie b-iu'tb'ieî- 



141 LA VOrATIOX DE l'KLU.E 

jiclions, pans prélenlion. Mais vous devez vous res- 
saisir et vous demander - liial»»! é sa suciulence — 
<ie qrot est jnit te plal qui vous a élé servi et alors 
ijf^n n'est plus décisit pour vous pei nietlre d'épi cu- 
ver la valeur de telles (ouvres ([ne de les soumet- 
tre à une se(!onde lecture. Les (puvrrs laible.^ ou 
niJMliocres ne lésislent pas à l'épreuve. Elles s'éva- 
.Mouissenf et rentietit dans la nuit de l'oubli avec 
nue facilité éU)ririaule. 

Tandis que les œuvres qui ont élé édifiées par l'o- 
ritjinaiité mIu taleiii, mènif lorsquViJes choquent 
nos^oû's et nos liabitud»^ s de pensée, vivenl eu 
nous pnr la parcelle de v»rité qu'elles oui dérobée 
au Irojiblaut iucouuu qui nous ♦-■uveiopiie et nous 
dépasse. El puis enliu, il y a ronwns et romane. 

Tels sont des tranches de vie que Tari a inode- 
)*»s dans de la beauté: tels et tels nous élèvent lort 
au-dessus de nous-niéu.es en nous propo.'^anl un 
jdéal qui dêpa>se no-; »K>yeu-; enfin leis aulies 
• >nt façonné des «ypes d'ufie vérilé si f»énerale ^-l 
avec un si puissant ^énie, que nous nous arrêtons 
à chaque mouienl pour nous inlern';;er^ ^av<^ir 
ni ee ne sont pas lios propres vices qui sont ainsi 
crncifn^R ou J)ien les secrètes qualités 'pie nous 
îtoiis attribuons qui sont t-taléesau ^{land jour on 
l)>»*ii encore SI ce ne .snni j «î» la vie et Je caiaclè- 
re «iu voisin que rindiscrel dévoile f onr le plus 
grandi éf'uuouissemeui de notre malice. Quîtod de 
telles œuvres nous toml>ent dans les luain?-, il nest 
pas besoin ti'un .lutre cnlèi t* pour en jii^er la va- 
leur, soyons «'enaiiis r^u'elles sofil jailes de mains 
ti ouvriers Siivour'uis en les paries jusqu'à I ivres- 
se. C'est ia Vie qui unsi^v. ïl ne saurait y avoir <ie 
m-Al a nous e»» repaître les yeux. 

Mais i} y a wtf* aiiUe catêfjone de romani^ qui» 
à pan les qualités que i <»us voions de si^n.'der. 
po.s«?ciieiit quelque c.'iose qui le-; classe a un rai»» 
ps'.ti.tjbH? e t-sl ce qn^i appellerai des rou^tn- d*»- 
ti -ca Liiiién.'! dt-ceux i:t rt-side ».,mt a la loi- .btns 



L\ VOCATION- DR L'F.UTF. 145 

le réalismi des personnages et dans les idées dont 
ils sont It^s |)rot:t^unistes. On sent qu'à liavers .r* 
récit assez SDiivrnl lluu, l'aulenr stme J^a peusee 
avec DO.; -iHlarii.'e et ^énérosilé. A celle marque, 
vous reconiiaîtrez les roinans seniblaliles û ceux 
d'A.iiaiule France. Puis enlin, d autres écrivains 
plus enaiiiis à appuyer l'-ur (Jemonslrauon ]tiv ries 
iails vivants délacheiit dans la société de leur temps 
les imp^^rtections, les vires .centre lesijuels ils tire*^ 
s--nt d'cloqueiUs réquisitoires et pour la j>uéri- 
fcon des(}uels ils proposent des remèdes. Il> soni 
pai' dessus lunl des nioraii-le-, h leur manière. Tels 
sont les loinans de M. ?aiil Bui.HdKr, pnr exen*- 
ple, qui exeicciU ^ni notie jrnntsse U4J ailiail et 
M\ïr inlliien^e »;i eonsidéiahics, 

l.h 1 bien, je suis d'avis (jue uns inle'Iecluels fié- 
quenleul ces cal^ijories d écrivains avec la même 
vi^'ilance et la méjne circôn^pectlon que je recoin- 
luaiuiais linsiant d avant Car, en _^veril*^, M. i*aul 
li()(;n(;KT— pour ne citer que lui— modèle ses per- 
souiiaiies avec une telle mailiise, il les l'ait parler 
ei ayir avec une hîibilelé si séduisante que iiotis 
n'avons j»uère ie l^mps <ie reajîir cunlre des arlili- 
ces ^'t des s'jphismes (|ui senïbicnt être des expres- 
sions de la vérité absu'iie. l'ourlant queUpies un»'S 
des llièses dont il >e fait I âpre délénsenr amènent 
chez plus d'.m d eidie nous un peu i-lus tjuo des 
réserve-i. mais de vi«{o Meuses protesUitiojïs. M l'aul 
Bjurjjei a peut être des titres ptjur.étre un diiv.-. 
ttîur de coustjcuce dans la société fiançaise d au- 
jouid hui. Il a du .i»out pour J'apoIo^étit|ue chréùen- 
ne. li t;>l Un tVrvent lidèledu tradHionnaiisme ei se 
réclam-i lou: à ia ttui-î de Taim; e! d Aa-^M^le i.O'.vvf.. 
de Joseph de ^lAlsiH^. et de Hoxni.iv l! r^s' \\u ih* 
ceux qjie la lumeusc crise morale li'- ral];nr« l'rcy- 
f.is u msur^'cs du"» une alutud>* \lc n-a. U'in e' <ie 
«•tdcre conhe Ir'yi princp»-s d^- la Itèv.du ion fian- 
ça ix* si i»ù SOU! sorlifs iu»lre naiioud»tè et ia ju-ïte 
lit.'ulJou de notre ut!ii?ci atit. . 



140 LA VOCATION DE LÉUTE 

Que îoules les iiiées (Je M. Paul Dourget soient 
adéquat€'S à l'élal actuel de la Société française, ce- 
la est fort possible. Je p^ux en discuter d'une façon 
spéculative et tort détachée d'ailleurs Mais que cet 
écrivain soit considéré comme un oracle pour une 
très grande partie de notre jeunesse, j'ai le droit de 
m*éloiMjer paice que j'y tiouve un ceriain paraio» 
*xe qui nie trouijle et me déconcerte. Et alors, j'ai 
également ie droit de me demander si cet etîgoue- 
inent de la part ùe nos jeunes mleliectuels ne ré- 
side pas dans un enihou.«-ia>nie condamnable, dans 
la connaissante- un peu superficielle du mouve- 
ment des idées de la Fnuice d'aujou! d'Inii, dans 
une appréciation sommaiie, non point du niej ite 
d«^ j'écrjVHiu mais des ihéoi ies dont li se t;dt l'ripô- 
ire di»gniattque et inliaurigeyiil. Voyez-vous 

Mesdames, 

MesdeiHoisellej», 
Me.-sieui s. 

comtnert î'ait de lire e! m^me 
de 'ire de> romdia.s }>eui amener a de graves coh- 
îroverse'^? Voyez-vt>iKs contineiil tians une defuo- 
iMaiie qv.i cn»:'»cîie sa vo»e cl ses litres, il ne sau- 
rait \ av.jr «îr- i{ue«ti«>iis futiies dn moment qn*» ces 
anesl.ous voft.fiuen» ia funuatiou iulelUduelte rt 
ni.Mjiif tin», tiirii.'» art-, je veux aire lu loj}î>al>or) de 
. tUii' .'f(!»f*^MiativeV Aussi i>ien, il ma pam que 
sur unt' ii>;}iJV'«î iii irritante . eiix ♦]«€ l^s hMsaids de 
1 occasion amènent u P'arler uu puidic, ont poiii û^» 
vijir ii'."\j>ji;urr leur opif»ion av>i- 1j netteté ei ia 
laidite ȏf ia i.iui abs(jiuf tiatuhtse. . . 

î>:iiiire pan. *t loujour? a pro|>os (h- Inrt -le li* 
T»r fl^\« roi'.f»r>s. }« mf permtt.H de viuis <-onterqt!e 
♦•e?l^in djni;»nei»e, uii^ ;emie iiiie, fort mteli i^t^Nte. 
a qui j av;»js Vitnîf etprHté«ia Vagabond» ► kW 
NLiriîMne r.uleilt* vViilv forom'^' une petite rriervedle 
i'sr:. im .'jàtei-iiuK- accomjj;ti.nc du billet sut' ani: 



L\ VOCATION DE LÉLITE 147 

Monsieur, 

Votre "petite merveille d'art" la Vagabonde^ à n'en 
pas douter, est p;irfaue quant à la iorme, mais si vous 
vouiez bien accepier mon lium'oie jugement, je vous dirai 
que la morale ù en tirer n'eSw })as des meilleures. Aussi 
vous avoueiai-je que ce genre ne me piait pas beaucoup 
et je me permets de vous poser la question : Si une jeune 
fille vous demandait de lui choisir un livre, lequel lui 
envcrricz-vous ? Tel est mon cas et j'atcend-;. 

Je lui ai l'ail remeilre toul aiissiiôl ufi autre ou- 
vfaije, en lui assuiani qu'elle pouvait le lire couî- 
me l'évangile du joui". 

"Mais, j ai également défendu devant elle, l'iudé- 
peudance de i'ait el je lui ai rappelé — à ce pro- 
pos—le mol que le poêle antique metXJaus la bou* 
flie d'un dieu eu pprianl de l'Olympe: « Il n'y a lien 
de laid dans la maison de mon père » Certes on ne 
saurait trop s'élever conire celte prétention de su- 
ballerniser lait à des lins utiles. L'art se suflit à 
Im-méine el, à ce litre, n'est ni moral ni immoral. 
La morale est, par dessus loul^ allaire convejilion- 
neile, chanj^eanle snlon les époques, quehiuel'ois 
cliau^eanle selon les latitudes, changeante selon 
les sociétés, les croyances el les races. 

L'art, de quelque iaç«>n qu'il s'exprime, que ce 
soit par une coml^inaivsou de coulems, de sons 
ou de mots, qu il vivilie d'un souille d'ardente 
beauté ia pierre, le maibre ou le bionze — î'arl 
dans 1 incertitude de ce. qui fut et dans l'aoîioisse 
de ce qui sera, restera le seul téuioin incorruptible 
pour déposer devant les siècles de la part «le ^ran- 
denv (jue contint le rêve des l'ou'es miraorlalisé 
par le {^énie. Er voilà poiirqnoi ^i j'avais ufie lille 
de 20 ans, c'esl moi qui lui enseignerais ce qu'il 
peut, y avoir dimmoileile beauté dans une page de 
Zola ou de Uos-ue;. 



148 LA VOCATION DE l'ÉLITE 

Et puis enfin, admettons, on instant, les normes 
de la morale qu'adopte notre société, si difficile 
qu'il soit d'ailleurs de les énoncer sans défaillance. 
N'est-ce pas que, considérée à ce point de vue, 
l'œuvre d'art vaut autanl par ses qualités intrin- 
sèques que par l'intention de malice qu'on y met? 
Qui me garantit que J'imaginalion d'une jeune fille 
de 20 ans ne serait pas sollicitée par des sugges- 
tions troubles en lisant telle exhortation de Saint 
Paul dans son épitre aux Corinthiens ou telles di- 
lectionsquerecommande ï'Imilatiun de Jésus Christ 
conlie Jos mauvaises tendances? ( 1 ) Qui me dira 
que Us violences incestueuses de Phèdie ne trou- 
bleront pas la pureté d un ( ceur ardent de 20 ans? 
Quel scarubile n eût point provoqué celui qui eût 
osé exposeï" dans son salon à Pftrt nu-Piince la Ve- 
nus 'iu Titien dans sa blonde et royale laniité com- 
ujc elle lest an Musée des oifices de r'h)rence? 

Ahî MesilauKs, Mesdemoiselles, Messieurs, pi 
nous voulons trouver de rinimoralilé coûte que 
coule dans une œuvie ù'arl, je crains qu'il n'y en 
ait très peu qui puissent remisier à l'examen le pbis 
superficie). Certes, je poursuis, moi aiis-^i, d'une 
haine farouche la pomograihie .sons quelque lot - 
me quelle sh pr»^sente que ce soil pat le livre vui- 
gaiiv, sur l'écran du ciiinna ou encore par' les im- 
monoes caries po.^lalf^s dont la circuiation clandt^s- 
line est un élémeul de corrnplion autrement dan- 
lieieux que les roinaiiS incriminés. 



( t ) - Si i'on ni»'(iit(^ un instjint avec rémotion C.ilhoiique, te 
mysiéic di' l\'ijc!iiu-isiir, CfUe siililiû;ation de la))Osses>ioii chp^nvl- 
ie. on if.siP' rJlV;iyé de l'inlfn.siu- i\f. passion féihinine qiii sy toniiin- 
?a. i'uR urif- l«Mnine qui, diUiS i'.«l»iri»tf du leniire désir ùperijii n';«ii 
senti b;iU»uri>r d.»ns son t irur les a|>pi'ls de Sainte- l'l»orèàe à sou 
Diteli, les fxt;is«'s ije l'i/*iifa/m/*.. ' 

Lniuiie licrnaiiiiii — Sja'.slfitt 

\ l.;4 " li<"\ ision J<'S v.ik'urs " df la tomme-. 



LA VOCATION DE LiUÏE 149 

Mais eiiire une œuvre rt'nrt et une œuvre d^» por- 
nographie il y a, en vpiilé» tonle la difTérence qui 
sépare l»s p'ales producli</iis des ponppcs inécani- 
qufs fabriquées en séiie fl la slalueilc de tene 
ciiile sortie di- l'ai» lier et sur lru(iielle l'artiste a 
ronrbé pieiiseinei»t sou frui»' cljaigé de feiveur ^X 
de dévotion. 

Donc lisez vos romans avec un esprit élc:vé et 
vous n'en aurez point l'imiigination salie. 



Ft maintenant il me l^rde de vous rlir^ roroment 
à mon f,Mé. il ••onvieni de lire 1rs o&uvics drama- 
tiques et les œuvces po^^tiques 

De même qa il y a romans et roman'*— ainsi que 
nous en avons tait la remarque precedemujeut— de 
même il y a pièces et pièces. 

Il va drs niècps de theAlJ<» qui sont f.«ites exclu- 
sivement pour être jouées sur la scèpp. 

iM.Fagn^'t a iudi<'ieusemeiil ohseivé que re sont 
tonle^^ anx^iieles le tnlent des acteurs ajouieàlin- 
suKîsaiice de l'écrivain. Il y en a d'antres (|ui ne 
s<mt que de l<»n<is dialogues, sans vie et sans action 
el (pli ga^4ient plultM à être lues qn à être jouées; puis 
enfin, viennent les pièces (ini ^oiHiennent I intèièt 
aussj bien daps le cabinet de leclurn que sur bs tré- 
»eaux. Je crois qu'à celle catégorie, il faut riiu^er 
IfS classiques e( parmi nos tontemp«waifis les piè- 
c»-s que signe M. Bataille, par exemple. .1^* ne sai« 
si je me îiompe, mais les n'iivjes dram»lique5 ont 
un tel dondr^. nieîntjailerquand elles >ont belles que 
je résiste dilTicilemeni a la te; lation de les jont-r 
tout seul et pour nuin plaisir pCiSni lît-l. h' \- kw 
«lire que seul chez iuo;, jVn joue tons les lôb's 
successivement. Combieti de lois, en etlel. n ai- 
je pas entendu gronder, en moi, et tour :i lour. i;i 
colère impuissante d'ŒIdipe. les fureuis d Auesip 
ou les i-oprécalions de Camille ' Aussi bien \f cvoia 



150 ,LA vuCAiioN DK l'Élite 

que lorsque les persoiniages d'une pièce son! biei» 
vivants, oiî les empêoliera mulaisémeiil d'exploser 
leur exubérance en des lectures failes à liaine voix 
qui vous donneront Tillusion d'assister à la repre- 
senlatlon sur la scène. El j'ajoute que la inènie ob- 
servation ou presque esta l'ai ro en \:c qui concer- 
ne les œuvres poétiques. 

Les poètes— elj'enleu'is par là lous les adorateurs 
lie la fonne, tous les amoijreux du verbe qui suggè- 
rent l'idée par ia musique du vocable -les poêles, di- 
sais-je, qu'ils s'expriment en vers ou en prose, écri- 
vent auianl pour l'éblouissement de nos yeux que 
pour la joie de nos oreilles. Si on devait les liie 
ou tout l3as ou tout haut, on n'ép! cuverait qu'une 
jouissance étriquée, qu'un plaisir amoitidri, parce- 
qu'à la volu|ité de comprendre on n'aurait pas ajou- 
te l'ivresse des sonorités et des haruionits. Il taul 
donc laisser les poètes nous cofifesser loul bas, dans 
ia quiète intiiniié des conlidences chuchotées et 
murmurées, puis alors, nous rediiofjs la chanson 
tout haut, sans prétention d'aucuiie soite, sj ce 
nest celle de nous bercer du lylhrne ei de la ca- 
dence des vers, à moins cependant que ikjus ayoï'^i 
reçu des dieux le talent rare de savoir expiim^r les 
moindres nuances du vei"s, alors le plaisir est tlon- 
ble. C'est préci.'-ement ce ijue vous allez éprouver 
tout à l'heure. 

M'"" d'Aubigny avec une grâce toute p;ii ticulié- 
re, a bien voulu accepter, en etfci, j vous lire troiiw 
ou quatre poèmes dont la beauté réside loui au^si 
bien dans ..'a subtilité des sentimeiils qu'ils t-xpij- 
ment que dans la savante harmonie des voiuidcs il i 



V i L'uypantMn de MtUt d AulMyrty sw lu sctut Jui ac^umi 
il pdv dt vt.fi applaudxtit^menls qui rfcloubtèrtut a lu fit. àt t/ai- 
yMf pjëine lu. 



La vocation de L*ÉLIT€ 151 

LES ROSES Î^'ISPAHA». 

Par Leconte de LISLE. 

Les rose? d'ispalnn danr. leur gaine de mousse. 
Les jasnîins de Mossoul. les flcuis de l'Uranger 
Ont lin parfu'iî moins frais, ont une odc-ur moins douce 
O blanche Léilaî que ton souflle léger. 

Ta lèvre est de cor.ii!, et ion rire léger 

Sonne mieux que 1 eau vive et d'une voix plus douce, 

Mieux que le vent joyeux qui berce l'oranger. 

Mieux que l'oiseau qui chante au bord du nid de mousse. 

Mais la «ubiile odeur des roses dans leur mousse, 
1.1 brise qui se joue autour de ioranger 
El Tenu vive qui fiue avec sa plainte douce 
Ont un charme plus sûr que ton amour léger! 

O Léïlnh ! depuis que-de leur vol léger 
Tous les bai.seisoni fui de ta lèvre 'si douce. 
Il n'est pas oe parfum dans le pâle oranger. 
Ni de céîesie aromc aux roses dans leur moussc- 

L oiseau, sur ie duvet humide et sur la mousse. 
Ne chante pius p.ir:ni ia rose et 1 oranger; 
i/e.iu vive des jardins n'a plus 'le chanson douce. 
L'au'i^e ne dore plus ie ciel pur et léger. 

Oh que ton jeune amour, ce panilion léger. 
Revienne vc''s mon cœur d'une aile promme et douce» 
Et qu il p.ufume encor les fleurs de l'oranger, 
Les rosei, d ispahan uaus leur gaine de mousse ! 

ÉLiaiE 

l'oéme d'ÂLBERT SAMAIN 

Quand ia nuit verse s& iiistesse au nrma'.nant, 
El que, paie au baicun, de ion calnu- Msaye 



155> LA rf5CATlON OE L'étlTE 

Le signe «sçntieî hcr.'; du temps se défrnge. 
Ce qui l'aderp en moi s'émeut profondtment. 

C'e«:t rheure de pensée où s'a'lument les lampes* 
La ville, où peu à peu route rumeur s éteint. 
Déserte, se recule en un vngue lointain 
Et prend cette douceur des ..nciennes estampes. 

Gnives, nous nous raisons. Un mot tomhe parfois, 
Fragile pont f ù l'ôn-ie o 1 r.nie ccrr.n^unique. 
J-e ciel se décolore; et c'est un charme unique. 
Cette fuite du temps il semble, enire nos uoigts. 

Je resterais ainsi des heures, 4es années, 
Sans épuiser jamais la douceur de sentir 
Ta tête aux lourds cheveux sur moi s'appesantir. 
Comme morte parmi les lumières fanées. 

C'est le lac endormi de l'heure à l'Unisson, 
La halte au bord du puiis. ie repos dans les roses ; 
Et par de ion^s iîis d'or nos caurs liés airx choses 
Sous 1 invisible archet vibrent u'un long frisson. 

Oh ! garder à jamais i heure élue entre toutes 
J'our que- son souvenir, comme un parfum séclié. 
Quand nous serons plus tard ias d^avoir rrop marché, 
L.onsoic notre cœur, seul, ie soir, sur les routes. 

Voici que les jardins de la Nuit vont fleurir. 

JL«-s lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues. 

Vois, ie dernirr layon ?gonise à les bagues. 

Ma sœur, njînteuds-tu pas quelque chose mourir ! . . 

Mets sur mon front tes mains fr.-îîch es comme une eau pure. 
.Mets sur mes yeux tes mnins douces conime des fieuis ; 
Et que mon âme. où vit le goût secret des fleurs. 
Suit comme un lis fidèle el pâle à ta ceinture. 



LA TOCATTON DE t^Hm 13^ 

C'est la pitié qwi pose ainsi son <3oij?t sur nous ; 
•Et tout ce que la ter-e a de soupirs qui monterr, 
il semble qu'à mon cœur enivré le racontent 
Tes yeux levés au ciel si tristes et si doux. 



LES PEUZ MÉKÉTRIERS 

Par Jean RICHLPiN 

Sur de noirs chevaux, sans mor:, 
^ans selie er sans étners, 
Vav le royaume ùe;^, iTJorrs 
Vont deux blancs ménctric-rs 

lis vont un gaîop d'enfer, 
'iout en rà:l;<nt leurs cit -crins 
Avec Ufs ar'jjiei*! de ter 
Ayant (ici cncveax pour crins. 

Au fracas des durs sahois. 
Au rire des vioii.)!u-, 
l.'-'i 'lîorîs sorienL de^ roiubcai'C : 
a Hop ! Dansons l Cabrsoions ; » 

E; les trépasser., roveux. 
iSuiveni par bundi cssoùtlanis 
Avec une tiamtr.e aux veux, 
Koiige uans it•u!'^ c;ànes i^ian:-;. 

Souijain les cne^*au\ sans mors, 
^.in;> selle ei ::.ii;i t;l;■;et■^. 
ii^nii haitc. ei vciC; u^uaux mores 
Par:fn: n.-: :i;-?ariî:tr:s. 

Le premier dir d'jne -o.x 
io:îu.«i!i couvne un rvuiyanon: 
« ^Vouiez-voui Vivre d'eux tcii^ 
Vents ! ia vie et: mou nom. t 



154. La vocatIwN d^ l'élîTe 

E: u>i3s^ même les plus gueux 
Qui de rien i» avnieut joui. 
Tocs, dans un élnn fougeux. 
Les moris oui répondu: **OUI** 

Alors Fautre, d'une voix 
Qui boiipiruit comme un cor. 
Leur dit. a lN)ur vivre deux fois 
]i vous :aui aimer cncor ; 

Aimer donc, enlac'.z-vous. 
Venez l'amour esi mon nom I » 
Mais JOUi. même les plus fous 
Les morts ont répondu ''NON î '* 

Tous, de leurs doiijis décharnés 
Montr^jiu leurs coeurs en lambeaux, 
Avec des airs ue damnés. 
Soiu renirés dans leurs tombeaux. 

Er les biancs ménétric-s. 

Sur leurs noirs cnevaux sans mors» 

Sans seile er sans crriers 

Ont iaissé dormir ies morts. 



I îu Damoclès YJEIX 

.^i peiite, <i fine, oh! si naîche er si belle 
Qu'un baiser vio'eri vous serait un péril 
E: vous meuraii 4 i'àme une angoisse mortelle, 
v'ous êtes, chère enfant, un paîiel en exii. 

Vcus êtes un pa^^rel de Princesse ou de Reine, 
Vj-i pasieî me'veiiicux ou'ur; gcnie anim.i, 
L'n pas'el évoqué d'une époque loinume; 
Fra^onard vous conçut, llaiour vous cravonna. 



LA VOCATIOS DE t'fcUTE 155 

Une pointe de rouge, une mouche un peu pâle 
-Posant au coin du ne?, quelque gratti de beauté. 
Dans vos cheveux, ondes, poudre à la maréchale, 
El vous voilà changée en portrait enchanté. 

Ah! frais pastel de grâce et d'élégance noièvrcs 
Qui passez dans mon rêve en rjbé de clarté, 
Délicat bibelot de vieux Saxe ou de Sèvres, 
Je me sens adorer votre fragilité. 



Je crois obéir au vœu viénéralen rend^u! uii hom- 
mage public au laieiit si souple de M'*'*' d'Aubigay 
(jui a interpiclé les 4 poôtnes avec un art consom- 
mé. 



H est bien entendu que je ne vais pas gâter par 
aucune analyse la minute de beauté que nous ve- 
nons de vivre ensemble, mais il est cependant né- 
cessaire dfc vous faire remarquer que le rylhme des 
strophes avec leur cadence musicale, ne pouvait é» 
tre apprécié que par une lecture à hante voix. C'ei-t 
ici que l'art de lire pourrait aisément se confondre 
aveciarl de bien dire. Cependant il suffi» d étresiin- 
pienient trotté de lettres avec un peu de clariH sur 
Ir's ioi.> de l harmonie pour qae vous arriviez â mar- 
quer les mouvemenisde la phrase. Mais alors il faut 
que vous suiviez avec fidélilé les poiictualirins qui 
sont les indications principales du sens et de t'en* 

i VîitMWit' 

je ni'L'njpre>se d'ajouter tjue les même? observa- 
tiiUKS so!)t applicables h la pfO^e lyrique do ce? iuiua 
l'Cîivaiiis 

CtMUi pr<i>>e esl assiijetii à une disciplina aus.«i s»— 
vère que celle de m niOlrique poétique;. Vous con- 
uai^se/ i.»,ii> cfnui{»eî: pai/es de iiuasuel.de Lnaleau 
biiand. de Renan uu de Jaurès (|ui sout de imvts 
auiA'eilles il est même ic;;^eiidairede cilt-r qut-ique- 
uaua oei. oiajs-utii iunèbrt's et quelques uns îles 



ISe lA. VOCATION DE l'Élite 

Skermon& de Bossuet comme les modèles les plus 
classiques de la prose nombreuse et harmotiieuse. 
A ce propos. Monsieur Faguet a donné une tiéfini- 
tion du nonnbre qui n'est pas seulement une hell« 
image mais aussi une jolie Irouvî^ille. Sicela ne vons 
ennuie pas Irop, voulez-vous bien me permettre de 
vous en faire saisir la justesse? l/éminent orilique 
a dit qu'une phrase nombreuse esl une femme qui 
inurche bien. 

El maintenant faites un petit eflForl d'imagina- 
tion» considérez ce qii il pouvait y avoir probable- 
ment d'allier, de h>4Uiain el de maiesfipux datvs la 
dc^marcbe di'cctte Henriette Mari«^ de Fiance, Reine 
de (îrande Bretas^ne que Bossuet a immorta}i>ée 
par i'oraison funèbre si connue et puis admirez, 
d'autre pan» le souffle lyrique, l'opposition «les con- 
trastes, Ihannonis et le nombre du morceau que je 
m'en vais e£;sayer de vous lire, vous verrez si la 
comparaison de M. Faguet u'es( pas une judicieuse 
pensée. (1) 



Chrétiens, que h mémoire d'une* grande reine, fiHe 
femme, niere de rois «îi pui>sanis, et .souveraine de iroi*J 
royaume-i. appelle de t )us cotes à cette triste cérémonie, 
ce disc<>ars vous îcra par.iitre un de ce'; exemples leaoï.t - 
hies, qui fiaîeiu aux yeux du monde sa vanné toute eu- 
î)<-Ve. Vous venez dans une seule vie toutes les cxirciiiités 
des choses humaines : la félicita? sans bornes, aussi bien 
que les misères ; une longue et paisible jouissance dune 
des plus nobles couronnes de l'univers ; tout ce que peu- 
vent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur 
nvcumuiée sur une tête, qui ensuite est exposée à touts les 
oii:r«ges de la toriune ; la POnne cause d anord suivie ue 
bons succès, et, .depuis, des retours soudains, des cnangt- 



«1> A la rpi>f'iition d« cr>tt^ coniérence au fiaii-Haitit^n vers «-t pro- 
!»p ont ol^ lus |».'tr des diseuri jualeuieut aiiiiés (iu public .M M. Etien- 
ne cl uuiiu^rd. 



LA VOCATION DE L'fLTTB 157 

ment inouï': ; ia réhcliion îongtemps ^etemie, k la fin tout 
M faii maîtresse ; nul trein à U licence ; les lois abolies ; 
U majesté violée par des attenuts jusqu'ators incoimas ; 
l'ustirpaiion et la tyrannie sous le nonî de lib^rtv ; une 
reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite da;fts troîs 
royaumes, et a qui sa propre patrie n est plus quun insic 
iieu d txil ; neui voyages sur tr7r, entrepris pctr une prin- 
cesse, maigre les tempêtes ; i'Océan étonné de se \*^ir trs* 
versé tant de fois en des appareils si divers-^ gj pour des 
causes si diflérentes ; un trône indignc'.Vient renversé, et 
miracuieuscmtnt rétabli. Voilà 1^, enseignements qv.:: 
Uieu donne aux rois : ainsi fan-Vi voir au mt>nde le néant 
de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles tious 
manquent» si les 'cxpricstions ne repoi»d<;fu pas à un su- 
Kt SI vas^ij et si élevé» les choses parleront assez d'elles- 
"it-Uxe?,^ Le cœur d'uiMT ijrande reine, auircfuis élevé par 
une. S", longue suite ue prospérités et puis pioneé lOiii-a 
coup dans un abime d'amertumes parlera assez hau; ; t'i 
s II n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux 
))nnccs sur des évcnenients si étranges, un roi me prête 
stb paroles pour leur dire: Et nunc, zc^esJnteUix'ite eruJc 
mini çui jadicatis terram : << Entendez, ô grands de la ter- 
re, in^iruisez-vous, arbitres du monde. » 

Bticore que je craigne de irisser votre j^énérosité, 
vouiez-vous bien me permettre d'oppostr au lyris- 
me du grand orwleur chielien celui du plus grantl 
^•ntiaineur d'hommes que le socialisme français ait 
lait itaitre et qu'une balle stupide a ravi a \d tiihii- 
ne du Palais Bourbon. Ecoutez celle maiznitique pa- 
Uf de Jean Jaurès exaiiaiil le courai^e . . . 

Surtout, qu'on ne nous accuse point d'abais'.cr et d'-v— 
nervcr les coura^CF.. L'humanité est maudite, s! pour fai- 
re preuve de couraire elle e.^t condainnee a tucr c'terr.rlic- 
ment. Le couragî-, ai:jourd'hui. ce n'est pas ik- n:ainîcnir 
sur if ntonde ia sonibre n\:i:c de la (iuerre, na..-c Jerribie, 
mais dormante, dont on peut toujours se fiaîier eue-"!»; 
éclatera sur d autres. Le courage, ce n est pa^ Je lais-^t-r 
aux mains de ia force la solution des coniiits que ia rai.s.jn 



158 LA VOCATION DK L'ÉLTTE 

peut résoudre; cat le courage est l'exaltation de l'homme, 
et ceci en est l'abdication. Le courage pour vous tous, 
courage de toutes les heures, c'est de supporter sans flé« 
chtr les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que 

firodigue la vie. Le courage, c'est de ne pas livrer sa vo- 
onté au hasard des impressions et des forces ; c'est de 
.garder 'dan^ les lassitudes inévitables l'habitude du tra- 
vail et de l'action. Le courage dans le désordre infini de 
]a vie qui nous soiiicltc de toutes parts, c'est de choi- 
sir un métier et de le bien faire, quel qu'il soit; c'est 
de ne pas se rebuiei du détail minutieux ou monotone'; 
c'est de devenir, autant qu on le peut, un technicien ac- 
compli ; c'est d'accepter ct~dc comprendre cette loi de la 
spécialisation du travail qui est la condition de Tnction 
mile, et cependant Ue ménai^er à son regard, à son esprit, 
quelques échap»)ées vers ie vaste monde et des perspecti- 
ves plus étendues. Le coura^je, c'est de comprendre sa pro- 
pre vie, de i2 préciser, de l'approfondir, de l'étai^lir et de 
la coordonner ceucndani à la vie générale. 

Le courage, c'est de surveiller exactement sa machine 
à fiier ou à tisser pour qu'aucun fil ne se casse et de pré- 
parer cependant un ordre social plus vaste et plus frater- 
nel où 'a maciiine sera lu servante commune des travail- 
leurs libérés. Le cour.ige. c'est d'accepter les ctmduions 
nouvelles que la vie iaii à ia science et à l'art, d'accueillii 
d'explorer la complexire presque infinie des faits et des 
détails, et cependant d'eclairer cette réalité énorme et 
confuse par dîi idccs généra' es. de l'organiser de la soule- 
ver par la beau:e sacrée des formes et des rythmes. Le cou- 
rage, c'est de dommer ses propres fautes, d'en soull'rir, 
icais de n en pâi être accaPié et de continuer son chemin. 
^^ Le courage, c es: d'ajmer la vie et de regarder ia mor: 
d'un regard tranquille; c'est d'aller à Tidéai ei ûe compren- 
dre le réei ; c'est d'agir et de se donner aux grandes cau*»es 
sans savoir quelle récomî>ensc réserve a noire enort ! u- 
nivers profond, m s'il iu: reserve une recompense. Le cou- 
rage.c est Ue chercher la vente et de la dire : c'est de ne vai: 
suDir îa loi du meiisonge triomphant qui pir^t, et de ne 
pas laire écho, at notre ame, ae notre bouciie et àt no» 
r.;a:ss aux appiaudiiscnjciiti imbéciciies et aux :i.,ce? 
un.i:iaues. 



LA VOCATION DE L'ÉL^TE 159 

Mpsderroigelles, 
Mesdames, 
Messieurs, 

J'abuse, li est temps dé conclure, 

c JorîTf^hf ' i^^/^'i« ^' conférences snr la vo- 
ouP mnJ }''* ^^ '^'''^'^ récemment, à cetfe nl.^e 

St pa ^au'il^hr^' "" *^^^'^"^*^ ^^ commande: 
cellP*;^i^ ?o^ -^"^ manque ies verlus essentit^lles : 

aflrmafions i'avai«anr.J^!.;i! " • ' appui de mes 

lemenT. ''*'"' •"'""^» g^'-^, 'isez beaucoup. lisez len- 

Plu1'averl";euxdel''r'' '" '''''"" "^'«^ <*« veux 
léflécïir """"'^^ ''v'-es qui vous ont faille 'plus 



iQO LA VOCATION DE L*ÊL1TE 

Si je pouvais me permeltre de formuler quelques 
vœux, je souhaiterais que tous les haïtiens fussent 
aplesà jouir des bienfaits de la lecture ufin que nuî 
d eritr3 nous ue restât en dehors de la Cité de lu- 
mièje qu'estla pensée humaine condensée en quel- 
ques pages d'écriture. 

Et je souhaiterais aussi de voir se répandre par- 
tout non poiut c^es bibliotiièques conlessioiinellf^ 
' mais des bibliothèques publiques, nationales et mu- 
nicipales où les œuvies de tous ceux qui luttèrent 
pour atlranchir notic espèce des servitudes de la 
matière et de la barbarie pussent se coudoyer com- 
me dans une réconcihation posthume et dans un 
mutuel élan de jusiice, de paix et de tolérance. 

Mais en attendant que mes vœux se réalisent, en- 
veloppez donc dune chaude sj'mpathie des œuvres 
telles que la Bibliothèque de lUnion catholique 
dont la seule existence constitue une victoire écla- 
tante de l'initiative privée sur l'inertie proverbiale 
de l'Etat. 

Lisez, jeunesse qui m'écoulcz. et ne soyez pas ef- 
farouchée que nous vous en donnions le conseil. Je 
sas bien que nous de cette génération qui gravit la 
côte des âges, déjà essouifiee et fatiguée, nous vour 
rendrons le patrimoine national amoindri, déchi- 
queté, mutilé. . 

Je sais que nous continuons à vous offrir le spec- 
tacle de nos haines miser ables et de nos pauvres i i- 
vaiîiés. 

Oui, je sais tout cela et je sais par conséquent 
que nous n'avons pas beaucoup le droit de nous éri- 
ger en censeurs et en conseillers. Mais n'est-ce pas, 
camarades, que nous sommes frères dans la honte 
etlasoulïrance"?Eh bien! sans que vous examiniez plus 
3vaîiî quels sont nos titres pour paraître devant vous, 
voyez d'abord, voyez surtout quelle est la valeur du 
présent que nous vous apportons. Si vous le lixiu-' 
vez digne de vous, jouissez-en, sans même vous de- 
mander Si rinteuîiun qui vous l'a offert lut frnter- 
ntiie. Or, la bonne nouvelle que je vous apporte ce 



LA. VOCATION DE L'ÉLITE ^^ 

soir c'est que la lecture des ouvrages de goût est 
l'un des moyens de nous aft'i anchîr même provisoi- 
rement, même momenlanémenl des conditions de 
♦urpiiude où la veulericl'ignorance et la lâcheté des 
uns et des autres nous ont plofigf's. Lisez donc jeu- 
nes gens. Lisez pour vous instruire,' lisez pour ap- 
prendre à devenir meilleurs que nous,- lisez pour 
fuir quelquefois les réalités mauvaises de notre vie. 
Car« lire un livre sérieux et élevé, c'est retourner, 
en soi-même les grandes pensées humaines » [ lire 
c'esf souvent ] « admirer » et « cela aussi est prier» 
et c'est une prière à la portée de tous. » 
Lisez jeunes gens, lisez beaucoup. Usez lentement 



HAÏTI ET LA 
QUESTION DE RAGE 



Dfa.'X Conffrexces prononcées a Port-au-Prin"!^ 

EN l^i'^-J ET 1907, AUX HÉUNIONS P0ST-SCOL\IREi UE 

« L ALLIANCE FRANÇAISE. » 



LE PRÉJl'GÉ DES RACES ''' 

A PROPOS DU LIVRE DE Mr. Jkam FINOT 



Il n'est peulêlre pas trop tard pour présenter 
au public hiiïtien une œuvre parue au début de cel- 
te annéo, dont la probité scJentifîcjue, la sévère or- 
donnance et labondante information sont hors de 
pair. Pour ma part, depuis plus de cinq ans que, 
).argoùtautant que par instinctif besoin de défense, je 
consacre une bonne partie de mon temps à m'occu- 
per de ces éfudes. je n*ai jamais trouvé dans mes 
recherches un livre ni plus sincère, ni plus géné- 
reux. Te sais bien que M. Anîénor Firmin a écrit, 
en 1885. sa Ihèse d'anthropologie positive sur l'éga- 
lilé des races humaines; je sais bien que M. lianni- 
bal Priée a laissé sur la milière un ouvrage pos- 
llmme qui lui tait le pîus grand honneur. Mai«4 en.» 
lin l'un et l'autre de ces ouvrages, malgré leur rué- 
litH re-peclif, malgré la rigueur scientifique de 
leur docujnerjtalion, ont eu le tort— pour certains 
esprits— d'avuir é;é écrits par des Haïtiens, et ils 
ont pu paraître suspects de partialité. Je ne suis 
même pas loin de croire que c'est l'uniqae raison 
qui les enipêch* d'avoir leur place marquée dans 
ia iitiérature socio-anthiopologique moderne. 

Ce sont ià, il faut i'avouer, des repioches pjérils 
!ijai.> qu'on ne peut tout de même pas adresser à 
M. Jean Finot. Sa haute position dans la presse fran- 



(î) Le préjugé des racea ( Fétii Alcan, lOS Bd. 3l. Ger-iiaso, Pi- 
ric 1900 \, i'M- Jeac Fiiioi — 



tC6 Î.E PRÉJUGÉ DES RACES 

çaise donne à sa parole nne poitée con'>idé!abIe. 
Directeur d'ime imporiante Revue parisietine ( i ). 
ses précédentes t'IiKies i ont fait avanUîgen^enient 
connaîlre dausle nioiide ?avai\t. Atissi, esrt-ee j-noins 
pour faire !a. cri[i(|ne dé ^on dernier ciuvruge que 
poî.T en vulgaiiseï- les principales paitjes que nous 
avof's osé en rcsumpr les six cents pages. Nous 
nous excusons d'ores et déjà de ne poiivoi!' reridt»^. 
ici !e vibrant accent de vérilé qni anime ce noble 
el puissant Jivie. 

1 

La division des luimains en races slipérieures et 
inféf ieures est 1res ancienne. On doit à Oobineau^ 
eu 1854, Tune des premières ciasilications dans ce 
sens. Ces temps; derni<ers. Vacher d^i Lapouge, pn 
France, a essayé, après tant d antre?, d^ démontrer 
— avec un peu pius de vernis srientilKJiue— qi'e 
la mesure de 1 iudice cèpiiidiqne (2) est la base de 
la f.iassiiiciilion d .-s humains. Ainsi les races qui 
donnent un indice céphalir^ue de 72-7.'> ( ou de 70- 
74 crûne ?ec) t^pj-ai tiennent aux doly-cliocéphales 
(dolychôs, long);, tandis qne celles qui présentent 
un indice cèphnlique de Sô SI) ( on 84-8Ô ciiine sic> 
appartienent aux J)rachycépiiâ:c-s { hrachns, couri, 
x-nd). Aiix dol\cliuce('î;alts serait dévolue la jius 
liautç intelligence, reujpiie du monde: <.''esl l'homo 
Europens, tandis que les brachycéphales sera'ent 
plutôt les races «iit^s inférieures : jaunes, noires, etc. 

Au reste, pour donner un cer lain caractère de vé- 



i La Rev.ie .incirnnc Revue des Hcvûes. 

2 ' 'L'in*iicH ci'i'lialiquc est (a lonjiruf'nr, plu*; ou moins acpfntu-'-e 
du ditiiii^trr aia(«ro-|MtsUiit*urtlu ciin<' GO!U|>.iref' ;i cwlt- d ' .son 
diaitèlre truus^cr-jal 1.^» i'inguwjr liu tii;v!jjèLre trai).s\tiëai tuuili- 
Viièe pnr lOf* »»t divisi-e i-ar i*' «iiitiiiè^re iof.piti.itiiii.il iIoiiih' ce 
qu'on est convenu U';i;)i»eii^r l'indice téj'lialiijm.'. Soil un crine 
dont le'Ttiirit'jkrf aiiU;ro-i>r>slt-i-ii-ui- .«i-jraii .tu ilin-nt^Ue transvti s d 
comme rft à J, « t«x 1oo : Ù, s^-.-rail de 77. 77. ) Firtnir», E^falité 
des Ilaces Humaines, r'iviiou '2i Kut- rjoufTlot. Parii:. Î88j. 



•LK pr.wuni*: ors p.ACf:? 107 

racifp À leiirlhùse. la jpliiparl des parlisans mo<5or- 
•nes de linégaiilé huinaine se réciarnent de !a Ihéo- 
rie danviniomie sur ro'igiiie et révolution des es- 
pèces. 

La doctiin'^- transformiste, qii a été l'hypothèse 
la plus gén^^^•a!ement admise dans le monde Rcien- 
tifique pour expliquer rorit^iMe des espèces, a pour 
base comm^^ t'ou sait, la Félectiofj naturelle et l'hé- 
I édile des caractères acquis. 

En plîel, î)ar\vjn soutient avec Larnirck que l'u- 
sage ou le non-usage des organes crée les modifi- 
c liions morphologiques, lesquelles 'Sont ensuite W- 
xées par l'hérédité. Tel est. par exernpip, le cas de 
la girafe qui vit dans des endroits peu fertiles et ne 
trouve si pâtiu'e que sur les arbres élevés. 

" Elle se voit obligée de tendre son cou pour 
)»ron!er leur feuillage. Son cou à la suite de cr-ttie 
habitud-^ s'est considérablement ailoofré et ses jain- 
lies de devant sont devenues plus longues que cel- 
les de derrière. " Aiojtez à cela que, en vei'Hi de la 
loi de séleclcon, seules ont survécu à !a famine les 
jjirafes qui sont arrivées ainsi à ailo?t.^er leur cou 
en se croisant entre elles, elles ont perpétué ce o^- 
ractère ac({uis qui distinjrue si franchement eeîle 
espèce dongnlés " Donc, d ai)rès ce qui précédp, 
il esi entendu que pour la tormat'on d ur»e esjxci^ 
nouvelle il faut lo. l'apparition d'une qualilé naa- 
velle, *Jo. I hérédiié de celle qnaliié. 

Tout cela suppose, d antie part, un travail sys^-- 
muiiqne. organisé par la nature en vue de uitiisij- 
iiir la nouvelle variation On cot-çoi! sans peiiu; 
combien cette hypothèse <iemande de temps pour 
expliquer l'appaiition d'une variation ciie/. kwh^ es- 
pèce animale ou végétale. Or les géologues les pins 
autorisas ont calculé que la consoiiiation de iri 
croûte terrestre sesl elîecruée en une période de ^*S 
à '2i)(j millions d'années. Aussi l^^s adversaires de i;-. 
théorie'dat winienne se recrutent-ils noinbceux pat jjîî 
les gf^ologues qui déclarent, avec lord Reiviii. que ceî- 
le théorie ferait tiop vieillir le globe déjà très vieux 



iOH LE PRÉJUGÉ CES RACFS 

D'ai3tre part, les néo-darwiniens, (Wallace, Weis- 
man. Gallon, elc), reprenant plus soif^neuspment 
l'éludo du phénomène de la girafe si>»!iaté plus 
haut, ont conlesté lu validité des cunclusions de 
leur maître- Ils ont justement prouvé que la lon- 
gueur du cou de la girale ne pouvait pas êlre expli- 
quée par ses efforts pour brouter le feuillage des 
arbres élevés et ils ont également nié l'hérédité du 
cou long ac(iuis dans ces conditions. 
JLa doctrine de Darwin, battue en brêclie, iî fallait 
rouver urte explication à l'étrange appurilion de 
reUe nouvelle espèce de mammifère. 

Depuis les travaux (ie U. Hugo de Vriés, le célè 
lire botaniste hollandais, une autre théorie est, à 
i'beure aclueile, loit en honneur choz les naluralis- 
ies M. de Vries, par une série de patientes et scru- 
puleuses expéi'iences, en est arrivé à prouver que, 
:iun momenl donne, sous liniluence de conditions 
spéciaîrs des es})èces nouvelles jaillie^^sent brusque- 
ment, spontanément. 

C'est ainsi que, à l'époque secondaire, entre an- 
tres exPiDples, " on constate l'apparition soudaine 
des lézards dinosauriens, f^-ij^antesques, comme le 
Broiitosaure, de ia grandeur de quulre à cinq élé- 
phants réiuiis, et de tout petits ressemblant à de 
petits oiseaux". 

La tlicorie de M. de Vries repose, en fin de comi>- 
te, sur une mutation de lespèce an lieu de !a va- 
riation individuelle proposée par Darwin. "L'espè- 
ce appaiait et existe un certain temps. Sujette au 
changement spécifique, elle donne lieu à une espè- 
ce nouvelle qui se montre brusquement sons l'ac- 
liou de causes déterminées dorit les raisons nous 
échappent. L'espèce primitive d'où elle nous est ve* 
yiue vil un certain temps à côté de celle qui lui dctit 
son origine et disparait. Mais ia variété ainsi créée 
est leileinent ùdlérenle de l'espèce njerc queh;croi&- 
sement enne les deux lievienl stérile, voire même 
impossible ". 



LE PKf:JUGÊ DES RACES 169 

L-^s trav.iiix do M. Armnnd Caiîlliîer, à propos 
«lu {lifjnieiit des vin- et de ses nombreuses variétés, 
cortlirinon^ largement la théorie de M. de Vries. 
Poiusiiivant ses reclierches in-çzénieiises sur la ma- 
tière colorant'-' dvS vins, les alcaloïdes des tabaf.s, 
i. ^ diveis.f's albLunines. Armand Gaulbier a établi, 
d'une façon Inijiincuse, que ^chaque fuis qu'il y a 
vaiialion et pioducîion d'une nouvelle race, non- 
seulement les caraclores extérieurs analomiques et 
bis(oloi.d<:{nes du nouvel être vaiienl, mais encore 
la st'uctiire et la composilion même de ses plas- 
ma^... En un mol race i>ouve!Ie veut dire varia- 
tion profofide dt s plasmas. » 

Etant doiinée, i)ar cortains côlés, l'analogie qui 
existe entic le rèpne végétal et le rèf^ne animal, ton- 
tesccs exijcriences fidles sur la géncseel 1 histoio<îii3 
des planîo-; doimeni le droit de poser des conclu- 
sions, dès îiiainlenaîil, sur l'évolution des espèces 
animales. > 

dépendant, on a voulu se rendre à Tévidcnce et 
c'est ainsi que des ai aiyses cornparées oht éîé fai- 
te? sur les matières albuininoides cliez différents a- 
nimaux. Là aussi on a constaté que race ou espèce 
veut dire clian^emeni piofond. dillerence radi.:alc 
des plasmas. Les albumines du cheval sont difl^ren- 
tes de celles du mulot; il en est fie même de Cflies 
du sin;.'e et de Ibomme. P.Cazneuve (cité par Jean 
Finot)a mis en lumière quo. *'l émogiobine du sang, 
en piis.-anl d'nn animal à un autre, dilTerent chaque 
fois comme le démontrent Sf.s formes cr(stal}ines,en 
ses piO|iriétés secondaires et les hématiiêrjes qui 
dériveiiî"'. 

QucsidoTiC on tient n l'origine simiei^iqne de l'hom- 
me je lais remarquer que dans l'étai actuel de la 
science il ne peut y avoir là dessus que des hypo- 
Ihésesd ordre général -il faut admettre, avec lathéo- 
rie de de Vries, que la race humaine est une espè- 
c-i nouvelle, dn transformation explosive, une ma- 
nière de ' inoiislre"zoo'ogique, prirue d'emblée à une 
époque donnée fous l'itilUience de certaines coadi« 



170 f.F rRrUT.lî DK? RACE? 

lions impossibles à délerminer. C'est l'hypothèse à 
laquelle se ! allie Metcl)riikotf. (1) 

ï)ans tOJiR leR,cas pi la race iiumair)e, tcHcq'j'elle 
existe «"> l'heure actuelle, pré.-ente de^ analogies re- 
marquables avec les s'Hi^nes anLlîropmorjihes,)! n'en 
exisie pas moins des dillétences esseniielies, capita- 
les, entre eux; tandis que, maigre leur évidenic 1)oj>- 
iie voloiilé.Iesaiilhjopuio^istesn ont jamais pu si;ii)a- 
ler un fait, mais un seul lait, m'entendez vous, re- 
latif aux variations du san«^ entre les divers i>roupes 
hlancs, noirs ou jaunes. l^artout c'est l'idenlité abso- 
lue. 

Bien plus, voici une autre remarque qui j^tle un 
jour nouveau sur la qtieslion. On sait quH n'y a que 
ie sarjg des êtres appaj tenant à la ujême variété 
qui puisse leur être impunément ifjjeclé On ne peut 
ainsi infuser le sanj^ d Ufi lièvre dans i'oigamsme 
d'un iapin;de ia somis dans l'organisme d un cîjien, 
«l'un cheval ou d'im autre animal quelconque. Oii 
ne peut pas non plus mjecier ie sang d*un animai 
dans les veines d uu iiomme. Dans tous ces cas, ie 
sang étranger, ne pouvant pas îusii)nner, va élre -ie- 
tiuil or détiuira l'organisaie qui en areçn rintusiou. 
Par contre, on peut infuser dans l'or^nnisme d un 
bomme jaune le san^i d un blanc ou d uji ncjire '.au- 
cun désordre pailiculicr ne peut en resullei. 



Cependant, on n'en a pas moins cl-îs^é les hu- 
mains en races supérieures et inférieures sur les 
prétendues ditlérences anatomiques, dont les plu'i 
miportantes auraient été constatées à la tête ou au 
crâne. La crâniométrie (2; et la céphalouiétrie (3; 



{!) Melchnikoff— Etudes »ur la nature humaine M.T<s.>n, Paijà 

(ii> Mcnsoralion du rriuv. 

(3) M'-nburaiûn» do b \fU' sur le \i\ant fl sur i.- ca<.L«\rf 



LE PKÉJL'CÉ DE5 FACF.S 171 

ont pris tout d«^ s'.iilc une importance capMalc dans 
Ta fit h ropologie inodenie. 

Mîîis ni l'uMe ni l'aulre de ces doux sciences n'a 
doîjiié deré.'^pJîaîs apprétiabU-sâo iioiiitde vuede la 
-énlité des faits Toutes les mesures prises, tous ît'S 
calculs fails out 'dbo'iti à iinR confusion telle qaV 
on (n a tirA le?. coiVclusious les p!os' bizarres, les 
pii's »-x!rava;jaiUrs. (J'est ainsi que, sonveut, on ver- 
ra, dnus les diverses classifications propfrsées, 
«les Cafrps ou d'nutre> catégories de Nègres marcber- 
«. (Me à côlp avec des Parisiens, an des:>us des Japo* 
nus, au dessous des Allemands. C'est un chaos dans 
lequel les esprits les plus sagaces ont de la peine 
à se reconnnîire. Cependant, on a en reconrs enco- 
le à d'autres procédés concernant le poids dn "cer-- 
wan et la masse encéphalique; on s'est égale- 
ment arrêté sur le cubapie du crâne. Hélas ! là aus- 
si les résuliats sont pitoyables. En désespoir de cau- 
se, enfin, on s'est raitattu sur d'autres caraclères 
anaîomiqut^s tels qi>« la taille, les clieveux, lépro- 
f^nalhisme, la couleur. Retenons cette dernière dif-' 
térencialion.' 

Rien ne semble plus trancbant que la conleur d^ 
la peau chez les différents c^roupes humains. Pour 
l'observaleur superricicijHdifj'érence estcaracliristi- 
()ue enlre un blanc, un noir et un jaune. Cependant 
tout Cela se ré'juilà la couleur variable des cellule> 
du coips musqucux— cûuîenr dije trèsprobabiement . 
à rinllucncc duiniiieu représentée, eu ce cas.par-rin- 
Icnsité des rayons solaires. Au re.-.le, Vircliow» le 
célèl)re hislolof^iste allemand qui a spéciaieménL 
étudié la queslioii, nous dit que sous le microscc- 
)e "il n'yui ni blanc, ni noir, ni jaune, tout y est 
brr.n. La peau du iR^gre Irahit sous le microscope 
des pigments foncés de même que celle de l'Euro- 
péen le plus blond. . Les différences de coloration 
se lédui.^enl à des différences de qt\intilé, non de 
qurdilé'". ^î^l plus loin le même auteur ajoute qu'un 
blond plucé d;in> nn certain milieu, deviendra brun 
fcl rêciproqueuienl. 



172 tK PRKJUGÉ DES RACES 

Ainsi doncpuisque tou'eslesvariationsquisemon- 
tnMit parmi les liodimes sont superficielles et ne dé- 
cèlent aucune différence d'origine, n'assignent au- 
cun rang de supériorité ou d'inférioriîé native aux. 
diftérenles catégoiies d'hommes, comment expli- 
quer la dissemblance de culture morale et de ci- 
vilisation si tacilemeni reniai quable chez les divers 
groupes Immains '.' 

Uafjs révolution des êtres vivants sur le globe et. 
paniculièiemeiit, dans l'évolution de l'homme, il 
y a un facteur qui domine toutes les tr;insforma- 
lions, fadeur dont les manifestations sont malai- 
sées à saisir et a comprendre, mais n'en restent 
pas moins tangibles. G est ce qu'on appelle l'influen- 
ce Ju milieu, tlle opère dans Je sens de la modifi- 
cation d une façon lenle el sûre depuis un nombre 
incalculable de siècles cependant qu'à côté d'elle 
existe une autre force, l'hérédité qui agit dans le 
sens contraire, c'est-à-dire qui tend à perpétuer 
dans le» géuéralions naissantes les caractères ac- 
quis. "En ces deux influences : centrifuge el cen- 
tripète, se condea.-»eiit les éléments principaux, de 
iévolution de la matière '. 

Mais qu'est-ce que le milieu ? 

Il est impossible de répondre d'une façon préci- 
.«>e à cette question, de même qu'il n'est pas facile 
de lixer toutes les lois qui agissent sur le phéno- 
mène de rhéi édile {^\) 

Néanmoins, on peut poser que 'Mes conditions 
climaiériques» la composition du sol, la vie sociale 
^.olltiqueetinleilecluelle, le bien être matériel jouent 
leur rôle distinct dans l'expression définitive du 

El indépendamraentde finfluence du milieu avec 
ses facteurs multiples et innombrables, le plus puis- 



<1> Voir à ce sujet les protoodes discussions rapporlées par EVIa- 
ye : L hérédité, Schit-iclier îrères : Paris ) Voir aussi Hibot. i'ùéré- 
ditt^ psychologique ( 2' édition?, 1903. F Aicao. ) 



LK PRÉJUGÉ DES RACE3 173 

sanl appnt de transformaJion est eacore le croise^ 
ment que I bunianité praiique conscienimeût ou 
Inconsciommenl depuis les temps les plus reculés. 
Tour à tour les races .se sont pénétrées ; et parler 
à l'heure actuelle de race pure, c'est faire une mé- 
. lîhore vide de sens. Mèine les peuples ni^rittens 
qni senibletit si fort tfaocliés avec les types blancs 
ont r^ubi l'effet nu croisenicnL 

En effet, de l'est à l'ouest du continent africain, 
de l'Atlantique au l)assin du Haut-Nil, dans une za- 
ne qui emhrasf^e les Soudanais, lesSéuégalais lesGQÎ- 
nêens, on rencontre la trace des croisements de& 
Arabes avec les Ethiopiens et d'autres populations 
îioires. Les Arabes— ces sémites du Noid ont con- 
tinué pendant une quinzaine de siècles leurs inva- 
sions sur le continent africain, suivis à partir du 1^» 
siècle de nombreux Européens... 



Nous venons de passer en revue les divers modes 
de classification proposés prir l'anthropologie mf> 
dénie et nous avons également démontré combien 
ils étaient vaitis et fragiles. 

iNous avofis, il'auire part, ramené la question 
sous son vrai jour en meltmit en relief les trois /ac- 
teurs qui dominent cette question de race: Inrlluen- 
ce du milieu, Ihêrédilé et le croisement. Notre 
tache eût été complète si depuis ces vingt ou trente 
dernièfes années une science nouvelle ne sélait 
élevée pour classer les peuples, non plus sur leurs 
prétendues dilïèrences morphologiques, mais selon 
leur lempéiament et leur caracièie. On s'est rendu 
compte, retenons cet aveu, que les éléments lour- 
iiis par Tanalomie étaient insnflisants pour diviser 
)^s humains eu races dislinçtes, et on a deniande 
à la psychologie (1) les luis de l'évolution des pcu- 



(1) Dr. Gc :tHve Letton : Lois psycholor'Çiaés dp t'pvpîuiîon ô-s 
peuple?. Yv, X Alcan, t'avis^ Vi>ir aussi Lazarus : Volkp.-,uiiOiu^i.->- 
che, BeriiD. ;. 



}74 LE PRÉJUGE DES BACES 

pies. De là une nouvelle hiérarchisation .des races 
en quatre gioupes dislincls: lo races primitives; 
2o inférieures; 3o moyennes el 4() supérieures. 

Les races primitives î-oiil celles qui sont très voi- 
sines ùe l'animalité. tels sont les Fuégieiis; les infé- 
rieures sont reprcscniées par les nè;:res: les mo- 
yennes par les Japonais el les Chinois; el enfin les 
Kupérieuies par les Europcefis, 

Et on nous dira que ce ijui distin<:»ue ces diver- 
ses races entre elles, co.st moins la l'orme de leur 
crâne, la couleur «le leur peau ou le rléveloppe- 
ment de leur inetlli^cncc que leur terupérani'ut et 
leur caractère qui sont irréduclihles. 

(Ju'est-ce donc que le caraclére? 
«Le caractère, répondra M. Gustave Lebon, (l) 
est foimé par la combuiaison en proportion variée 
des divers élémenls que les psychologues dépei- 
gnent halutuelleinenl aujourd'liui sous le nom de 
sentiments >j. f'»^)ur qui a (jnelques biihes de philo- 
sophie voilà une réponse vagiw; et sujetle à d'in- 
terminables diseuî^sions. Cependant cest sur ces 
données imprécises que l'oracle psycholof^ique pro- 
«noncera «les sentences aussi graves que celle-ci : 
uOii fait aisément un bachelier ou un avocat d'un 
«nègre ou d un japonais: niais on ne lui doime 
«qu'un vernis lont-à-fail superficiel, sans action 
sur sa constitution mentale. Ce que nulle instruc- 
«lion ne peui lui donner, parce que 1 hérédité seule- 
•le crée, ce sont les formes de ia pensée, la logi- 
*que et surtout le caiaclère des Occidentaux. 

«Ce nègre ou ce japonais accumulera tous les di- 
plômes possibles sans jamais arriver au niveau 
J un Européen ordinaire. En di.\ ans on lui donne- 
va l'instruction d'un. Anglais bien élevé. Pour en 
faire un véritable Anglais dans les diverses circon.-*- 
tances de la vie où il sera placé, mille ans suJIi- 
raient à peine»! (2) 



t^) Lelx>B. loc. cil. 
<8i Leboo Loc. Cit. 



LP PRÉJUGÉ DES RACES 175 

Voyez-vous jusqu'à quelle aberration l'esprit de 
•systènje peut pousser un honnête hcmme! Vrai- 
ment ces savants ne doutent de rien. Heureusement 
qu à leurs heures de recueillement ils avouent avec 
ingénuité que « leur fcience est une forme très atté- 
nuée de l'universelle ignorance. > (1) 

Cependant, il est incontfc.4able que la psycholo- 
gie des peuples aurait pu rendre de réels services 
à l'anlhropologie si, comme le dit Kant. il était pos- 
sible de pénétrer assez avant dans le caractère d'un 
homme ou d'un peuple. Au lieu de cela, on se con- 
tente de généralisalions hâtives et imprudentes ; on 
fixe, en des formules lapidaires le caractère de tel 
ou tel peuple On ne lient pris compte que, pour 
étudier J ame d une nation notamment dune nation 
civilisée, il faut déterminer la part respective des 
divei s éléments ( peoplts ou races ) qui ont contri- 
bué à la former ; doser la par t d'influence et la 
qualité de chacun des composants pour, ensuite, 
dans une synthèse ^lobalf», généraliser les investiga- 
tions. Or l'état actuel de la science ne nous permet 
pas de réaliser un pareil travail. Nous sommes ré- 
duits à former des conjectures plus ou moins ton- 
dées sur les peuples disparus D'autre part, ainsi 
que l'a fait ressortir magistralement M. Tarde (2), 
une telle étude pour être ^consciencieuse 'devra 
s'appesantir parliculièiemenï sur le rôle considéra- 
t)le que joue l'imiiation sociale et internationale 
dans la vie des peuples. 

En dehors de ces conditions et d'auties encore 
qu'il serait trop long d'énumérer ici, vouloir faire 
la psychologie des peuples avec les éléments dont 
nous disposons, c'est ériger des inepties, des Inven- 
tions romanesques en lois inéluctables (T) que la 
science plus circonspecte et mieux informée détrui- 
ra lût ou taid. Car rien ne peut plus obscurcir l'é- 



(1) G. L.bon— Psychologie dfs foules. 

(2) Les lois de l'imitulion, Félix Alcan. 



f7B LE PRÉJUfié OFS RACES 

claf «otiverain de )a vérité. Et la preuve que ccfte 
question de race réserve de «raves surprises aux 
ihioriciens de cabinet, c'est malgré nos contemp- 
teurs— la saisissante «évolution de la ruce notie aux 
Etals-Unis e( eu Haïti 

11 

Dans les diverses classifications aulh»opologi- 
qutis que nous avons »^tU(jiées plus liant, on a vu la 
race iioire placée au dernier rang de la hiérarchie. 
Non seultstuenl on lut lefuse toute apliiude à la 
€ivilis>ation, mais des écrivains, féroces à force d'ê- 
tre t-dtilaisistes, comm^ M. Paul Adam, par exem- 
ple, la ravalent au dessons de certains auimauK 
iateressants. tels que le chien. 

Leur opioioD ne jusline-t-elle par l'incapacité in- 
vétérée de la race noire à ij'élever au-de.>sns de la 
baihkiie (1), ou bien celle race a-t-elle donné d«s 
preuves irrécusables qu'elle est susceptible de cul- 
ture morale? 

Notre évolution et celle de nos congénères aux 
£l»t£-llui8 douneul une répo>nse saisissunie à cette 
«iouble question. 

Voici juste 47 ans que Icj^ nègr^-s américdns onl 
été affrunchis de l'esclavage par l<i sunglantt^ gueire 
(ie Sécession: quelle fsl leur situatiundans la ^ran- 
de Hépubliqne fedéiale? 

ie n ai malht'ureustfuient pas sous la main les 
liej'iii^-rs rensetgnemenls slalisliques qui i»ons au- 
raient douaé les cijilîres les p^lus précis à cet égard. 

Mai*^ ie li«^. recensement lait en 1890 accuse une 
population de 9 inillious de colored people, où 
bous trouvons 8 indigents sur chaque millier de 



fl) Notez que dans nne intéressanlp tnonographtP s^nr Tombouc 
lou couronttr* \i!ar i'Acyléuiie liMnç:ii>e, M. Ft'lix Dubois relate 
quil a reirouvé daiii» i'aiici(.;nnë rai.ituie du Soudan dos tiaco» 
d'une civii»s;ilioM nèjjrr^ fort brillante au 16* swclf et détruiie par 
i'kDvaaicD des Maures et des M»rocajn&. 



LE PRÉJUGÉ DES RACES 177 

nègres et la même proportion pour les blancs dont 
la proportion était environ de 61 millions. Par 
contre, les blancs accusaient, d'autre part, 64 ppur 
mille 'i'hommes riches conire 1 pour mille de nè- 
,^res riches. La proportion se rétablit en faveur d«s 
pègres au point df» vue de la possession du sol. 

En effet, sur 100 propriétaires on comptait 75 
blancs eontre 25 nègres, alors qu'il ne devais y 
avoir mathémauqueriient que de 12 à i3o/o. Sur 
IW maisons de nègres, 87 étaient libres de toute 
liypotbèque tandis que sur 400 maisons de blancs 
7i seulement élaier)t d-ms le même cas Les nègres 
possédaieni en onlre 130,000 fermes d'une valeur 
de deux milliards de francs; des édifices public* 
(^^glise? et auties) évalués à 490 millions de firs--; 
450.000 autres immeubles valant près de deui mil- 
liards de francs. 

Voilà pour le côte matériel. Et vons^ savez com- 
bien il compte dans ce pays où la valeur de l'honir 
me fst calculée au poid« du dollar. 

Mais au point de vue intHllectwel les -progrèa dei 
nègres sont ils aussi manifestes? 

ils possèdent 38 universifés dont les plus remar- 
quables sont la Howard University, la Fisk Uni- 
versity, etc . . La première, depuis quarante. &Tm 
qu'elle exist^*, a conféré des giades à plus de 2.000 
étudiants, dont 200 pasteurs, 700 médecins, ^00 
avocats, 

La Fisk University a délivré 400 diplômes en 
4904 à des médecins, des instituteurs, des pastears, 
des ingénieurs, etc. 

Nos coripénères ont des poètes, des masicîeos 
remî^rquables, leli* que Paul Lanrence lîonbai^, 
M. Col^s, les frères .lohnson ^Ic .. (Ces derniers 
f>nt composé toutes un*? série de poèmes enchan- 
teurs qu'ils ont eux-mérnes mis en musique et qu? 
i'ai entendus à travers tout le pays ). Ils po.^sèdent 
des hi?ito! »eus et de^ socioloi^ues cminents comme 
M. Dubr.is : des malhén)aticieMS de grande valeur 
comme îe Dr. BIvdctt. Enfin, ils ont produit le plus 



i78 LE PBÉTDCÉ DES RACES 

fouissant orateur américain denosjoura, M.Bookcr 
T. WaFbington. 

li serait oiseux de présenter au public haïtien le 
génial pédagogue de Tu^kegee. Mais ce que je liens 
à dire, c'est que ]*on ne peut ^e fuire, à distance, 
une idée exacte de !a portée sociale de l'œuvre de 
M. Booker T. Washington — Ptéparer dans toute* 
les branches de l'industrie des ouvriers d'élite qui, 
.non-seulement seroni toujours eu mesure de ga- 
gner honorablement leur vie, mais qui, en outre, 
par leur discipline et leur savoir, pourront exer- 
cer une grande influence dans la lutte gigantesque 
entre le Ciipital et le Ti avait: voilà la fin dernière 
à laquelle vise l'œuvre de Tuskegee. En eflet, un 
sait que les ouvriers noirs ne sont pas admis dans 
les Union labormen (syndicats ouvriers fondés par 
les blancs); mais lorsqu'une grève éclate dans un 
corps de métier quelconque ) comme dans les 
boucheiies de i^hicago en 190^ ) tous les ouvriers 
noirs qui n'acceptent pas de remplacer leurs con- 
frères blancs seront acclamés par ceux-ci. Qu'ils 
agissent d'une façon contraire, iU seronr alors im- 
pitoyablement eon.tpués et lynchés. Si donc, à un 
momput donné, on peut trouver dans le Sud (où 
déjà presque tout le travail des champs est exécuté 
par nos congénères ), si l'on peut y trouver des 
ouvriers noirs instruits, constitués en association 
comme les blancs et prêts â se substituer à eux 
dans leurs luttes contre les trusts, du coup vous 
verrez que la question nègre prendra une autre 
tournure aux Etats-Unis. Ce sera, par exemple, la 
question de la baisse durable ou momenlauée du 
salaire pur l'intrusion de la main-d'œuvre à bon 
marché, mais il n'y aura plus à proprement par- 
ler d'antagonisme de race. Il me semble bien que 
c'est à cette œuvre sociale qu'on travaille à Tus- 
kegee comme à llampton. Pour ma part, je ne 
peux m'empêcher de dire bien haut combien la 
question noire aux Etats Unis m'avait troublé a- 
vaul que j'eusse l'honneur de connaître ce pays. 



LE PRÉJUGÉ DES BACES 179 

Eh! bien, j'ai voulu me rendre compte personnel- 
lement de ce qui se passe en cet étrange miliea. 
J'ai airronté toutes les ignominies du préjugé de 
couleur. Une fois, au cours de mon voyage dans 
le black bell. j'ai été presque parqué dans un com- 
^.arliment de bestiaux, j'ai été souvent mis à îa por- 
te des restaurants, refusé ûans les hôtels, insulté 
d;ms les cars. J'ai supporté -dllègrement ces dura 
alfnmts afin d'analyser mieux et de pins près tou- 
trs les données complexes du problème des races. 
Et j'ai vu des choses consolantes pour l'avenir; 
j'ai renconlré dans la haute société noire beiucoup 
d'homtnes de valeur et de talent et des femmes de 
grande distinction, bin ces '* figures de femmes au 
teint d'ambre, an profil fier et presque hautain aux 
yerx ardents et mélancoliques et comme baignés 
dans de la nacre liquide, les lèvres juste assez 
charnues pour signifier la sensibilité, le menton se 
relevant d'une i^racieuse courbure, Tovale noble, la 
tête bien plantée sur un joli cou duveté, la poitri- 
ne bombée, la taille fine et souple, la main petite 
et distinguée, " (1) j'ai surpris le type humbun au- 
quel j'appartiens en pleine évolution esthétique. 

Je sais bien que ce n'est pas ainsi que d'ordinai- 
re les écrivains fiançais qui vont en .\mécique 
sont habitués à dépeindre la race. Ma foi, ri«n 
d'étonnant à cela ! H»*auci)up d'entre enx ont vou- 
lu trouver en débarquant la justification d'idées 
antérieurement émises sur la question. C'est ainsi 
qnc M Haul Hotirget y est allé tout juste pour 
prendre part à la chasse et assister à la pendaison 
d'un jeune mulâtre qui aurait couimis quelque as- 
sassinat en Géorgie, il a raconté l'incident avec 
force détails dramatiques (2). et la conclusion lo- 
gée dans son cerveau depuis longtemps à la bonne 
place a jailli victorieusement : les nègres sont ra- 



1 JiilosHu4et. De Kew-York à la Nouvelle Orléan», Cliar^entief. 

2 Paul Bouif:et Cutre-.Mer. 



180 LE PRÉJUGÉ DES BÂCES 

dicalemenl inférieurs. Hélas ! avait-il besoin de se 
déplacer pour se payer un tel sppclacle ? Tous \cs 
joui*s. dans les laubourgs parisiens à MéiiilmoQ 
lanl» à Ja Villetle, ie^n apaclies pourraient olTrir- 
à peu près pareil ré^'aî à ses nerfs fatigués. Oui, 
chaque année des romancier? se paiera le luxe de 
découvrir l'Amérique après deux mois de séjour à 
New-York, lis visitent ies quartiers populeux de 
la grande vilie, y renconlreut des porte-faix nèpres 
et coucluent que mai;^ré le contact de la civilisa- 
tion la race retourne à la barbarie africaine. Et le 
dénigrement systématique coritinue, avec le incme 
parli-pri.-> outrancier que depuis un siècle une cer- 
îaine opinion publique exerce contre nous autres 
liaiUens. 

m 

£r. tfîet, il est généralement admis que depuis 
li»U4 llttili est vouée à ianaichie et à la décadence, 
que nous n'avojis pas su utilitîer la brillante civili- 
jwilîou deSaial-Doiiiiiigue et qu'enfin nous sommes 
descendus au iaivcau Oes f>euplades af» icaines. Cet- 
te opinioD £st si profondément établie que les es- 
prits les plu^ circonspects ont de la peine à s'en af- 
franchir. C'est probablement ce qui explique pour 
quoi M. Jean Finol, dans son magistral livre sur le 
préjugé des races, na pas osé uemander la révi- 
sion de ce jugement sommaire en citant l'exemple 
de notre évolution, à cole de ceiie de nos frères 
américains. Je lui efi fais amèrement le reproche. 
SU avait cherché à nous connaître, jcspère biea 
qu'il aurait trouvé ampieiHCfit la ju^tilication légi- 
time de son opinion. D abord, nos écrivains qui. ont 
traité la matière lui auraient fourni de nouvelles 
preuves à l'illustralion de sa thèse et, ensuite, les. 
travaux de nos savants auraient rattermi ba convic- 
tion que îe dévelopfiement du cejvvan nègre n'est 
pii& indiiXéirent à 1 humanité. Car s'il est une oj>iiiJoii 
manifestement eronnée^ s'il est une hérésie histori- 



LE PRÉJUGÉ DESR\CE8 lÔl 

qne, c'est celle qm consi-le à alfirmer que Haïli li- 
bre et indf'pendante a hérité de la civiiisation de 
Sainf-Domingne La vérité, c'est que, dnns l'ancien- 
iic colonie riarirai>e, il y avait une société organi» 
sée ayant les lalfinemenl? et les rr.œurs de la so- 
ciété Irartçaise du ISe siècle, mais elle était exclu- 
sivement et absolument composée de blancs, les- 
quels possédaiefil, pour le maintien de Jear luxé 
et de leur bit-n-êtrc, une multitude d'esclaves con- 
si'iérés comme des bêles de somme ou de« biens 
inf ubl<\s. Poutre «.•••s esclaves, dont le nombres, grâ- 
ce à la cruauté moi bide du maître, se rinouvelait 
constamment pyr d- s ifupoilalions d Afrique, il n'}' 
avpjt aucun iie-n uolîlique avant leur arrivée en 
Haïli. Tirés d*- régions ui verses, sur des côtes d'u- 
ne énorme étendue, arrachés de tribus ennemies, 
neparîani pas le mômeiiiome, ces esclaves n'élaienl 
solidHriscs sur ia terre d'Haïli que par leur com- 
mune soufTiance et le même traitement barbare 
dont ils étaient victimes. 

Mais alors, quand vint l'heure de la délivrance» 
une voionté géniale- celle de Toussainl-Louverture 
— sut se ?onmettre, discipliner, otganiser ce> élé- 
ments héléro^èiies et en faire la naiion qui 'brisa 
ses fers et réclama s'^s droiis à la liberlA. Cet im- 
mense, ce prodigieux effort a eu pour moteur cons- 
cient ou inconscient la trop ciueile souTirance 
qu'endura si longuement la grande masse des esela- 

Le problème ne s était pas posé de savoir ce 
qu'est ia liberté et comment rort:aniser dans une 
jiation donnée. 11 s'ac;iss;iiit tout smiplement de ne 
pas souffrir plus longtemps la brulaiiié excessive 
du malîrp. 

Aussi, pendant les 14 an? que dura la lutte qui 
aboutit llraltmenl à notre indépendance, ce fr.t lie 
part et d autre une gnerie atroce, exterminatrice, 
sans précédent dans l'histoire. A défaut d'armes per- 
feclioufiées la torche incendiaire fut un moye.M ra- 
dical dont les insurges tirèrent le plus grand parii 



182 LE PRÉJUGÉ DES RACES 

On connaît, au reste, le fAmeux mol d'ordre qni dé- 
perni si bien à ce moment l'état d'âme de nos pè- 
re? :*'Âu premier coup de canon d alarme, les vil- 
les disparaisse»! et la Nation est debout". 

C'est ainsi donc que, dégagée des langes de Saint 
Domingue. liaiii s'est édifiée sur un monceau de 
ruiries et voilà dans quelles conditions désastreu- 
, f^es la nouvelle nation a pris naissance. 

D'abc>rd examinons-la au point de vue économi- 
que. A|)iès la guerre de l'indépendance, il fallait 
soui^er à apaiser le pays et à réorganiser le travail 
sni de nonvelies bases. - 

Mais comment ne pas éveiller des susceptibilités 
ombrageuse?; en obligeant l'esclave d'hier à accep- 
tei" par des moyens coercilifs la loi impérative du 
travail V 

La nécessiîé inspira la démocratisation, le mor- 
cellf nicsit de la pi opriété, non seulement en ma% 
nière d'apaisement, mais comme une mesure politi- 
que pour récompenser le dévouement de certaines 
personnalités. 

L'on sent bien que si ce changement dans le ré- 
gime îa ptopriélé pouvait se justifier au point de 
vue p{»iiliqiie, il n'en présentait pas moins de gra- 
ves inconvénients quant à l'existence de certaines 
industries agricoles lelie que la fabrication du su- 
cre. ou quani à la culture extensive du café et du co- 
ton qui représentaient h s pricipales denrées d'ex- 
portation de Saint-Domingue: c'est ce qui explique — 
nolaniuient pour le café— cette régression signalée 
dans l^s s'aiisliques 

De 77 millioijs de livres qui ont été exportées en 
l^-^-— éj'Oque où îa colonie avait atteint son raaxi- 
iiuiincte iiéveloppement — l'exportation est tombée» 
vt ;s ISiT. 1830, à 24, i»G, 30 millions de livres an- 
' ^•. H' s. Mais aujourd'hui nous arrivons, avec nos 
i:-". îK.({. et nos 7«> millions de livres eu moyenne 
vo!: ni' 'jualriènie puissance dans le commerce 
nmiidjai du café, après le Venezuela qui ne pro- 
du;; quo Qtvx f.-îs plus quc nous malgré ses L639 ; 



LE PRÉJUGÉ DES RACES i8.< 

"SOSk.q ; avant la Coiombi^ malgré ses 830.700k,car- 
rès. Notre pi\;diictiO!i nun »ei!e doit être au moins 
de cenl iriiliiens ce iivr«^s. si ik>iî> ci^nsidérons l*é- 
-orîne rjiuhKje (k^ nns douani'S qui déHe tor.le stas- 
tistiqne et Ja vHiJ^iir de la coiîsomination locaîe im- 
possil)lc à *\sliiijei'. N'oii* pA-poiions. de plus, une 
moycnie deôiniliousd'- livres de cacao, 3 millions 
de livrer de cotoiî. 111 niilioiiS de livres de bois 
de teiriîure. Nou> importun-, malgré une crise fi- 
nancitîre d'une sin^idière int^-nsité, des marchandi- 
ses trançaises, aDg^aises, aUemande-^, et américai- 
nes pour pius de 15 millions d*-. francs par an, avec 
une por>niaiion évaluée à 2.500 000 habitants —con- 
tre 4S0 ûOU âmes après la guerre. 

L année 1905, qui a été l'année commerciale la 
plus misérable chez nous, a accusé une circulation 
monétaire de 3.112, 44(5 dollars ce qui fait une 
fiiovenne d'enviion î dollar et fraction par tête 
d'habitant. Nous faisons remarquer que c'est le 
plus bas cbiîlre auquel soit descendue notre circu- 
iatioTi monétaire, lé chiffre le plus élevé ayant été 
en 1895 de 11 328.447- soit ur)e moyenne d'envi- 
ron 4 dollars et fraction par tête d'habitant en ad- 
mettant que le chiffre de la population ait été à 
peu près stationnaire. 

il est bien entendu que ces cliiffres sont tout à 
fait approximatifs étant donné que le dénombre- 
ment de la population n"a jamais été fait de façon 

seriéiise 

Cependant quoique ces chiffres soient loin de 
donner une idée exacte du réel mouvement daîTai- 
les lie -uis places commerciales. \U ner: dénoient 
pas nioifis une vitaîit»^ économique qui refuse pé- 
lemptuiremeiil l'arfiurat nt de nos déi facteurs con- 
sistant ù faire de nous ùh'S êtres rehactaires à tuut 
procires. 'e sais b.en qu'avec ia grande fécondité 
tic notre m\\, avec nos richesses minières, nous au- 
rions pu doimer un essor économique plu» intense 
à ce pays, exploiter plus de voies ferrées que nous 
«en avons, développer davantage notre commerce, 



184 ■" LE'pnÉJrcÉ des racfs 

faire enfin d'Ha^ii ;in centre d'activité économiqne 
d«fs plus reniarriuahl»^?. Je sai!=; coul cela. M;<is etifio 
là n'e^l p(«s la qi!esti(n: il s'ygil \cu\ simplement 
de savoir si nous sommes c?Tp:ib!e? de civilisation. 

Les faits répondent qu'a))! es avoir déirnit Saint- 
Domingue pour conquéri! leur li)>erlé, les nègres, 
qui ju^^qu alors avaient clé tenus en dehors de 
'1 humanité, ont créé un nouveau ;iroupemenl poli- 
qne qui lient urie place iionorable dans les échan- 
ges int,erna'ionnuA. 

Mais j'avou'^ que si c'était là simplement tout 
notre apport à la vie civilisée, j aurais trouvé notre 
tribut un peu faible. 

Non, ce qui caractérise notre évolution, c*est le 
développement harmonieux de nos facultés psychi- 
ques» ce sont les rrtpides cor\qnéles que nous hvous 
faites dans ie domaine de i idée. 

On se rappelle l'état misérable dans lequel les 
nèiXîes en grande partie fuient amenés en ce pays. 
Parmi le.> p!us déniaisés, parmi ceux qu'on consiclé- 
rall comme aj'tes à devenir domestiques plus tard, 
d'aucuns pouvaient compter de 1 jusqu'à 10 sans 
avoir la migraine. D'autres, prompts à rimitation 
changeait nt leur idiome af; iram rude et barbare con- 
tre h.' doux pat 1er ircole. QuukI à. la gronde mas.^e, 
on îie pouvait lui demander sien de plus que la be- 
sogne automatique à laquelle elle était fissujeltie. 
Pouitant un sourd trav.ul d';issiniilation s'accomplis- 
sait chez ces pauvres esclavt^ : la soi iélé des mai- 
îres, toute d él^^gance aiset^, de luxe hautain, consli- 
tuall è leurs yeux un idéal de vie éminemment pro- 
pre à fasciner leur imuginalioîi, è impressionner 
leur âme primitive, une vie siij.»érieure en tous cas 
aux habitudes du clan ou de la tribu d'Afrique. 

Qut Iques uns.au service de pères jésuites, de 
mandaient, en échange d^i leur croyance en une 
vie iulure, leur iniiialion aux mystères de i alpha- 
bel et de récriture; et c'e>t sans étonnement que 
les plus hardis devaient probablement sentir en 
178;^ 'ce que h déclaration des droits de rhomnie 



LK PHéiUGÉ DES RACES ^85 

conîeuail de mer.açuïl pour le monde colonial. Ce- 
pendant en 18()4 la nation naissance n'olFrait cer- 
tainement pas un v>! -anti nombre ci'homracs îr^s fn- 
miliarifés avec rorîhogjraphe, puisque longtemps 
aitiès, en 1843s Sclioclcber nous cil*» vn document 
oÛîcienx où l'on déplore combien l'instructicn est 
peu répandue même dans les ci<isses aisées il y a- 
vait pour «ne popuJaiion de 700,000 âmes 11 misé- 
rables écoles dans toute ia Pépubliqiie.i ; Mais 
maintenant, oh! msinîenant notie budjet/de rins- 
Iruclion publique s'élève environ à deux millions 
de francs et alimente plus de 850 écoles. Ei si vous 
craignez justement d'être séduit par ia puissance 
ifnbécile du nombre, la culture du cerveau haïtien 
a produit un résultat assez heureux en, soi pour 
que nous nous passions de chifîres. €ar i! n'est pas 
une manifestation d'art ou de science à laquelle ne 
se soit assouplie notre intelligence. Musique, poésie, 
pemture, droit, méiiecine, génie, économie politi- 
que, sociologie, sciences appliquées, etc. noQS a- 
^ons fructueusement tout abordé. .. 

Après une pénode d'imitation assez laborieuse, 
notre littérature a enfin trouvé sa note originale 
aussi bien dans la satire de nos mœurs que- dans 
l'expressioii de la troublante beauté de nos paysa- 
ges. Il y a telles pages de nos écnvains dont iâ pro- 
îoudeur n'a d égaie que la grâce des périodes et où 
l'on sent ennu passeï-, dans la somptuosité du ver- 
be, un frjsson de grand .4.rt. .. 

Si donc un pays ne peut être jugé que par l'élite 
de ses savants et de ses artistes, coannenl ne rap* 
pellerioiis nous pas qu'à roccasion du centenaire 
de iiotre indépendance en 1904. la*' Société des 
écrivains haï:iens" a fait éditer à Port-au-Prince 
deux volumes de morc("a.ux choisis de nos prosa- 
teurs et c'e nos poètes et que ces ouvrages ont été 
coinonuès par i'Académie Française! Tout cela ne 
nous prouve-t il pas que le cerveau nègre est pro- 
pre à ia culiare intelteciuelle. Et s'il fallait relor- 
'fûer pJus amplement le. paradoxe, soutcau pftr des 



186 LE PRÉJUGÉ. DE?; RACES 

homme:; cofnme M. Gustave Lfbon ne pourruit-oa 
pas ciler rexemplc japOTuns f^our inlJtger le plus 
flagrart démniiti aux théories de hiérarchisation des 
races. Eh oui, l'éclaîauf,*^ inauifc-stalion du génie 
m'.iitaiie des nippons (Inn? leur récente guerre 
cofitre les ru>sps, a attiré l'aîtenliort générale sur 
î'iiUeiiigHncr^ siipérieure qu'ils ont lévélée dans !e 
• mode da>siinilMiio(i du proj^rès humain; d autre 
pa! t l'évidente évolution dp la race noire en Haïti 
et aiix Etats Unis, tous ces faits ont porté un foimi- 
dable coup de hache à cette slupide tiiéorie de i'i- 
négalilé des r?ices humaines si soi^^neusement en- 
tretenue par l'oirîueil et la vanité de certains ,sa« 
vaiifs. 

Est-ce à diie pourtant que nous autres, Haïtiens, 
nous sommes san.s péchés. Oh! que! est l'homme 
de bien que n'attriste profondément le spectacle de 
la dissolution de nos moeurs, publiques? Quel est 
ie patriote qui ne s'aftllge pas du retour périodique 
de nos guerres civiles, de l'immoralité foncière de 
certains de nos hommes politiques, de notre obsti- 
nation à ne point vouloir renoncer à des pratiques 
dont nous avons déjà lani souffert ? 

Quel est le penseur qui ne s'inquièle pas dufos- 
âé de pins en plus profond creusé, en ce pavs, en- 
tre l'élite et la foule V 

Hélas! ce s^ont des problèmes sur lesquels nos 
philosophes et nos sociologues pàiis<^ent, sans dé- 
«espéiance et sans découragement. Mais l'une d»^s 
cau^es qu'ils denoncefit avec éloquence, c'est le 
Hîalqii'û fait dans notre jeune société la doctrine 
de l'inégalité des hurn;iins. acceptée à ce point pour 
vraie que nous soîumes tout à fait disposés à ad- 
mettre noire pri»pre iff^riof ité en comparaison de 
lî» race blanche Eh! bien, voici que la science, ri- 
ci'e d'informalioiis et de faits nouveaux ruine 
. MQue jour davantage ce dogme féroce, en pro- 
clamant l'unité de noire espèce. 

Sachons donc en tirer l'enseignement nécessaire 
pour une meilleure direction de notre vie. 



LE PJlÊJUGé DES RACES 187 

Persiiadons-nous que nous sommes tous des 
Iiomines comme luus les autres hommes. 

nnppelons-iious ce que nous devons à notre chè* 
I. Ilaïû. la mater dolorosa, et que comme fils de 
la même patrie m?lheijreus'" jious avons les uns 
enveis les autres un devoir d étroite solidarité. 

Respectons enfin en chacun de nous ce qui fait 
la plus haute beauté de la vie, je veux dire l'énai- 
lietjle dignité de la nature humaine. 

17 Novembre 1906. 



DZ L'ESTHÉTIQUE 
DANS LES RACES. 



DE lESTIIÉTIÛLE D.\^S LES RiCES 



=*= 



Mes<lames. 
Me.-sieurS; 

Dans la précède î.te conférence qnc j'ai eu Thoii- 
!ieur de fair*^ devant vous, nous avons essayé (J'ann- 
Jy«er ensemble l.s divers points de vue auxqu^'ls 
les enlliropol» giste> se sonl placf^s poui' classer les 
races. Kous avoïis dninoulré— nous nous en flat- 
tans du moins— (|ue les races qu'on a voulu fixer 
un des cadres rigide» ont donne de-* preuves *^vi- 
<ientes de ia plasticité de leur intelli^ience. Nous 
noiis scmimes éiialeinent efîorcé de prouver, par 
l'exemple du peuple haïtien et celui de nos congé- 
nères améiicai;:s, que la race nOne en s'assimdant 
les progrès d^. la civilisation moderne etrectu-^ une 
i\méliorati<>n de plus en plus sensible de sa menta- 
lité. Mais '.ians les ditlerentes classiiioations anîhro- 
p(>logiquts sur lesquelles on a bâti ia hierarchisa- 
noi» des races, il en est une que nous avons passée 
voJonlairt meut sons siîence encore que sorî an^'v- 
se nous eiit olîer! le plus vif intei èl. Aus>i j'ai pta- 
se ipie pour cornnleîer notrf» éiuiie, il incouibii» de; 
co»^Jt^érer la question de race ai point de vue dw- 
lenienl esii:^•!^:: ■ 

Vous savez q je ({ueiques lanatiques du darwinis- 
me ont voulu tiouver dans ses nègres le type qui 
leiierait les iiuinaihs aux singes anliiiopoides. Puur 
étayer lem riocin se sur uui:* ceiiaïue vja»>einhli?p- 
ee. ils i-ni ciirrciié les points par ie.sf{uels on peu* 
relever le plus de rrr-s-euibiance eniie ie nei,?r et 
le singe. Des iors on poussa 1 anatoniie coni ..• -.-;•: 
des deux espèces ju'^qu au plus intime détail. Le^ 



192 DE l'esthétique dans les races 

muscles, leso>, les organ^^s depuis les pins humbles 
jusqu'au cerveau où réside iucontestablefueut ia 
supériorité de l'homme, tout fut minutieusement 
étudié et comparé C'est ainsi qu'on a cru cons'at'-'r 
que les nègres vivaient les bras très longs et. que 
souvent même cette longueur dépassHÎl celle dps 
membres inférieurs. Vous comprenez bien qiic 
'doués d'une pareille consiitution, les nègres n'an- 
raient plus qu'a s'incliner légèrement vers la terre 
pour reprendre de lemps en temps la position des 
quadrupèdes dont ils son! les gr.inds parents. 

Si ce tait était patent, ii y aorail là non-seniement 
une désharmoiiie eslhéiique mais encoi e an puis- 
iianl argument en faveur de îa thèse soutenue par 
Burniei^ter à savoir que nous sommes l'aimeau in- 
lermédidire entre les laces simiesques et la race 
humaine. Mais vous savez ce qu'il advint des re- 
cherches failnrs drins ce sens. C est que cette pré- 
îeijtlne îonij;ueur exagérée des bras, loin de s accu- 
ser chez les nègres seraii au contraire un signe de 
rappiochenif-nt entie les singes et les blancs étant 
donné qur" ces deriiiers sont plus fréquemment at- 
teints de^ cette anomalie d'après les recherches de 
Uanke. En efTel. en \eita de la grande loi phvsiolo- 
g'Une qui vent que tout or^jane se développe aux 
dépens de ses fonctions, ii paj'ai! qu'on aurait rele- 
vé que dans Certains corps de métier', chez les na- 
tions civilisées, certains ouvriers orjt des bras dh 
p^-u plus longs qn'à l'ordinaire. Il en est de même 
d'adiems des rapports propoiiionnels du bras rt 
de J avanî-hras et en général de tous les tairs reia- 
ids à la morphologie et à l'embryologie comparées 
lie riiummeet du sinoe. tous ces fans contribuent 
à prouver non point une difiérence entre jaunes, 
binurs et noirs, mais la communauté d'ongo.'e pr*.- 
biibie de 1 espèce simiesque et ne l'espèce humamt. 

El si Ton veut bien se rappeler à ce «iropos .e 
que nous avoirs dit de la théorie des ii-à;}vfonnH- 
tions explosives de M. de Vries, l'on verra que to-.i- 
t<>s ces con.-tat'ilions ne peuvent que laiiv- mir noî;e 



DE l'esthétique dans LES RACES 193 

-opinion sur l'égalité des humains Mais ce n'est 
point là le côté le plus intéressanf de la question 
pour nous» car de ce qu'il n'y a point de lace qui 
ne soit plus près de l'animalilé que «i'aalres, il ne 
s'ensuit nnllemerit qu'on ne puisse éiablir une hié- 
rarchisation ethnique basée sur la beauté corpo- 
relle. 

Et tout de suite nous devons nous demander à 
quoi se reconnaît ia beauté plastique dans l'espèce 
humaine? Réside-t-elie dans la simple régularité 
des traits ou bien, est-eîîe un équilibre de loutes 
Ihs parties du corps harmonieusement développées? 
Y a-t-ii réeilemejil dans l'un et l'autre cas des grou- 
pes d'hommes considérés dans leur ensemble ma- 
nifestement plus beaux que d'autres? Mais d'abord 
qu'est-ce que la beauté? 

L'idée de beauté se présente- l-elle avec un carac- 
tère inéluctable et irréductible dans iâ pensée de 
tous les hommes? ou bien est-elle variable de peu- 
ple à peuple de telle façon qu'elle soit la résultante 
d'une certaine conception collective de la vie et 
qu'elle équivaille, en définitive, à uije philosophie 
dart? 

Et d'ailleurs, qu'est-ce que lïdée comprise au 
point de vue philosophique? 

intéressant problème, en vérité, dont la discus- 
sion dépasserait non seulement le cadre de cette 
conférence mais nous eutcainerait trop loin de no- 
tre sujet. Nous ne nous arrêterons que très som- 
mairement -aux deux priticipales hypothèses sur 
iorifrine des idées. 



Or, il y a beau temps que les philosophes discu- 
tent sur cette matièie. Pour les uns, nous venons 
au monde avec le cerveau déjà façoimé par cer- 
taines notions immutables, nous portons des véri- 
tés éternelles gravées en notre âme. L'expérience, 
en ce cas, ne peut qu'élargir et développer les ger- 



194 DE l'rsthétique dans les races 

mes tléjà préexistants. Telles sont, par exemple, 
les Dotions de temps et d'espace qui, par leur ca- 
ractère d'uiiiver.-alilé, semblent êiie des idées in- 
nées. C'est ce qui a fait dire à Leibnitz que l'ariih- 
rnélique et ta géométrie sont en nous dune maniè- 
re virtuelle. 

D'autres, sans reprendre la vielle doctrine empiri- 
que qui fait de chaque espiil une table rase avant 
•res-peiience, admettent que deux facteurs contri- 
buent à la formation de la connaissance: il 7 a 
d'abord l'inipiession que nous recevons des cho- 
ses extériemes (formes, couleurs, sensations agréa- 
bles ou désagréables) et ensuite l'obligation qui 
s'impose à l'esprii de lier, de coordonner cette 
masse confuse et indisciplinée de phénomène?. On, 
ajoute d autre part, que ce que nous appelons les 
formes de la pensée, les notions de temps et des- 
pace elles mêmes, ne sauraient préexister (<ans la- 
ine humaine é ant donné quelles ne se rapportent 
fi rien de concret dans la nature; qu'elles y sont le 
pioduil d'expériences agglomérées et ûxées dans la 
race par l'héi édité. 

"De même, du Herb-^rt Spencer, que l'établisse- 
njent de ces actions réiîexes composées que nous 
appelons instincts est explicable par ce principe que 
den relations internes s'organi.'-ent par une perpé- 
tuelle lépélition, de façon a correspondie a des 
relations externes, de même rétablissement de ces 
reialioriS mentales instinctives qui constituent nos 
idées de temps et d'espace est explicable par le 
jnèniH principe." 

Telles sont très brièvement résum^^es les deux 
principales tiypotbèses sur la genèse des idées qui, 
appareinmeni, se co^tredl^ent d'ailleurs. 
Onelle est la plus vraissembiabie? 

Nous n'avor.'S pas la prAiention d\^n décider. Et 
SI nous n'avions pis [)eiird"élre corivaiïjcn de pyirho- 
ni^me no-is osetioiis insinuer qne pCiit-ctte chncu- 
iied'edes m uièle une tles taccs de la vérité. Cai si 
lauocirnit évuluiioanisle ne nojs a pas e.jcore tx- 



DE L'ESTHÉTiQOE DANS LES RACES 195 

.pliqué d'une façon définitive comment et àqael mor 
ment précis de la durée, la vie a pu paraître sur 
uolre glob?, il n'en est pas moins suoposable qu© 
ries éfioqiiHs miiiénaires se aonl succédé sans que 
des phénomènes autres que ceux de physique et 
dn chimie aient été possibles snr l;4 tene Daos ces 
coudilioas, sentir et penser sont des facui tés très 
tard ve.'iues dans ie monde, ce sont les produits 
d'un long processus d'évolution. Il n'est doue pat 
probable q^ie l'hunianiié en* se dégageant des fer- 
mes primitives de la vie ait trouvé dVmblée certai- 
nes notions qui païaisserit pouriant i:onditionner 
les possibilités de son existence actueile. Elles dé- 
rivent des expériences de la race et beancoiip d'en- 
tr elles poitent la marque d'une patiente conquête 
sur ia niatière. .. 

La remarque est nécessaire pour nous permettre 
de îiiieux appi écier toute la difïiculté de la question 
que nous nous sommes posée au début à pi opos de 
1 origine de l'idée de beauté. En efiet, nous sommes 
si spontanément poussés vers l'admiration de cer- 
taines œuvres d'art ou de certaines merveilles natu- 
relles, telle que la magnificence d'un ciel eîoiîé, par 
exemple, que nous pouvons légitimement penser que 
la noliou du beau se présente en nous comme cel- 
le de l'espare. Rien n'est pourtant ni plus comple- 
xe, ni plus dilïicile à saisir. J'en trouve une premiè- 
re preuve dans la diversité même d-s définitions 
qui ont été données de la beauté. 

I! est vrai que depuis longtemps une maxime de 
Platon ia définit: «la splendeur du vrai» ce qui 
veut dire que la première condition de la beauté 
c'est d èlre conforme à la véiité, c e>t de tendre 
vers la perfection sensible, enfin c'esi «le vrai revê- 
tu de tormes puissantes et bnitan^es >. Mais je 
crains bien «pi»^ la maxime plalonicieijne ne con- 
fon te là deux entiiés distinctes. On a justemeni fait 
letnai quer que ne ce qu'une chose est vraie, il ne 
>ensu t pa:- qu elle son belle Telle fst la jusiesst 
d'un théorème géométf ique, tel- sont certains faits 



196 DK L'ESTHÉIIQCE DANS LES RACES 

d'ordre abslrail qui satisfont la raison sans ébran- 
ler nos sens, sans émouvoir rimagination et le 
cœur. On a voulu également identifier le beau et le 
bien. Certes, une bonne action peut-être belle. Mais 
enfin il n'est pas besoin d'un long examen pour 
concevoir— encore une fois — que ce sont là des 
catégories dilfért- nies. La anoiale qui est la science 
du bien a son but absolument indépendant de l'es- 
thélique; et, rien qu en faisant la disiinction entre 
le beau, le vrai et le bien, nous avons du même 
coup rejelé— comme étant en dehors de notre su- 
jet— la doctrine qui réunit en Dieu ces trois attri- 
buts dans leur suprême mauiftstalion. 

Retenons cependant que la beauté idéa'e ce sé- 
rail la réalisatioD dwns ia nature ou d^ns l'art de 
la plus liHule perfection possible. C'est pourquoi 
dans tous les traités dVstliélique on soumet la beau- 
-té à des i<tis fixe-i. Les loimules en sont passable- 
ment variées, mais liétachonts bn la coque et nous 
verrons que la bubstanve peut eîi êtie réduite à 
que'ques iilé^^s piincipales qui sont en quelque sor- 
te le substralum de 1 idée de beauté. 

D abord il y a les él'^ments qui exercent une vé- 
rilnble sétluclion sur nous, qui frappent plus par- 
liciilièrement nos sens et notre cœur: telles sont 
la Grâce et ia Vie. Elles constiiuent re>seijce de la 
beauté. Est-ce (to'irquoi dans toules les choses 
créées pai- la nature que nous qualili'»ns de belles, 
se trouvent iralistes cet itux qualités dans leur 
souveraine expression. 

.!♦» suis cenairi, dauire part, que notre esprit ne 
saurait Concevoir une œuvre d art d'où ces deux 
qualités se trouveraient t-Haleinent absentes : la 
Glace qui donne la noblesse et !e charme de l'atti- 
tuoe: ia Vie. ce je ne sai.- quoi dindefiiissible. qui 
donne le sceau d^- 1 immortalité, à certaines créa- 
tions du çeuie humain. Tenons donc pour acquis 
que la Gràv.-e et la Vie soûl des attributs sensibles 
et indisi>entables de ia Beajté. 



DR l'esthétique DJiSé LES ftACÇS i9Q 

Mais ils ne sont pas les seuls, i) y a encore beatl- 
"coup d'aulres éléments qui font appel à la raison 
et à I esprit: telles sontiUnité et la Convenance, 
doù découlent dans certaines formes plastiques. 
IVquilibre et la parfaite symétiie des parties. Voilà 
en raccouci et singulièrement simpîiliés les prin- 
cipaux éléments de la Beauté De sorte que lorsque 
nous les trouvons réunis quelque part, nous pou- 
vons certainement sous la loi des eslliélicicns notis 
écrier : ceci est beau. Mais une question se pose. 
Puisque la beauté a sa fin en elie-ménie, puisqu'elle 
nous procure la plus pure et la plus complète 
jouiss-ince, puisqu'erifin elle est réiiie par des lois 
lixes. celte loi se préstnle-elle à l'inteUigcnce de 
tous les hommes d une laçon impérative ^et avec 
le uéme caractère d'évidence. 

La I épouse à cette question se trouve en chacun 
de nous. Nou certes, et sans que nous ayons le cœur 
nullement gâté — comme le prétend Kant — nous 
ne voyons point toutes les belles choses sousle mê- 
me anjjle, la lieauté étant éinineramenl subjective, 
chacun de nous nous portons en notre àme notre 
idéai de beauté et cet idéal est tel que i on fait nos 
^oùts, nulle éducation ei notre degré de culture. 
>itns doute tons les hommes ont une tendance à 
trouvci' be-iu quelque chose ou quelqu'un niais la 
maliei e eu e.-t ondoyanle et diverse, et si, tout à 
1 tieure j'ai essayé dans une analyse trop sommaire 
de déyagei' les eiériienls ess-^ntit-is dont est. formé 
ie senlinienl eslhélique, il ne vous a pas été diffi- 
cile de remaïquer, au passige, que celle coucep- 
liou Iransiendc.nte de la Beaulé nous vient en 
diode ligne de la Grèce. En eiVet, dei)uis que Pla- 
ton et Arisiote eij ont formulé les lois, pei sonne 
tlaulre n'y a apporté une contribution iniporianle 
et nouvelle. D'aillPurs ces iilées qui tout l'iionneor 
de la civilisation conteniforainecousliluent à I h'^ur^ 
aciuelle nn héritage joliment onéi eux pour nous 
autres nègres qui ne pouvons ncms reclamer d'an- 
celie.-' giecs ei qui, cependant, jugeons les choses 



498 DE LESTHÉTJQUE t)A.NS LE? RACES 

d'esihélique selon Tes norne- établies jadis sur 
}r$ bords de U mer* È^è^. Telle est. Messieurs, 
i'infiaence incalculable de iédai-ation. Elle agit sur 
nous avec une énorme puisse nce de sjggeslio.o. 
Avant que nous apprenions à pea>er par tiotis- 
mêmes. on nous apprend à pea>^eravec les mèines 
formules dont tes autres se sont servis, si vrai que 
noirfii jugement s'tixerce et se développe dans un 
moule qui se modilie très lentement. 

Nous «oinmes ainsi tributaires d'une foule d'i- 
dées logées très paresseusement en notte Ame qui 
décidt^nt de nos goàis san» que nous ayons le loi> 
sir d'en faire le coutrôle Pour ce qui nous est 
persaitnel à nous autres haïtiens — (éducation que 
m»us recevons nous lappro^the cerlainement bien 
plus près d'un français de nos joufs que de nos 
aïeux africains et la queslioii ne se pose même 
yas pour nous ile savoir ce qtie nos pères eussent 
pensé sur tels sujets déterminés. Cependant la 
rhose eut été vraiemnl ini»*res.sante si nous pou- 
vions mesurer iéleudue du cisemin parcouru dans 
l'évolution de nos idées. 

Hn ce qui (^cerne nolni^i^^^ '^ question des- 
liiétiuue, nous aurions voulu savoir si les formes 
que i«ous jugeons belles auiourd'hui leussenl éié 
fj^alemenl pour nos pères Évidenimeril no»'. Nos 
}>wùis se .«^onr modiliés. Lh preuve est que dans 
Cffiaiues inihus d Afrique, il existe des co.aumessi 
pei: eu rapport avec nos mœius haiiiennes et qui 
Iroisienl nos ijoûis d une iaçou m violenlt; que. 
iujiif jes réptKiiwns in>tin(:iivr^mi;ut .sans penser 
iiuV;;lHs «.ni iJù être cpil^s de nos pères; i*t vous 
savt^ qu u!;e niuddicaiiof} du i^uut peut bien être 
«:♦• '.vJiiiiiMi avfc une lertaine manière de corn- 
pîf^iidri- il', vie. Tenei.je crois troiiver un exemple 
tie ctr UMt dans mes sonvertirs de voy;ii«e aux htats- 
Vtt.s dÀuiènque si f.-:?tlii.ts en incîdenls de toute 

Un jour, j'étais à là section hiutienne de lex- 
pos.tioii de S;. -Louis, du Mi:$soun d.ins l'exercice 



de mes foactioas officielles de Conîraièsaire de'ia 
Répabiiqae. Av.û moment donné, je vis venir, à 
travers les allées du « Fores tr y building, » deux 
jeunes noirs conduits par une espèce ile cicérone 
un peu bronzé et Ciitourés par une foule sgitee 
qai iear iançaiî des lazzt de toutes sortes. Eux, ies 
ijoirs, impassibles, stupides, marcliaient sans s'in- 
quiéter de quoique ce fut, lis étaient maigres, étii- 
qués et n avaient, pour tout vêlement, qu'une miuce 
bande de toile sale enroulée à la taille et deacen* 
dant jusqu'à mi-cuisse. Ils marchaienL Tout a coup 
iis arrivèrent vers fendroit où je. me trouvais, ils 
s'arétèrent interdits, figés dans leur élonnement. 
Cette attitude dui-a assez longtemps; puis ils ma 
montrèrent du doigt à ia louie, le corps secoué d'un 
rire îoJ et désordonné. Et eofm quand ils ^uriîni 
repiris leur marcbe, intrigué à mon tour, je h« pus 
me défendre de les suivre. Je parvins ainsi dan» 
l'une des extrémités du tearain de rexpositioo où 
la charité yankee les avait parqués pour le plo'^ 
grand plaisir des badauds. Il y avait là dans 4e.s 
huttes, grouillaut pôle-uième, une trentaine d« 
noirs vêtus du même costume dont je viens 4« vous 
parler, ils étaient ongiuaires des montagnes philip- 
pines. Instruits de ma prestance dans îeur campe- 
ment par leurs deux camarades que j'avais suivis, 
ils me témoigtièrent bruyamment d un sentiSQent 
que je n'arrive pas encore a bieu définir. Dans ces 
sortes de cas on ne peut pass'empresseï- d'afijrmer, . 
luais il me semble avoir démêlé dans ies sentiments 
que j'ai inspirés à mes congénères, de ia stupéfie- 
lion, de la méliance, et surtout beaucoup de mé- 
pris. Car jamais on ne s'était moqué de moi d'une 
laçon aussi manifieste et avec autant d entraim Les 
pauvres, ils parlaient, gesticulaient, piatiiaient tous 
t:nseinbie,etd'uncommun accoi*d, ils me désignaient 
du doigt comme l'objet de leur risée. Puis quand 
je voulus m'en aller, tous de la main, me firent te 
geste de quelqu'un qu on chasse. Et je vous afîir- 
lue que dans cette singulière scène, te plus aialheu'>- 



,200 . lîE L'tSTHÉTIQUE DANS LES R^CES 

retix nie tous- n'était aijcun de ces noirs philippins 
ni personne de la îoule-des curieux, :.. . 
■ -^Que^.se passait-ii dans la lèle de ces primitifs? 
V pe\il être bien qu'ils me considéraient comme un 
des leurs qui a renié la foi des ancêtres pniî>- 
qu'hablllé à la mode des hommes blancs, j'avais 
Jair de comprendre leur langage et de m'entendra 
avec eux. les maîtres. 

. {'eut-étre me trouvaieni-ils suprêmement ridicule 
daus mon accoutrement ? 

Dans tous l^*s cas. ce qui est indéaiable, c'est 
qu'entre eux et moi, ils sentaient des différences 
incalculables de goût et de moeurs et probablement 
ils ont dû juj^er que c'est moi qui ai tort d'avoir 
changé. Car, vous savez, d'autrtj part, que sans 
parler des parûtes étranges qu'altectionnent nos 
cxitjgénères d'Afrique, ils ont des mœurs qui ré- 
vèlent «n sealiment du beau absolument diffé- 
rent du^iôîre. Ne sait-on pa§..par exemple, que la 
blancheur des dents n'est pas fort en honneur 
dans beaucoup de tribus. Là on les teint, on les 
iime pour leur donner une forme conique. 

Ex iie rencûnirerons nous pas tnainls autres exem- 
ples de ce genre chez des peuples d'ancienne civi- 
tisalion? 

Les Chinois nft trouvent- ils pas inélégante la cam- 
brure des pieds des Kuropéens el ne sait-on pas 
que dès le berceau avec une patience inlassable, ils 
emprisonnent les pieds de leurs enfants en des 
chaussures f*péciales pour leur donner la forme que 
nous connaissons? Si modernisés qu'ils soient on 
pourrait certainement relever des laits du même 
genre chez les JaponaÎK. D'ailleurs tout l'art nippon 
u obéît- i! pas à une conception dissemblable de l'art 
©uddenlai? 

'11 paraîrrait flonc vraisemblable que pour les 
Chiaots comme pour les japonais qui sont de vieux 
peuples eiviii>és, les règles de la Beauté sont autres 
que celles que nous avons analysées plus haut et 
«i, uous aubes haïtiens, nous les avojis adoptées 



" D2 l'ESTHÉTIQ^'E dans LES RACES 201 

'instinctivement c'est qu'elles nous ont été suggérées 
par notre éducation occidentale. Ce sont des idées 
d'emprunt; et nous en avons beaucoup de celle 
sorte qui ont une puissance d'autant plus irrésisti- 
ble qu elles forment maintenant la base de noire 
personnalité coilecUve. 



Ainsi nous croyons avoii* établi que le sentiment 
du beau, loin d'avoir l'obieclivilé d'une loi pliv^i- 
que comme celle de la pesanteur, par exemple, va- 
lie non seulement suivant les peuples et les races 
niais encore selon les individus el leur degré de 
culLure. Car, dans l'appieciaiion de tonte forme 
plastique, il entre un élément intellectuel dont la 
puissance er-t pKis ou moins grande selon que le 
^oul esi plus ou moins cultivé. 

La chose par excellence sera donc la culture du 

goût. . .... .. . 

C'est ce dont les Grecs nous ont dontié l'exem- 
ple le plus significaîil" dans l'histoire universelle. 
Pendant pius de trois sièces, par nécessité pùlitique 
autant que lai' une n}t:'rveilit:u>e intuiiiun esibrct- 
q'.ie, ii> onî projuit dans Vkii comme dans la \'ie, 
le» plus belles formes ulasiiques qui aient urniiis 
existé. Et commef.'t ont-iis pu y [Parvenir ? C'c^i ce 
oue nous ailons von. 



En face de i Asie Mineure, sur ia pénmsuîe que 
baigne ia nier Egée, ce peuple glorieux et jeune 
i< est fcîfvé vers it Tem-^ siècle avair notre ère a une 
telle conception du sentim<^nl esthétique que nui 
aiiiie ne la dépasse après iui. Cela lient bcaiiroup 
a ia qualité de sa civilisation tonte prinîesaniiere 
qui faisaii de la perfection du genre hu.iîain ; idéal 
ce la vie civique. D abord, <ians ces pays sillonr.'éi 
de monia^rn s où les lîeuves u étaient gu^re i:avii:a- 



202 DE l'esthétique dans les races 

Mes, les communicalions intérieures par cela seul 
devenaient absolument difficiles. 

C'est pourquoi, la mer, la seule voie pratique qui 
s'offill à î înlei!i.qence sonpie et industrieuse des 
Grecs. leur fournit, ,'ussi le moyen de fonder le long 
des côtes ieuis innombrables Cités, sortes de petits 
étals dont les liens les plus Jrûrs étaient la commu- 
jiaulé des mœurs, et surtoiit la communauté de la 
laiigue, sobre, facile ,et sonore que les rapsodes 
rylimiaient sur leur lyie. 

Mais l'union poiiîiquedes Cités n'étaient pas tou- 
jours iriéprochables. Aussi voyons-nous que celles 
d'entre elles qui s'étaient assouplies à un régime 
plus s^évère, à une organisation plus rigoureuse 
en arrivaient à imposer leur façon de vivre aux au- 
tres. C'est ainsi que, à un rnomerït donné, les Do- 
riens vigoureux et entreprt^nants descendirent de 
leurs mouiagnes, envahirent \a plupart des Cités, 
s'établirent dans Le Péloponèse, où Ils fondèrent 
des villes comme Sparte. Ils y vécurent en con- 
quérants orgueilleux au milieu d'ennemis cent fois 
plus nombreux qu'eux. La nécessité de mainie- 
nir les peuples conquis dans le respect et l'obéis- 
sanoe inspira des règlements dune vérité excessive. 

Par exemple, le Spartiate n'avait et ne devait avoir 
d'aunes occupations que celles d endurcir son corps 
*«u noble métier du soldat et pour cela les esclaves 
à son service lui enlevaient le souci du travail ma- 
tériel. 

Tout Spartiate est né soldat. L'enfant appartient 
moins à son père qu à la Cité. Dès son bas âge, on 
le livre à un magistrat chargé de faire son éduca- 
tion selon les lois de l'Etat. S'il est atteint de quel- 
que mal formation congénitale, on le tue. L exis- 
tence des infirmes pourrait compromettre l'avenir 
de la race, l'essentiel, c'est d'avoir des hommes 
bien faits. Au gymnase, dès sa septième année, il 
e.<l soumis comme les enfants de son âge à un 
système d'euseignement officiel et public. 11 y 
apprend la lutte du corps à coips, le s^ul, la cour 



DE l'esthétique DAN\~ LES P.AjCES 203 

^e, le lancemf^nt du disque et l'exercice du javelot. 

(loiirt velu d'une tunique légère, hiver couinie été 
il s'en débairase prompteuient quand plu- lard, il 
parlicipe aux jeux olympique-^. En allendanl, le sJri- 
gile et les bains froids de l'Eurotas lui donnent le 
tissu solide et moelleux nécessaire à Téphèbe qui « 
s'exerce au métier de citoyen. Quand Tàge lui vien- 
dra de se marier, il ne clioisira sa femme que parmi 
les jeunes filles qiJÎ ont reçu la même édocalion que' 
lui. Nues comme lui, il les a vues bondir avec giàce 
et souplesse, il s'est enlraîrié en leur cofnpaguieà tous 
ïes jeux qui rendent le corps robussle et sain. Cela ne 
les a pas lait rougir. 

J^ pudeur est un fruit tardif de^civilisation inquiète. 

11 a pu ainsi admirer à loisir les formes que la ma- 
teiiulé iieureuse développera, et, ce sera le bonheur 
de la Cité d'avoir des entants en qui se perpéttient 
les nobles qualités de tels parents. Si, par malheur, 
stérile ou deveiîu vieux» il est impuissant à remplir 
ses devoirs de procréateur, la loi l'oblige à confier 
sa femme à la couche du voisin plus- viril et plus 
heureux, il ne s'en fâche pas, sa plus grande gloire 
est de rendre la Cité forte et prospère par le nombre 
des hommes valides et gaillards. 

Voilà, Messieurs, le genre de sélection le plus sou- 
tenu, le plus sévère qui a valu à la Grèct* d'avoir pen- 
dant longtemps la plus belle race d'hommes qui ait 
jamais existé. 

Mais a côté de la gymnastique proprement <iitë, il 
y avait encore une autre institution dont le but était 
aussi la plus haute perfection du corps huînam. Je 
veux dire i'orohestriquequi était, à parler-juste, l'ait 
sculptural des poses. Un jeuce hommede bonne sou- 
che, dont l'éducalion était parfaite devait savoir dan- 
ser et comme les pas étaient multiples et divers, ii y 
avait un maître de danse qui, au son de la tlùte et 
de la cithare, enseignait l'ait favori des dieux. Car 
Vous savez que la danse avait le plus .souvent un ca- 
ractère sacre. Dans les panathénées, les éphèbes char- 
gés de moduler l'ode de Pindare à la divinité twîéUii- 



204 DE l'esthétique DAXS les RACRâ 

le devaient êlre rompus à tous les exercices de Tor- 
cUestnque el ils émerveillaient l'assistance si, avec 
î'éléuance des pas el des gestes» ils montjaient dans 
la nudité du corps "1 assielle flexible du tronc sur le 
bassin, l'agencemeot souple des membres, la cour- 
be nette d^i talon, le réseau des muscles mouvants 
et coulâiils sous la peau luisante et ferme." 

Si vous vouiez vous rappeler que cette conception 
de la vie noble a é!é répandue dans les plus hautes 
couches de la Ciîé, et si vous voulez bien vous rap- 
peler que Sophocle, le plus bel éphèbe d'alors, dan- 
sa nu le paen en l'honneur d'Apollon après la ba- 
taille de Salatnine,il ne vous sera pas difficile de com- 
prendre pourquoi la sculpture a été l'art par excel- 
lence des Hellènes, Mais vous vous rendrez égale- 
ment compte pourqupi jeurs anistes quand ils vou- 
lurent rendre des hommages publics à la divinité en 
taillant leurs traits' dans ie ma^'bre ijnmaculé, choi- 
sissaient les plus beaux parmi les athlètes pour les 
immortaliser par leur génie. Les modèles étaient là 
sous la main, il n'y avait plus qu'à les idéaliser. 

Eh î bien. Messieurs c'est dans ce terrain, ains 
préparé, dans celte race privilégiée, que s'éleva la 
philosophie grecque cette autre fleur exquise du gé- 
nie humain. J'espère bien, (nair.tenent que nous n'a- 
vons plus besoin de nous mettre martel en téie pour 
trouver comment là théorie du beau, du vrai et du 
bien a pu naitie dans l'air léger et sous ie ciel clair 
de r.^ltique. 

Dans ces gymnases où. les adolescents apprenaient 
à (levertir des hommes parfaits, à l'ombre parftiméo 
des platanes et des sycomores, les grecs très habile:* 
aussi en Tait cde pariei ie» savaient venir deviser sur 
toutes choses.Spyons certains, Messieurs, que ja scien- 
ce de l'esthétique y a pris naissance. 

Mais, vous le voyez, c'est sur un produit de hautes 
sélection que les artistes grecs ont établi le canon 
de la beauté el nous aurions mauvaise grâce, en vé- 
rité, de nous laisser fasciner par la superstition clas- 
sique. D'ailleurs les Hellènes n'ont pas trouvé d'era- 



DE L'E^TntTlQUK DANS LES RACRS 201; 

h\è^, eomnie du premier jet. les formules de celte 
idée Iraïk.icendante de ia heaulé. 

Loin de là. Le début de leur an moiilre au con- 
Iraire une telle giucherie dVxéculiou que nous a- 
von» peiue à concevoir quils atenl |^)u s élever au 
dessus d'informes copies. t.Vslde l'Epypte. de l'As- 
syrie que les l'ljénicien.H leur rapponênt les modè- 
les dont ils feront une imitation presq«îf ..*^ aie. 
.Mhïs peu à peu le théine de la rare et les circon^iaî»- 
ces que nous avor>s précist^Hs tout à liieure ont Uni 
par tyçi^nner ies goûts de iarli.ste pour lui permel- 
ue de dégager des simulacres **en bo»s cirés, vêtus 
de robes bariolées" la splendide statue d'or et d'i- 
voire de Pallas Athénée. 

Si, fomine nous avons essayé de te démontrer la 
piah liaaie ambition de l'art grec,nolammenl la sculp- 
ture, a éle lie i éaiiser dyns te raarbi*e une forme liu- 
maiiié idéaliï-ée, si d'autre part la race heliène s'est 
ap^ùjqiiée par uo gerjre de sélection sévère à se rap- 
procher auiant que possible de cet idéal esthétique — 
si. Ofptndarit, et la race et l'art gre.:s ne sont, en fin 
de comité, que des produits d'évolution, déterminés 
pai »a patience et liuieiligeiice de l'homme, vou.> vo- 
yez qurlie coiicltisiou nous pou von.-^ tirer de ces fjits. 

».Vsi que la beaaié dile claï-siquc, n'a rien d'ob- 
ji^clir, eiie a r'!è a repoqce de son plus rit:iie épa- 
liouîA-e'neîit la résuiianie d une certaine conct- ptiorj 
de la vie. ôj) ne peut doic pas baser là Uessii^ une 
lii«ii'aL'ciiJs »ii(>ji des laccs. 



Cependant acce5:)rons pourinfaiiiihle*; ïe<; iois d'es- 
theiiqae Gont uous avons parie plus haji. La posi- 
tion de ia race no^ve ccMisideree à ce pinri' Je vue î^e- 
rail-triie si de.*avanlageu.>e '^' J ose dire que îion. Car 
l'on trouvr; en divers pomts de i'Afi'ique »ilH- \arie- 
tés de litgi'es qiù se ntpprociicnl b{.au:;oup de la 
beauté caucasique quaîiiàla ré^ruianîé des iruils ; et 
safià palier des Aoysilus dojiî le type est, icma.-qca- 



206 DE L'rSTHÊTIQl'E DANS LES BÀCES 

bernent afllné, nous avons au Soudan, diverse? Irir 
htts entr'aiitres, ccllts des Niibiens et daus toiU le 
continenl noir, nous avons de nombreux types qui 
offrent, sauf la couleur de leur peau. des caractères 
pbysiquts rappelant sensibleiiienl cenx des Euro- 
péens. 

"■ Mais ai-je besoin d'aller si loin et n'avons nous 
pas. ici même, dansée paya, l'exemple d'une race 
où l'on peut trouver tous les genres de beau lé? , 

J'entends bien. 

L'on me répondra que le peuple haïtien est. en 
grande partie, un produit de croisement. 

C'est vrai. 

Mais enfin, il n'en est pas moins acquis que la 
plus lorie partie du san^i haïtien est d'origine noire, 
et, puisque souvent, nous nous réclamons de. nos 
ancélre:-., il faudrait peui-èîre ne point oublier quel- 
les étaient leurs qualités ethniques. 

D'où venaient-ils, de qael point de l'Afrique les 
avait-on pris pour les emmener à Sl.-Domingue et 
lommenl étaient ils sous le rapport physique? 

Moreau de Sl.-Méry répond que beaucoup d'entre 
eux étaient origini^ires du Sénégal. 

«Grands, bien faits, élancés, d'un noir d'ébène, 
leur ncz est allongé et assez semblable à c*»lui des 
blancs.» Huis d'autres venaient du Cap- Vert «et 
leur tailie est avantageuse et leurs traits sont heu- 
reux*; enliii toute la Côte d'Or fournissait le plus 
Virand nombre d'esclaves et c c'était des hommes 
bien faits». Voilà la base du mélange. A ce pre- 
mier fond, puissant et indélébile, versez l'apport 
généieux de la France et de l'Espagne, et entin, à 
loiU cela, ajoutez la contribution — si faible soi t- 
elle — de l'aborij^ène primitif, de l'Indien orgueil- 
leux, au teint blanc ou basatié. à la chevelure so- 
yeuse, el vous aurez synthétisé le sang qui coule 
dans les veines de beaucoup d entre nous; et si 
vo is songez -que depuis plus de cent ans les gnè- 
^'alions se croisent a l'inhni, qne les variatio<'2:> en 



-DE l'esthétique dans LES raCes 207 

*sonl mu'liples et diverses, vous comprendrez com- 
bien le type haïtien est mobile et changeant et vous 
comprendrez aussi pourquoi dans une même fa- 
mille, souvent, frères et sœurs ont des traits et dés 
conleurs tout à fait différents. 

En ciT't, \i gamme de nos nuances défie les 
rayons du spectre solaire. 

En voulez-vons une preuve? 

Essayons de crayonner dans ses grands traits une 
de nos professionnal beauties. Mais dans quelle 
variéié la prendrons nous? Noire, brune ou grif- 
fonne, mulâtresse cuivrée ou quarteronne, elles 
ont toutes la carnation chaude et saine que don- 
nent lair et le soleil des tropiques. One autre chose 
les caract^^rise tontes aussi: c'est l'harmonie dés 
lignes. Oh! ces lignes souples, <ies méplats de la 
têle à l'arc du talon, elles révèlent le dessin; pur 
des épaulés, la courbe niolle des hanches, la jus- 
tesse des proportjons, la noblesse de l'eurythmie.. 
Les ir.iits manquent quelque fois d'une seiei né ini- 
çebcsbiiiîë: Mais, par Contre, l'éclat scintillant dés 
yéox,'ia magie' du sourire; l'ivoire mat desdeii^s 
trahîàsent \iii suprême rayo Aneinent de grâce et 
de. vie. Et si vous songez, d'autre' part, quel pour 
f élt^g'ancé'd'à vêtenieiil co.mme pour le liny,de l'é- 
d'ackiioh'. c est à Pâri:^ que' nous ciioisisi^dns nus 
modèles, VoTisaurèV ainsi aclievé lé type qui a si 
souvent fait la joie de vos yeux dans les saiosis de 
nos- grandes vdie*. '=' ■' ■ ' ' 
'* Pouitanl la race haïtienne est eh plein devenir au 
point de vue du dév^ldipr'emeFrt de sa mentalité et 
de se^ iortnes plastiques. Car nous manqueiions de 
loyauté si, e« teiiurd des exemplaires qifé^ nous 
venons de mettre sons vos yeux, nous ne vous 
avouions point qu'il en est d'auires encore très 
nombreux, qui marquent en quelque sorte l'étape 
que nous avons déjà parcourue par leur caraclùre 
Irnslre et disqracieu.x. ■ " 

Mais là aussi j* trouve que nous avons incontes- 
tablement gugné du terrain 11 y a eu une évolution 



208 DK L'ESTHÉTiQUK DANS l.FS P.^CES 

dunl nous pouvons hw-ùiev la nifrclie en considé- 
lanl ]'elal de cerlaiu» Je i o.- fiéies d'Afrique qui 
soni attligcs de slealopyj^ie, de tablier ou d au- 
tres ifUperfecti'jns de ce genre. Nous ne leur res- 
seuibiuds pas |':us qa»* rKuropéen d»*. nos jouis ne 
ressemble a ces itidiviuus au crâne iuyaut, à la 
coioniic vertébrale arque«. aux jambr-s courtes et 
i><Ans fnullels, au corps prcstju'entièremenl poiiu 
qui furent cepenuaui iius ancêtres couiuiuijS de 
i'à^e de pierre . . . 

Nuis voilà arrivés, Mesdames, Messieurs, au 
leruie d€ cette iougae di&cussioD. 

Nous nous soiiiiiies évertué de mettre en relief 
qu'en {»euéral t urigi'ie des idées est u'j problème 
ditiicile que la psychologie n'a pas ealièremeut ré- 
»oiu; eu tout cas, l'origine de Tidée de beauté loin 
de se presenier a nnus avec le caractère d'une no- 
lion simple c^inime celle de l'espace, est an conlraire 
quelque i h jsed'extréraemsntcoijiplexe.Nous avons» 
u'autie part, essaye de vous faire voir combien la 
beauté est un sentiment ^ubjeclif dont « nous fan- 
lasiujib kij foriiifcs à notre appétit» selon la savou- 
reuse expres^ioa de Sluntaigne. Au surpius nous 
avoiis inoiitié par Id vie des Grecs comment les 
canons estbe.iques ont pria naissaiice et giàce à 
1 ^\ -■iu.]oii du peuple iiaUieîj, nous avons établi 
que même si ou voulait nous les appliquer nous 
ii eii serioiijj p^s auireuienl désavantagées. 

i>'»uouas parmi vous ont dû trouver inutile «ic 
*iC:s èiie iiilardr a l'étude d'un lei sujet, ils peu- 
vent lijMJiuej que tout cela n*a pas d'importance et 
que même, au point de vue des actions humaines, 
ic r<.ic occupe j^ar crMaiutrs personnalités illaslrt-s 
li'rM pa» lu •jours en rapport avec leur be-aulé. Ni 
kt p.iiLtr taiiie, ni le dos rond de Napoléon Bona- 
p^iii' , ni la idCe ref^frognée de vieux bouie iOpiie 
de u:io .ie Bismarck ne les ont empêches de chan- 
il*M la Ijcc de l'Europe. Lon peut o au re part ré- 
pêlrr à loisir la tanieuse b »uîade de Pascal: « le 
nt?2 de Cleopa^re, s il eaî eic [^ius cou:; ':: i'rtc- ■ j ; 



DE l'esthétique dans les races 209 

monde au rail changé ».. Oui, l'o» peut dire loul cela 
"et i'o:) aura rni&on. Mais, je trouverai grâce devant 
ceux qui pensent avtc M. Edmond Paul que la 
question sociale dans ce pays peut bien être d'ubord 
une question d'cslélique. Dès lors, MM. vous voypx 
bien qu'il n'éiait pas tout à fait inutile de la trai- 
ter deva.Jt vous. Je legrelle de l'avoir fait d'une 
voix pâle et incertaine. 

Fin 



-<— -^ -\ 



APPENDICE 



ENnUÉTK SUR l'outillage TvIELLECTUiLL ET 
LA T0R51AT10.N DE l'ÉLITE 



i 



APmOlCE 



NOMBRE DES IMPRIMI'ZRIES EXIST.^NT EN 
HAÏTI. 

PORT-AU-PRINCE : 

imprimerie Nationale (la mieux ouiilîée) 1 

Chaiivei i, Le NoLiveliisie) 2 

M^glo. rc (Le Marin) '^ 

('Irépin ' 4 

Eùai. r.henet (Haiii Cominerciale, Agricole et 5 

Le HiiHetJn Religieux J Haui 

Sa in i Jacques (L Essor) 6 

Ccntraie (Le Cournei du Son) 7 

Bernard Dominique 8 

Auguste llcraux 9 

CAP-HAITIEN i2) 

Bastien (Le 'n:at>!c'/ 10 

"Petit Capo: ■■ PL 

AUXCAVlî- ri) 

12 
JACMEL (1) 
(L'Abdile ) L? 

JEREMlir. .if 

Pi 
Total -î 4 



214 



APPENDICE 



NOMBRE DE JOURNAUX ET REVUES ÉDITÉS 
DANS CES DIVERSES IMPRIMERIES- 



lo 



PORT-AU-PRINCE 

Imprimerie Nationale 



2o Imprimerie Chauvet 
'ào € Magioir'i 

4o « Crepin 



5o 

60 
7o 

80 



« St. Jacques 



Cenirale 



Le Moniteur Olïkiel. 
(bi-hebdomadaire) i 

Le Bulletin de l'Observatoire 
du Petit Séminaire(inenSL-iel) 2 
l>e Nouvelliste (quotidien) 3 
Le Matin (quotidien) 4 

L Evolution (bi hebd.) 5 

Bulletin de la Li'gue de la 
Jeunesse haïtienne 
La Nation (hebd) 
Rouge et Rleu (hebd.) 
J^'Essor quotidien) 
L'Essor Revue mesuelle 
(^ourn{v du Soir 



Aug.Heraux La République ^bi heb.) 



9o 

lOo 
ilo 



CAP- HAÏTI EN 

Imprimerie Eîastien 



AUX CAYES 



6 
7 
8 

lu 

■Il 
12 
13 

•14 

15 
1(3 

J-iulleiin de 1 Alliance française 
du Cap-Haitien (mensuel) 18 



La Eraternite 

La Gazette des Tribunaux 



Le Câble (quotidien) 
La Renaisse lîce 
du Pt (^po's Le Hetit Capois (mensuel) 



l2o 



JACMEL 



i3o 



JÉRÉMIÉ 



Uo 



La Petite Revue (mensuelle) 19 
L'Abeille ( ad libitum) ' 20 

Total 

22 

2 Revues dont nous avons le re- 
gret de ne pouvoir citer les 
noms parce que nous ne les 
avons jamais vues. 



APPENDICE ' - 215 

NOMDRE D'OUVRAGES EDITES PENDANT CES 

CINQ DERNIÈRES ANNÉES A PORT-AU-PRINCE 

( ET PEUT-ÊTRE EN HAITI) 

Imprimerie Crépin : 

MM Jérémie Mission de l'iiomiîie dan<: la vie 1 vol 

Me Donal G Best Hhymnes of n marines (broch) 1 vol 

E Depestre La laillite d'une démocratie 1 vol 

E Maihou Annuaire de Législation 1915 1 vol 

<( Judas (brochure) 1 voi 
F Doret Comment je conçois une 

Constitutitjn (br) 1 vol 
Supplice fils Rulietin du Cons-Com. 

de St. Marc (br) 1 vol 
Rodolphe Charmant La République dTIaiti 

sa faillite, sa rédemption. (br) 1 vol 

Léon Lahens L'élite Intellectuelle (br; 1 vol 

Albert Nef Priam aux pieds d'Achille (br> 1 vol 
Luc Dorsinville ApV:rcu sur l'hist pol. 

de la Chambre de 1914 (br) 1 vol 

Gabriel Lerouge Ou vivre libres ou mounr(br) 1 vol 

N.B Les autres imprimeries ont publié des feuilles qui 
n'ont pas eu une longue durée et des brocjiurettes dont il 
m'a été impossible d'avoir la nomenclalure. 
Le Matin ; 

Auguste Mjgloire Hist d'Haiti T) vol 

F Hibert Mrisques et visages 1 vol 

Anniversaire de 
1 U.SS.Jl. (br) 1 vol 

A bel. N Léger (or; i vol 

Félix Magloirc Cours d'ins- 

truction civique 1 vol 

Bu lien n Com . 
(19151916) ! vol 

Candtlon Rigaud ,* Lettre au Sénat (br) 1 vol 

Le S.L. et la 
Presse haïtienne (br) 1 vol 

24 vols 



210 APPENDICE 

NOMBRE DES BIRUOTnÈQrjES PLUS OU 
MOINS PUBLIQUE^. 

POflT-AU-PRlNXE : 

Ao L L'ïtion caîholiqne Publique et gratuite 

iio hibothèque de ia paroisse de h Cathtdrale (initia- 

î»vc du Kère Jan, Curé; Publique souî; Garantie de 

ccirion. 
.>o Hiblcihcquc de Sr. Louis de Gonzagne (Privée) 
'ii^' « de ia Société biblique et des livres reli^'icux 

Pu:\;cue. 



JLI>PENÎ>ICE 217 

Enquête sur le goût de la lecture. 



Répom^e de. MM. Henry Chaiioel el Chéraquit, 
Directeurs du tiXouveUisle.i 

î® D. — Q:ielle influence probable votre joumnl 
a-t-il exercée hurle goùl de ia leclure a Port- 
au-Prince ci dans les autres paiîies du pays? 

. R. — c Le fli Nouvelliste > a incontestablement 
exercé une gramJe influence sur le goût de 
la lecture lanî à Poi t au-PririC^; qu'en pro- 
vince. Jadis les journ;irix n'avaient qu'un 
maximum de tirage à 500 exeuiplaires. Nous 
avons atteint 2.5Ù0. 

2® D. — Y a t-ii eu augmentation du nombre de 
vos lecteurs pendant les cinq dernières an- 
nées? 
•R. — Augmentation insensible des abonnés 
(non de-s lecteurs ^ pendant ces cinq der- 
nières années. 

3® D. — Les crises révolutionnaires ont-elles fut 
augmenter ou diminuer le nombre de vos 
iecieurs? Ou bien ce nonii)re esi-il resté sta- 
tionnaire? 

R. — Les crises révolutionnaires nous ont lou- 

jours été préjudiciables: les régions trou- 

, biées ne recevant ou ne demandant qu'anor» 

malement le journal — mais la crise passée, 

le chillVe des abonnés reprenait son niveau. 

4 ® D. — Combien de volumes, brochnres ou Re- 
vues votie maison a-t-elle édiles pendant 
les 5 dernières années? 
R. -^Combien de volumes imprimés par nous! 
Pas noté. Eq principe noire atelier el notre 



218 APPENDICE 

presse élant absorbés par ie jûrrrmvK no;is 
îi'acceptojis guère d'autres travaux sirai- 
iaires. 

t»^ D. ~ Y a-ï'U tendance à î'augmenlalion ou ù 
la diaiinntioa ou bien encore tendance à 
rester à l'état station uairc? 

R. — r<Joiis sommes à î'état slalionnaire ae- 
lueileaKiMl, a c-iu.-ie de ia misère K^ini^i'^i^- 
On iit beaiicouj» 1»î joaraai cepeadam on 
l'emprunte d iivcujlage.ll friuL compter de 20 
àSOiecîeurs par numéro à Port-au-l*rince 
et de ''AX) à 3î)0 en province. Nous savons 
gue ie journal est la de toute une ville 
alors que nous y avons a peine 10 abonnes. 

6 ^ 0. — Depuis combien do temps votre journal 

existc-î-ii? 

7 c D. — Votre journal cst-ii le premier quotidien 

du PavsV 

5^ D. — Le Quotidien est-il une forme de jourjiai 
déiiaitivement aoclimalé daiis nos mœurs? 

0^ Quelle esl votre opinion si pour uHe raison 
quelconque, cette forme de la publicité ve- 
nait à àisparaîlre? 

10® B. — Quel est votre lirage quotidien? 

H. — « Le Nûuveili>te n'est pas le premier 
■ quotidien du pays chrofioio;>iquement, mais 
c'est le premier qui ail paru réynîicremeiiL 
serieusanenLSï bien que c'est le Novuelliste 
qui a acclimaté le quotidien dans nos 
mœurs, au point de ie rendre aujourd'h.;! 
absolument indispensable au dire de tous. 

Kn province, nous a-t on dit, q.iand le journal 
«arrivait pas par faute de la poste, on était i in- 



APPENDICE 219 

quiel V. li nous sen^bîc qiif ce serait presqu'une 
caîîîmilé si îp quotidien disparai>*«aiL 

Nous entamons le ier. M li procliaia notre 20me. 
année. 

N >rre tira-e normal? De 2/200 h 2.50«3 dont 1,300 
à i5«30 pour Port auPrinee. 



Réponse de M. Cîémcni MAGLOÏRE, 
Directeur du Matin. 

Elle est vraiment remarquable Tinlluence exer- 
cée par Le Matin sur le gotit de la lecture à Porl- 
au-Frince et dans les autrcîs pirties du psys. — A 
1 Imprimerie du jonina!. j'ai eu depuis le début, en 
19U7, 4 ( quatre) pressiers. Les quatre ont appris 
à lire, facilités par ies typographe:» qai, en présence 
de leur bonne Volonté et de leurs ellorls, se sont mis 
de bonne gfA.e à leur disposition. 

Celle anecdote ne constituerait qu'un cas isolé 
si je n avais les rapports nouveaux de mes agents 
ft forrespondanti. tlatjs les Dpparieniénls me re- 
ialant des laits typiques fi'émuIi»lion et le d^pit 
d'iulère^sHîits ciioyens furieux rte voir leurs amis 
lire Le Matin al maudissant leur parents qui ne 
leur avaient pas donné les éléments d'instruction 
nécessaire pour leur pt^rmeltrc d'élre au courant 
des faits plus ou nioii;s i;nportanl» de la vie iiAï- 
tieuae. Je ne suis pa?*, sembte-t il tout à fait dans 
votre question. J\ arrive pour vons parler main- 
tencnt du dévelopj.>emeni de ce goût de la lecture 
dans toutes les classes de ia société int(*ressées à 
l'apparition régulière du .'.fa/iij devenu itulis^.ensahle 
comme le paiiî de chaque jnnr. Pour ua numéro du 
jojina!, il faut compter 15, 20, 25 lecteurs selon 
ie* rtlations et le tempérament de !al>oniié, sans 
compter que très soavent ce numéro est eusuite 



220 APPENDICE 

expédié en province à des amis qui les repassent 
aux leurs^el ainsi indéfiniment. Tout ce qui parait 
dans le Malin est lu, commenté, discuté ; je dois 
ajouter qu'il en est de même pour le Noaue.lliste 
et tel eu tel article de Revue passerait inaperçu s'il 
n'était reproduit dans l'un ou l'autre de ces quo- 
tidiens. Pour me résumer, je peux affirmer que les 
quotidiens ont développé dans tout le pays et cela 
d'une l'açoa continue le «^oùt de la lecture; — Il 
' n'est pas vrai de dire ou de croii e que ce dévelop- 
pement soit parallèle a celui des atlaires. Au con- 
traire. 

2° D. — Y a-t-il eu augmentation du nombre de 
vos lecteurs pendant ces 5 dernières années? 

R. — Certes le nombre des lecteurs va sans 
cesse en augmentant car malgré l'int-igiii- 
liaiice des cvenemenls haïtiens depuis quel- 
que temps la curiosité veut toujours être 
salisfaite sans frais. Ne pas confondre lec- 
teurs et abonnés. 

3^ D. — Les crises révolutionnaires ont-elles fait 
augmenter ou d'minuei" le nombre de vos 
iecleuis? Ou bietj ce nombre esl-il resié 
statiunnaire? 

R. — Les crises révolutionnaires n'ont fait 
diminuer ie nombre des lecteurs que dans 
les Départemenis privés de communications 
avec la Capitale. Pendant ces époques tie 
«roubles, la siiualion du journal était lamen- 
table, à tous les points de vue. 

4° D. — Combien de volumes, brochures ou Re- 
vues votre maison a-t-elle édités pendant 
ces 5 dernières aimées? 

R. — A vrai dire, le Matin étant tellement 
exigeant, il n'a jamais été faiile à sun \m- 
primerie daccepler a éditer des ouvrages 



APPENDICK 



221 



ou d«'S Revue> et pul>îicali<^ns quelconques 
pouvant contrarier son appaiitioii ql.'oti- 
diî^nnp. J'ai pu cepettdant édiier pendant 
les 5 uu d'-rnières annnées: 

1 La laiiterno médicale ( publica'ion men- 
suelle disparue dv.pi:is ) 

2 Hisloire d'Halû d'Auguste Magloire 

5 vol. 

3 Masques et visages de Fernand 
llihen 1 vol. 

4 Anniversaire de U. S. S. îî. 

( ))roch) i vol. 

5 La doctrine Drago par Ab:l 

N. Lé;;er ( brocb ) 1 vol. 
G Cours d'instruction civique 
par Félix Magloiie 1vol. 

7 Bulletin communal J9I5-1016 

bri'Cli. 1 vol. 

8 Lpttre de l'ancien ministre 
Candelon Rigaud au Sénat brocb. 1 vol, 

La S, T. L. el la Prcs-e haïtiemie 
cunîrat de monopole brocb. 1 vol. 

5-^ D. — Y a-t-il lendan.":e à Laugmenlaiion ou à 
la dimmutioîi ou bien eî.corc teu iance à 
re>t-:-i' à l'et it stalionijdirt-? 

R. — Depuis quelque temps la situation du 
journal ei de rim^)nmerie res.'e sîuîionaiîe. 
L-^.^ Hi>'j.iné3 qu! iaisse:it so it rrUi laiés 
par (FauLres. Mais la crise du panier couj- 
meiice k impiiéier. 

6^ D. — Benu'< combien de temps v )tre journiî 
exi^îe-[-ii ? 

7^ D. — Voire jojrital est-il le picinier quoU lien 
du pays } 

R. — '.le vous en prie, mon cher confrère î . . . 
U s'agit de s'eiileuàre. Qu .ntendcz-vous p-ir 



222 APPENDICE 

premier quotidienl Voulez-vous comprendre 
par celle expression le premier journal 
quoiiii^n fo idé dans ie p:iys on c.'lui par- 
mi 1>'S quotidiens qui \ïen[ en première lignr^ 
Dans ie preiniei' cas, le « iMatiii » n'est 
pas en c-msy p'jisi]ii'avanl lui, il y a eu le 
€ Peuple » (le J. .1 Audain, 2 édilions : 1 une 
hebdomadaire, l'aiiLiv quoliJientie ; la « R;> 
vue exptess » de Crepsac ; « Le Glaneur » de 
Lafoiest ; « Le Si>ir » de Justin L'.icr sson, 
€ Le Malio » de Chéraquit el le « iNoi.vel- 
li^te s de MM. Cliauvel et Qicraqwit. 

Dans l'a u Ire cas, vous ad ni r- lirez avec moi 
que la queslion csl euibaiTas;in!e et que 
seul le public pourrait y répondie. 

8® D. — Le Quotidien e>!-il une forme de journal 
défioiLiveaienl ac.dim.ilé dans nos mœurs? 
R. — Le quoi id en ^'sî de,venu indispensable, 
il fait pailie de la vie haïlienue Si îin jour 
une conlrarieié prive quelques abonnés de 
leur journal, les bureaux sont envahis. 

9© D. — Quelle est voU'e opinion si pour une rai- 
son qurlcoijq le. ceiie lornie de ia publicité 
venait à disparaîire? 

R. — Si Ir's quotidiens venain'ut à di-paraîlre. 
il faudrait bitn vite en cré<M- daiorcs (le 
serait uîie catastri'phe au-si épouvantable 
que la dis|)aiiliun des églises ou des cba- 
pedes. 

10° D. — Q lel est votre tirage quotidien? 

R. — Le tirage a été crescendo pour s'arréier 

à 2.60J. J'o;;ciliais parfois entre, 'ii.iO!) et 2'-)U.J 
pendant les épo.pjes de troubles civi.s. 

\\^ D. — Coi-)b:ea de numéros ia Cipitale ab^or- 

be-t-eile':» . 

R — La Capitale absorbe à ei!e seule plus de 
la moitié au tiràiic. 



APPENDICE 223 



M. 



Si VOUS deviez ailcr faire un séjour de trois mois consàu- 
tifs à la campagne ci qne vo^s enssie:^ à enbortn trois livres 
seulfinint pjiir i'Gn> tenir cjmpngnie, quelles s:)>it lei œuvres 
que vous aurie:^ choisies ? 

Les œuvres que j'aurais chois'-*s, si je devais aller fai- 
re un séjour de trois mois à la camoagiie et que j'eusse à 
emporter trois livres seulement pourme tenir compagnie ? 
Les voici : 

Paul Adam : Le Trust 

Jean Lorrain : Monsieur de Phocas 

Oscar \V:lde : De Profundis 

THOMAS H. LECHAUD 



Mon<;ieur, 

Si je devais aller fùre un séjour de trois mois à la cam- 
pai: ^le et que je ne dusse eiiiponer que trois livres, pour 
tenir com.Mg'.iie à n\x solitude, je choisirais un volume 
ii'imp )ne lequel, — du fourra! des GoncoiirtJes Conics à<' la 
Bécasse er enîin un des deux derniers tomes de l'Aniholoi^ie 
IVacb. 

Maiiiienant, vous allez. Monsieur, me permettre de 
vous taire ua aveu, fe rc-grettrrais oe.iucoup de ne pou- 
voir ciioisir que ces trois livres. <ie cnoix serait un cri- 
me. Je me seinirais ingrat envers AdJùbe. Les Uaisnr.s 
JJan^ereii.-es, Hommes et Dieux, Mjn<ieu.r ùe BoUi.'reion, Les 
iS et ;t) Siècles, de Fa^neî ; env.rs les CoiUnntKorains ; en- 
vers tous les romans de iJouroet depuis le />î5r/r)/> jusqu'au 
Deinon de Mi.ii inclusivc!n< nt, envers les prélaco de Du- 
mas F'.is ; envers le Phalène eï sa nréiace, envers Cf?anlccler 
<quc ies crapauds et les nocturnes ne m empèciieroîJt jamaii 
de cuusidcrer comme un chef-d'œuvre; envers... envers en- 



224 APPENDICE 

fin tnnt d'autres œuvres à qui je dois tant d'heures inou- 
bliables de joie. 

Je vous dis que ce serait un crime. 

En tous cas, vous en porteriez ia responsabilité avec 
moi. Monsieur et aussi l'espoir quiî nous serait pardon- 
né, à cause, dabord, de votre grand souci de TEJucation 
Hailienne et parce que, en-uite, j'admire votre œuvre qui 
est, en vériré, très louable et qu"en outre, vous avez tou- 
te ma sympathie. 

Agréez, Monsieur, mes salutations les meilleures. 

LÉOK LALEAU. 



Vraiment, cher Monsieur, je suis très embarr.issé de dire 
quels sont les livres que j':îppori^rais si je devrais faire 
un séjour de trois n-cis à !n campn^ne. 

Il y en a de si beaux, de si instruciifs, de si réconfor- 
tants. 

Mais puisqu'avec regret il faudrait laisser tout B(ns5ier, 
tout Bourget, tout Leconte de Lisic et Pruoliomme et 
quelques volumes de ia bibliothèque scientifiqu:: et phi- 
losoj^hique du Dr. (^sustave Le Bon, je prenarnis donc 
^Les ^iphonsmrs du Temps p) ésenî du Dr. Lcbon, Les 
pocsics complètes de Vi^ny et k Maître de la Mer de Mel- 
chior de Vogué. 

Pierre BRÈVILLE. 



Cher Monsieur Mars, 

Vous me demandez de vous dire quels sont les livres 
que je choisirais, s'il m'était permis, en ce moment, d'aller 



APPENDICE 225 

pnsser trois mois à la cam])ngne, avec la faculté de- n'en 
.apporter que trois. 

A la première lecture de votre enquête, je vous avoue 
que j'eus l'idée de vous répondre que ces trois livres, je 
les prendrais parmi les œuvres dts nuteurs dont le com- 
merce me conduirait certainement vers rnitcllectualisme 
le plus par: les phil\3,sophes et les sav^ints Oui ma pen- 
sée s est portée vers ies grands i'.tiérateurs.* poètes, roman- 
ciers, conteurs, dramnturges, qui savent parfois vous em- 
porter au de^^sus de Tengeance délétère, vers les régions 
idéales où sont totalement ignorées les passions vulgaires. 
Mais il faut croire que mon esprit n'avait rien trouvé 
qui me plaisait dans les œuvres de ceux-ci puisqu'en fin 
de compte il a fixé son choix sur trois livres dont 
deux qu'un ne lit plus, sans doute parce qu'on en 
ignore les profondes beautés : L Evan^iieS Imitation, les poé- 
sies- de Snliy ^rudhomme. .le ne sais, M. Mars, si comme 
moi vous avez senti combien notre vie sociale devient 
âpre de plus en pins chaque jour. S'il faut en croire 
la Tradition, il semblp que nous avons laissé s'émous- 
ser dans nos cœurs, une vertu qui embellissait et 
fovtifi.nt notre corps social: la charité. Aujourdhui, non 
seulementjîosîs ne nous aimons pa';, ma s nous nous res- 
pectons à peine Nous sommes très instruit?, savants en 
bien des sciences, surtout daiis la science du mal, et nous 
avons lai>sé nos cœurs se dessécher à la flamme vive 
àcs passions mauvni>es. Aller à la campagne pour moi, 
ce serait m'txiler du biuit, loin du choc violent des am- 
bitioas effrénées et inassouvies; ce serait tenter en face 
de notre natuie merveilleuse, de donner à mou âme 
un peu de cette .sérénité qui caractérise le vrai sage. 
Aucun livre ne peut plus que ïhniîntion et i'Eviim^i'f 
me diriger dans les méditations saîuraires. Je ne sais, -M. 
Mars, s'il vous est arrivé de lire au hasard, quelques-unes 
de ces p.iges pleines de sagesse profonde. Si vous ne l'avez 
jamais fait, faîtes -le et vous verrez quel imn:en5>e prorit 
peut tirer un esprit qui veut se prémimir contre les haines, 
surtout du commerce de l'homme des lèvres de qui .sont 
tombées ces paioles : « Bieiiheureu.^i les miséricordieux, 
car ils obtiendront miséricorde. * 



226 APPENDICE 

Un de mes ârnîs a eu à me monrrer la raeî!leuve façr>n 
de lire rimiiatio!». On prenà une épingle que Ion pique 
au hasard tlanà le iivie. Eile m'a fait remarquer qu on 
tombe toujours sur une belle pensée. Tenez j ai louvrage 
sous la m;<in,carje le iis toujours. Voulez- vous que nous 
essayions?' Votlà ce que je t ouve. « Celui qui ne dé- 
sire point praire ;;ux hommes et qui ne cnunt point ùc 
ieur dépia'v. , jt>uira dunf. gr.mde paix » Sentez-vous 
' dans quelle j^ofonde et fruciucUî-e rêverie peu: vous 
plonger cet:c iliupie phrase à la campagne surtout sous 
un manguier toall'u eu face d'un champ éclatant au clair 
et thaud soleil de juillet tandis que seul rompt le silence 
la niflopéc étrange qu'en choeur fredonnent d'une voix 
monotone les laboureurs qui bêchent allègrement de 
leurs bras robustes la terre nourricière! 

Un sentaneiu de protonde gr.îtitude me porte à choi- 
sir les Poésies de Frudhomme Nul. poètr, nul écrivain n a 
exeicf sur mon esprit une inlluence plus heureuse. C'est 
SuliV Prudlîomme qui a formé mon coeur et lui a impri- 
mé cetre déliciitessc que je iui remarque dans ses mom- 
dres battements. Il m'a montré à aimer, cet homme-là; 
à accepter la joie et le bonheur et la souffrance d'un 
cœur égal, depuis- qu'il s'est révélé à moi, le doux poète 
du i Vase brisé » 

Ce soûl donc ces trois livres que j'emporterais avec moi, 
cher Monsieur Mars, et je suis certain que, qu;înd les 
trois mois révolus je retournerais à mes occup.uions de 
chaque jour, ce seiait avec plus de sérénité dans i'accouj- 
pîib*emenc de ce que je considère comme mon devoir, et 
Kî.loat plus dindwlgence envers Ceux près de qui je suis 
«pj>i:é à vivre ex qui ne sau'-nicnt être parfaits puisqu ils 
^riîvij>ftf}* iJr 3'humaine nature. 

Bien sincèrement votre, 
^^ ■ 

Jacques DAHTY, 



APPENDICE 227 



Si je devais aller faire un séjour de trois moî'î consécu- 
tifs à la campagne et que j'eusse à emporter trois livres 
seulement pour me tenir compagnie, j'aurais choisi 

le. UijC bible 

2o. Les fables de I.afontaine 

3j. La Nouvelle Héloise 

Avec mes civilités, 
Félix DlANiBOlS. 



Monsieur, 

Permettez-moi, en répondant à votre enquête, de ne 
pas vous cacher qu'c-Ue m a laissé longtemps perplexe. En 
elïet, comment . bien concilier toutes se>; 'sympaihies et 
faire, parmi ses préférés, une sélection vraiment juste qui 
aboutisse au nombre restreint que vojs propDsez : et cela 
surtout, auand, nous autres poètes, nous avons, comme 
l'a dit le bon Montaigne, une; âme «ondoynnLc et diverse > 
ef quand no:re cœur semble divisé en un nombre indé- 
iini de petits compartiments ou se logent toutes nos ami- 
tiés, souvent malgré nous? . . . Mais, puisqu'il faut bien 
que je vous réponde, je crois qu'après avoir caressé d'un 
long 'regard, presque de détresse, tocs .mes chers amis 
délaissés, je m"arrète:als au « Chariot T)'or » d'Albert Sa- 
mam, aux Fleurs du Mal de Baudelaire, et aux Scènes de 
la vie de Tiolicme. de Hcury Murger. Et si je n'ai pas 
derrière moi quelque vigilant cei bère qui retienne mon 
^este, je crois bien que je glisserais doucement dans quel 
ques coins de nies poches Monsieur de Bougreion, Les 
Vierges nux Rochers et Monna Vanna Voyez 1 « le cœur 
innombrable » qui essaie de reprendre ses droits 1 

Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments dis- 
tingués. 

L. Henry DURAND. 



228 APPENDICE 



Quels livres j'einncTîicrais pour un séjour de trors mots 
à h canipngne? 'Ma s certainement ua Bruiietière un 
tugènc Aiti-^hior de Vcgiié et Hérédia? 

Louis MOHPEAU av 



1o. Un volume des Contemporains de J. Lemaîire, 
20. Le iMarquis de la Rouerie, de G. Lenôtre 
30. Adolphe, de Benjamain Constant. 

Tels sont, cher Momieur les trois ouvrages que j'em- 
porterais avec moi si je devais aller à la campagne- 

J'adore la camp:igne, j'aime iécuJe. 

Mais ne vous trompez pas sur «mon compte; et, sur- 
tout n'allez pas me prendre pour un intellectuel ... Je 
suis . . , commerçant. 

F. TOUYA. 



Mon cher Confrère, 

Depuis plus d'une année je me tiens presque tout le 
temps à « Lefèvre » où j'ai déjà— au fur et à mesure — 
voiture une bonne partie de ; .1 bibliothèque. 

Mais si je devais faire un séjour de trois mois consé- 
cutifs à la campagne, et que je fusse forcé de n'em- 
porter que trois livres pour me tenir compagnie, \e 
clioisiraJs les «Essais» de Montaigne, la aPkîJosopbie 
de lart» de Taine ei les « Actes et Pa>'o!es ï> d^ Victor 
H ugo . 

Croyez-moi, mon cher confrère, 



Votre bien sincère 

TiiALEs MANIGAT 



APPENDICE 229 

Si je devais aller faire un séjour de trois mois consé- 
cutifs à la campagne et que j'eusse à emporter' trois livres 
seulement pour me tenir compagnie, les œuvres que fau- 
'rais choisies»sont les suivantes: Haiti et Roosevelt de Fir- 
min, le Pr^ugé des races de Jean Finot et l'Energie amé- 
ricaine de Firmin Roz. 

Un de mes meilleurs amis à qui j'ai communiqué mon-, 
choix, m'a exprimé le sentiment que personne ne voudra 
vous repondre avec sincérité et que toutes les communica- 
tions que vous recevrez auront été dictées à leurs auteurs 
par une unique préoccupation : celle de vous laisser l'im- 
pression qu'ils ont le goût des lectures élevées. C'est pas 
malin, a-t-il conclu de procéder comme notre ami X. qui 
a choisi du Nietzsche, du Bergson, du W. James, sans 
avoir nullement l'intention de rien lire de ces auteurs . 
Et mon ami dont je viens de vous rapporter le senti- 
ment, — sentiment comportant certes un certain fond 
d'exactitude, m'a enfin avoué qu'il ne vous répondrait 
pas', de peur qull ne cède à ce travers quil m'a signalé 
ou qu^on ne le lui prête. 

Mais moi, je n'ai pasla même crainte et la preuve est que je 
vousadresse maréponsesans hésiter. Je fais mieux je tiens 
à justifier mon choix, — cette justification sera une pro- 
fession de foi — Je sais que la bonne opinion que vous 
avtz de ma sincérité, de ma loyauté, vous empêchera 
d'appliquer à mon choix justifié ainsi que je vais le faire, 
le- jugement un peu trop excessif de mon ami. 

Depuis environ dix ans, je n'ai jamais eu de plus 
constante et de plus sincère préoccupation que celle du 
mieux être de mon pays et de l'émancipation de m? race. 
Et depuis les derniers malheurs qui se sont abattus sur 
notre chère Haiii, il m'a semblé que les esprits en proie 
à la même inquiétude que moi devaient; chercher îe plus 
possible à fortifier les deux notions suivantes: celle des 
besoins de notre nationalité qui se meurt, celle des inté 
rets bien compris de la malheureuse race noire qui étouîîe 
sous le poids de la déconsidération universelle. Particu- 
lièrement, les livres que je. vous ai désignés me semblent 
être de ceux qui sont les plus aptes à satisfaire à la dou- 
ble inquiétudedc mon âme, de ceux aussi qui sont vrai- 



230 APPENDICE 

ment propres à inspirer la double notion visée plus haut. 
Vous démontrer comment, ce serait peut être aller trop 
loin, et retenir davantage votre aitention J'aime à ce der- 
nier .sujet me fier à votre infaillibie clairvoyance. 

Je saisis cette occa-sion ponr vous renouveler, mon 
cher. Ministre, l'assurance de mes sentiments toujours 
sincères et dévotés. 

Léon ALFRED av. 



Monsieur, 

En réponse à la question que vous avez posée relati- 
vement aux trois livjes qu'on emporterait avec soi pour 
le séjour dun trimestre à la campagne, le cercle «Ave- 
nir des Jeunes i m'a. chargé de vous informer, qu'en dé- 
pit dt l'embarras ou ion peut sc^ioi^ver en pareille oc- 
currence, il ne serait pas malaisé Je choisir par exemple:- 
le Génie du Chrisûanisme de Chateaubriand, le Devoir 
de Jules Simon et, la Mission de l'homme dans la vie 
p.ir Jérémic 

Respectucusemen: . 

F. JEAN-JACQUhS 



A 

M. Price-Mars, 

Suis-jc'un inîelicctuel?. .T'en doute.— Je ne pnis, pour- 
tant, résister k la tentation d'apporter un mot à votre en- 
qu€it. — • ' 



APPENDICE 231 

De ce mol sortira-t-iî quelque déduction utile au but 
que vous vous proposez /...J'en doute. enco'-e— Je le don- 
ne, néanmoins, tout unimeni, tel que je le sens. 

La campagne î. . Ça me connaît . Un coin de ia Riviè- 
re Froide. ..un toit de chaume perdu dans le vallon, entre 
deux ns ornes verdoyants. — 

Là, j ai lu bien des livres : Romans, Histoire, Philoso- 
phie etc. etc. — Moi; Dieu ! J'en ai lu tant et tant que je 
ne suis pas bien sûr d"en avoir b-^ucoup retenu. 

.Mais,' un jour, (un dimanche) je ne sais plus cotnment 
me vint un petit in-J8,-28S feuillets exactement. 

Etendu sur le gazon, aux rythmes berceurs de Tonde 
qui fuit.,- j'ai bouquiné à l'.iise. 

Rien d'extraordinaire en somme ! Livre écrit pour les 
pensionnaires, les élèves, et le bon bourgeois ! î 

Fourrant, quand le petit volume me tomba des mains 
sur cette conclusion : 

ftL'esprit de simplicité est un bien grand magicien. — Il 
<corrige les aspérités, il construit des ponts pardessus les 
«crevasses et les abîmes, il rapproche le5 mainset les cœurs. 
« — Les formes qu'il revêt dans le monde sont en nombre 
«infini. — Mais, jamais il ne nous parait plus admirable que 
«lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des si- 
«tuations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pi- 
«res obstacles permettant à ceux que tout semble sépa- 
«rer de s'entendre, de s'estimer, de s'aimer. Voilà le vrai 
«ciment social et c'est avec ce clraent-lù que.se bâtit un 
peu|ile..>> 

Pauvre Société ! que ne puis-je te façonner une ère 
nouvelle ! 

Depuis j'ai fait du petit bouquin l'unique compagnon 
de mes excursions au milieu des bois. — 

Vous tous qui tic l'avez pas -lu lisez : La vie simple de 
Wsoner. 

A.B 



232 APPENDICE 



RÉPONSE A L'ENQUÊTE 

M. Price-Mars, 

Vous nous demandez, cher Monsieur, de vous dire quels 
ouvrages nous apporterions avec nous s'il nous venait 
à l'esprit d aller passer des jours à la campagne V . . . 
Trop craintive, nous craindrions de fixer notre choix sur 
des livres qui vous plairaient peu ou prou, ou qui nous 
feraient paraitve ridicule à vos yeux. Cependant, -des ro- 
'mans de Bourget. de Catulle Mcndès ou de René Bazin; 
osons nous aHumer, ne laisscraieut pas en pareille occu- 
rence de faire toutes .nos délices. Pourtant nous ne vou- 
drions point en apporter même un seul avec nous en ce 
temps d'efîroi et de terreur.. Honni soit, cher monsieur, 
le juunc homme ou la jeune fille qui, en ce tournant dif- 
ficile de notre existence nationale, passerait ses moments 
de loisir à contempler la silhouette dr telle ou telle hé- 
roïne de Bouroet ou le désintéressement de telle ou telle 
madone de Mendès. Nos heures toutes de méditation, 
devenant chaque jour de pliis en \Aus profondes, nous ne 
vo3'cns vraiment p.i5 pourquoi nous les perdrions à lire 
des chefs d'œuvre d'imagination pure plutôt que de nous 
appliquer à panser les blessures île la patrie agonisante. 

Ah ! s'il est un cœur qui saigne à la vue de ces blessu- 
sures, — touie modestie à part, — nous voulons bien croi- 
re -que c'est le nôtre, .\ussi, n'avons nous jamais manque 
drpuis que le hidalgo fier arpente notre sol de nous com- 
plane dans une étude approfondie sinon de l'histoire du 
pays, du moins du genre d'éducation qui convient à la gé- 
nération qui n'onte. 

A ce compte, nous ne croyons pas avoir besoin de 
vous dire cu'un gros volume d'Histoire d'Haïti ferait tout 
notre bonheur, d'abord parce que nous aimons à revi- 
vre nos oiigines, ensuite parcequ à chaque fois qu'il nous 
est donné de revoir par la pensée le geste de l)es,'.aiines 
à la Crète à Pierrot et celui de (-iapois à Vertières nous 
nous sentons plus fièies et plus orgueilleuses d'être des 
haïtiennes. Mais uue histoire d'Haïti ne nous suffirait pas, 



nous direz vo'js ? Eh ! bien, nous emporterions encore 
avec nou?, puisqu'après des heures d'ane qrude plus ou 
moins aride, il faut se délasser Tesprit, nous emporterions 
encore avec nous crC^racie» de AJassilion (^oicou, cette piè- 
ce si belie en soi dont la préface parce que recelant tout 
son critérium de vérité nous plait joliment et dont chaque 
vers, chaque phrase est pour nous un thème de toi et d'es- 
pérance. 

Enfin, cherchant parmi les cent livres qui forment no- 
tre petite bibliothèque nous prendrions la «Réhabilitation 
de la Race Noire» d'Hannibal Price qui nous ferait avoir 
plus de confiance en l'avenir d une Haïti forte et régéné- 
rée et qui partant, dissiperait nos ennuis dans nos mo- 
ments de désenchantement ! 

ExcuFez-nous, cher monsieur, de n'avoir su vous plai- 
re et croyez à la sincérité de nos sentiments. 

JK. Marquise de Savary. 
Saint Marc, 24 Juin 1917 



Jérémie 

■J'ai plusieurs auteurs qui me plaisent mais depuis que 
je vis pour ne pas mourir de dégoût, tant je sms touché 
jusqu'aux libres de nia jeune ume de patiiote réduit à 
i'état de «sans patrie à aimer et à '.aquelie sacrifier ma 
ma vie pour son bonheur, » je cherche dans les livrrs les 
plus vrais l'oubli de tous mes maux. Et la hideur du 
Uionde supérieur s'iniiiuiant gouverneur de i'hufrunité 
animale m'intéresse suprêmement. au5si j'aime avec îer 
veur: Les Mrnson^efi convcniiomiris de Max Norderiu ; 

Le ciûle de rincomptiencc àc Eaiile Fagner et les i'abïrs 
de Lfl hcniai}ie. 

Si. ]iOur parler un peu comme les jov-eurs à la bêrr, 
il fitllaii un quatrième, je crois que je ciK>isir.!!s le brc- 



284 APPENDICE 

viaire de Machiavel.!^ Prince. Ce serait la meilleure com- 
pagnie pour une villégiature dans les confins de Bordes. 

Bien sincèrement. 

Lotis LÉON BRUTUS 



Le Voyage en Italie de Taine 
Le Trésor des humbles de Maeterlinck 
La Princesse lointaine de Rostand 

Lucie AUGUSTE 



Cher Monsieur, 

En réponse à votre enquête concernant les trois livres 
à emporter en villiégiature, j'accorde ma préférence aux 
oeuvres suivantes: 

'1 — Le génie du Christianisme 

î2 — La légende des Siècles 

3. — Les fables de La Fontaine. 

Avec mes civilités, 

C. WOLFF. 



Si je devais foire un séjour de trois mois à la campagne 
devant emporter trois livres seulement je choisirais a La 
Vie Liuéraire d d'Anatole France en 4 volumes 



APPENDICE 



2H5 



Dans ces *4 volumes je trouverais des critiques exquises 
de nos meilleurs auteurs et de leurs œavfes-; avec ces 
volumes le temps semblerait court. 
• J'emporterais «Salammô *> de Flaubert et <( Sur la 
Branche > de Pierre de Coulevrain. 

C'est un livre qu'il faut lire 'enremen;, r-iire souvent, 
afin de bien se pénétrer des pensées philosophiques que 
nous y ti'ouvojis à chaque page, 

Recevez, cher Monsieur, mes rilutations distinguées . 

Emilie ROUMAIN 



J'emporterais, Monsieur, un ouvrage historique, trai- 
tant de la Colonie de Sr -Domingue ou de la Républi- 
que d'Haïti, un volume de Hrumetière et uu roman de 
Bourget. 

Veuillez agréer». Monsieur, les respectueux hommages 
de celui qui se souscrit l'un de vos plus fervents admi- 
mirateurs. 

L. MALBRANCHE. 



EMQUÊTE 
SURLÂPRÉPÂRÂTIO 
DE L'ÉLITE. 



«JÉE Sl'R Ll PRÉPARATION' 

DE L1L1ÎE 



■ » p i »« < ' 



LE MOUVEMENT DES ÉCOLES 

PT^ 

En vue de documenter une prochaine conférence sur 
l'éducation sociale, je vous saurais un gré inlin» de répou- 
dre aux questions suivantes : 

le. Combien d'élèves ayant achevé leurs études jus- 
qu'en ptiilOiOoWie votre établissement a-t-il fournis de- 
puis dix ans '/ 

2o. Combien en comptez- vous qui se sont arrêtés à ia 
rhétorique, à la seconde, à la troisième ou à la quatrième? 

3o. Avez- vous remarqué un très grand déchet des clas" 
ses inférieures aux classes supérieures ■' 

4o. Avez-vous suivi vos anciens élèves dans la vie, tou- 
jours depuis dix ans ^ 

oo. Pouvez-voiis signaler à quel genre d'activité ils se 
sont livrés où ils se livrent ? 

60. Pouvez-vous citer leurs noms aux fins de contrôle 
s'il n'y a pas d'Indiscrétion à le faire ? 

Si les renseignements na peuvent pas remonter jusqu'ù 
la période de dix ans, vous êles instamment prié de les 
circonscrire à la période qui vous con\'iendra le mieux. 

Confiant dans votre bienveillance et votre loyauté pour 
me donner des informations exactes, je saisis elc. 

N. B. Des lettres à peu près pareilles ont été adressées aux 
Supérieures des Institutioa.s secondaires dcîjeuues tiiies. 

Les Religieuses de la Congreg^ation de Saiut Jcseph de Giuny 
et le Pensionnat Notre Dame du Sacré Cœur dirigé par la ( on- 
grégation des Filles de la Sagesse m'ont fait l'houneur de m en- 
voyer avec une bonne grâce dont je leur suis très recoonaissanl des 
inlorœations très complètes. J.^ liens à les tn remercier très vi- 
vemecrt. On remarquera avec peine l'absence de tous renseigne- 



240 APPENDICE 

PETIT SÉMINAIRE COLLÈGE ST.-MARTîAL. (1 ) 

Etublîssemeni cT Enseigne ment Secondaire, 

(Conyréganiste) 

Le lahlenu ci-contre contient le mouvement du 
personne:»! des élèves au Petit Séminaire Collège de- 
puis la classe de 10e jasqu à celle de Plniosophie 
pendant les dernières années. La colonne A indique 
Ja classe et l'année: ex : îOe 97-98 veut dire classe 
de lOe pendant l'année scolaire 1897-98— la colon- 
ne ii poile uu chiffre cof resporidant à chaque clas- 
se de la colonne A, et qui est le chillr e des élèves 
ayant fréquenlé cette ciasse pendant toute la durée 
de iannée scolaire marquée dans la colonne A. à co- 
té de cett^ classe, ain^i pendant l'année scolaire 18 
l'7[98. 43 élèves otit passé dan? la ch-sse de iOe; ils 
n'y ont }>as tous été présents ensemble car plu- 
^ie^irs ont pu renuei" dans le conr.s de l'année et 
d'autres sont soriis avant, la tin de l'année. Les co- 
lonnes qui suivent, lues verticalement de h.-«ut en 
bas contiennent pour premier chdîVe le chiffre des 
élèves enlrévs dans la «-lasse dont le nom figure «u 
haut de la colonne et à gauche dans la coionne A 
et qui n'ont pas passé dans la classe précédente — 



menls concernant l'enseijue'nent second.-iire Isique de jeunes 
tille^. L Ki;il .seu tl«*î«int»^riîssç. L'js etal>îisseiin;nU jirivés se saut 
d*-rt)iiés H mon f^'jquôle. 

D';iulie paii, j'ai voulu suivr )e mouvement de nos trois Ecoles 
Stji>r!rieiiF>'j pfndant Ia d>tiniti\ caJe. i-n rcrtiis un qljesU'.ia- 
naire à inirs t'iieclfurs qui nioiu icuirni des int'oniiiitiuns avec 
uneioyaut»' doul je leur î^ais un gré inlini. 



1 J* m >nj presse de rendre tioiumag^e à la lnenveiilance du R. P. 
îSup^rieur du Peiit Séminaire Cillè^e qui a fait un si g;rand ac- 
ca»il s mon enquête. Le tableau ci-dessus qu'il m'a envoyé eu 
luèine temps qu'il m'a |»iucuré les rensei^'aemeats abooJanls 
d'itit ]'avais besoin tèmoiiroe tlu souci d'ordre et de bonne ttn'j'^ 
qui soot. entr'autrcs qualités, les marques certaines de l« maison 
que dirigent les bons Père? du Saint l:Is|jrit. 

i> ))b-.ifc due que siut" au C.»!lè^.^-Louverlure dont M. L. C- 
Lb .Tis-^or», laspecleur gènéi.d de l'iusiraetioa Publiq!i.'>, est le Di- 



AFPENDICS S41 

y compris ceux qui redoublent la classe— puis dans 
•les ligues suivantes, le chiiTre des élèves dont ie 
nom figure an haut de la colonne et qui ont passé 
aux classes suivantes par exempte la 10e a reçu dans 
l'aimée scolaire 1897 98, 43 élèves dont 26 ont pas- 
i^é en 9e (98 OJ), 26 eu 8e ( 99 OU) 19 en 7e (00-01 ) 
etc. » 

U'àge des élèves par classe peut être estimé ainsi 
en 10e de 8 à 10 ans — en 9e de 9 â 11 ans en 8e 
de 10 à 12 ans — eu 7e de Ma 13 — en 6e de de 
12 à 14 ans — en oe de 13 à 15 ans — en 4e de 14 
à 16 ans - en 3e de 15 à 17 ans — en 2e de 16 à 
18 ans — en Rhérorique de 17 à l9 ans — en Phi- 
losofliie de 18 à 20 ans. 

Le nombre des élèves de Philosophie qui ont a- 
chevé leur cours est écrit eni7a/içuesous le nombre 
des élèves entrés_en Philosophie. Les classes de 
Rhétorique li.»ll-i2ont été supprimées à la fin du 
premier Tritueslre de l'année scolaire — de là il n'y 
a pas de Philosophie en 1912-13 et 1916-17. Il n'y 
en a pais eu non pluS en 1908-09. 

Les 3 classes de 10e 9e ei 8e sont d'enseignement 
primaire — la lOe e>t recrutée parmi les élevés qui 
sortent de la classe enfanlme non mentioimée dans 
la table. 

Nos rapports avec les élèves qui nous ont'quit- 
lés sont basés sur la confiance qu'ils ont en nous, 
nous n'avons aucune association pour ifS grouper. 
Nous n'avons' qu'à nous louer de leur fidélité à leurs 
anciens maîtres de notre côté nous tachou? de les 
aider par nos services et nos conseils. 



recteur très justement apprécié dans ie monde pédagog'ique.^aut i 
l'Ecole tSecondaire spèf.iale de garçons qui relève de M. libancr 
dont le dévouenieat et le zrle sont connus de tous, dois-jtî dire 
que mon initiative n'a sembi(> soulever en grènéral m intérêt ni 
symp;>thie dans lensoignefnta; uique ? 

Je n'en apprécie pas iuo'nj ia bonne volonté de certains de mes 
correspondants qui, caio^ne M. Duvivier Hall, rhoaûrahic Direc- 
teur du Lycée des G lyes. sont îrop récents à la tête df It'urs éia- 
bii:>âeu)âQts |>our pouvoir me donner entière satiâfaclion. 



242 








APPENDICE 


- 






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8e 7e 


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8e 00 Oi 45 23 4 18 

7e 01-U2 45 17 4 12 12 

6e 02-03 39 12 3 8 10 6 

5e 03 04 42 9 3 9 5 10 

4e 04-05 39 9 2 4 9 4 7 4 

.-e 05 0Ô 3^ 9 2 2 7 4 3 5 

2d tK>(»7 20 5 2 2 12 2 2 T 1 

Hhe 07-08 14 4 112 2 2 110 

Pbc 08-09 

10e 99-CO 38 38 

9e 0<J-01 44 32 12 

8c 0102 48 20 12 10 

7c 02.03 42 19 

6e 03 04 33 12 

5c 04 05 37 - 12 

4e 05-06 40 12 

3c 06 07 29- 8 

2e 07-08 20 5 

Bh 08 09 13 4 

Ph 19- lu 3 1 

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6c 06/07 51 y 9 4 iô 14 

5c *>7}'o8 47 5 7 3 11 10 il 

4e t)SjOJ Lfj r, 6 3 4 6 5 

3e O^iiO ki 54 45 552 

2* în-lî ia 440334212 

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10e 07-08 46 46 

9e 08-09 45 34 11 

Se* 09-10 50 28 7 15 

7e 10-Jl 72 24 1 1 31 

6e 11 12 76 14 6 7 18 31 

5e 12 13 43 7 - 5 11 14 6 

4e 13-14 40 6 5 7 -13 5 4 

3e '14-15 34 5 5 5 12 3 4 

2e 15-16 27 5 :; 3 8 13 4 

Rh '16-17 21 5 3 3 4 1 1 



10e 08-09 50 50 
9c 0910 45 -Ai] [} 



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16-17 


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2 





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6 




1 3 


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246 , APPENDICE 

A B 10e 9e 8e 7e 6e 5e 4e Se 

10c 09il0 48 48 

Çk lOill 57 41 16 

8c 1lrl2 51' 24 13 14 

*7c i2il3 61 15 H M 24 

6e 13ii4 47 9 7 4 18 9 

5c J4il5 39 8 6 2 12 3 8 

3 1 11 3 5 1 



4c 15il6 31 7 
3c 16ii7 24 6 



2 10 1 3 1 



5 


15 


5 


15 5 


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9 3 



iQe lOfll S4 54 

yc llrl2 59 41 18 

8c 12il3 48 25 10 13 

7c 13(14 46 39 3 11 

6e 14|15 as 13 1 4 

5c loiie 43 13 1 4 

4e 16il7 31 9 4 



Noms des élpves ayant lerrniné leur Philosophie 
pendant ces 10 ans. 
]yo7|U8 Léon Lahens employé au Département 

des Keialions Extérieures, 

Lélio Malebranclie avucal, 

JQSlin Kousseau ; 
1Ô09|10 i»aul Barjon avocat. 

Rulx Léon m^^decin aux Caves, 

Alphonse Férère ; 

1910[11 Georges Cadozo des Cayes engagé en 
1915 dans le» loupes canadiennes, mort 
sur le front de l'Artois en Juin 1915 
Albent Claude des Cayes, avocat 
Félix Goi don ingénieur ; 

1911|12 Odiion Charles avocat; 

19i3jl4 Enimanuel Craig école de médecine, 
Charles Duncoinbe id 

Maurice Hthéart id 



APPENDICE 5^47 

Edward Volel école de droit, 
Emmanuel Francœur 
1914|Î5 Joseph Benoit professeur de rhélorique 
au Lycée des Caves, 
fidolphe Claude école de médecine 
Philippe Charlier école de droit, 
Antoine Fethière école de médecine 
Maurice Doret éludiant eu Amérique 
( génie civil ) 

i9J5i19i6 Bertrand Cadozo aux Caves 

Coicou école de droit. 



COLLÈGE LOUVERÏURE 

Simples notes en réponse aux questions de 
M. Priée Mars. 

1 ) Le Collège Louverture est un établissement 
d'enseignement secondaire modeine. 11 n'y a 
donc pas de classe de Philosophie. 
Après la Seconde, il y a une Première classe. 
A peine 6 élèves ont suivi depuis 10 ans les 
cours de cette lère classe. 

2^ En i»énéral, les élèves laissent après la 4e. La 
3ème n'a jamais plus ds 10 élèves, la Seconde 
3, la 1ère 1 ou 2. 

3 ) Grand déchet. 

4) Oui.— 

5, 6 ) Le Collège Louverlnre a été fondé en Octo- 
bre 1895. 

Il a reçu de cette époque au 5 Mai 1917: 
2 0)0 élèves. 

Il a actuellement sur ses bancs 206 élèves. 
Des 1804 qui restent 180 environ sont dans 
d'autres établissements du pays ou de l'é- 
tranger et 1624 ont abordé la iutte pour la 
vie. 



243 APP£ND!CK 

Les suivanl à-d p'ès, je suis arriva à élablii 
pinson moins leurs divers geîires d'occupa- 
tion post-scolaire. 

40 sont entrés à l'Ecole de droit dont plu- 
sieurs sont licenciés, 35 à l'Evjole dt- méde- 
cine. iÔ5 ont ybordé l'agricuituie dont plus 
de 30 sofjt devenus des apiculteurs distingués, 
145 fcont dans le Commerce dont !23 comp- 
tables, 82 étudient la tnécanique. 35 la reliu- 
re, 23 la pharmacie, 30 la marine, 55 l'art mi- 
litaire, 125 cordonniers, 99 'ailleurs. 77 typo- 
graphes. 145 bureaucrates de 1 EîaU 59 arpen- 
îeurs, 125 ont embrassé des industries diver- 
ses, 38 ie .notarial, 102 i'efJSPignement. 

Les morts ou disparus sont environ au nom 
bre de loi et 170 anciens élèves sont sans 
profession. 

l-'lusicurs ont siégé et sièg^^nt encore à la 
Chamijre des Députes. 
7 ) Ils laissent généralement à Page de 18, 19, 20 
ans, quand ils font toutes leurs classes. 



ECOLE SECONDAIRE DE GARÇONS 
DE l'OHr-AU-FRîN:CE. 

Monsieur VhiCE MARS. 

E\Cusez-{jioi du relRrd que j'ai mis à répondre 
â votre letîre du '^'4 Mai écoulé. - 

lo Combieri d'élèves, m'avez-vous demandé, ont 
achevé complète. nenl it>urs études dans mon 
établissement depuis dix an«? 

R. J'en compte à peu près douze. 

2o Combien en comptez-vous qu» se soient arrê- 
tés en coiirs déude- des i.br-:ses élémentai- 
res aux classes supérieures depuis dix ans? 

R. Le chillre est énurme. Je cViMs pouvoir aftir- 
mer que 90o|o de mes eJéves qciîieni les 
clauses avant d'achever ieurs études. 



APPENDICE 249 

Causes : D'abord ils ab?.ndonneni r*^lablis?ement 
jiour un autre co'it'çie eî -sans, raison valable 
et ensuite la misère (ait d'eux des roU'x, 

3o Avez-Yous remarqué un g'-r.nd déchet avant 
que vos élèves allef<^!ient le.- cours supérieurs? 

R. Oui. Je vous :^i dii piur- liaut que je perdais 
l'O 0{O de mon elkclif avant que mes élèves 
atteignent Its cours supériturs, ( la Icre 
Classe ). 

4o Avez- vous suivi vos élèves dans la vie " 
H. Oui. 

5o A quel senre d'activité sociale se. livrent- 
ils V 

H. lîs sont ingénieurs, insîituleurs, avocats de- 
pute, coii'.mHiçant. 

6e Poiivez-vous <,iter des nofus s'il n'y a jms d in- 
discrétion à le faiie V 

i{. lo Salomon L'indor fut Direcîeur d'ecoie et 
ensuite Magistrat conimsinal de Léogme. 

*Ji Léonidas Jean Louis fut avocat ei cn-uiît; 
Magisirat communal de PfL;î-(i av.' 

âo Emile Cliancy csi lUijéiiieuî. 

4o Charles Cliancy est élève iri;:^énieur et profes- 
seur de malîjemaîiques à i'È'-ch;' Secondaire- 

5o Eiie Joseph Pierrr e^î insiiîuleur. 

60 Marcel Dort-é esi i.oninîerr.tni. 

7o Daniel Pruden! fiit dé})nté et exerce a'ij.:;ar- 

d'hui la prolesï.ioii d aipenî^ ur. 
80 Grégoire Obas fut étiidiarit en diciî. 
9o Eugène Rémy est professeur d'auyi.'us. 
lOe Elle Fils-Aiiiié fiil professeur. 
Je cr«.is que ces renr-cigisemenis p^^uvei.-i 
donner Satisfaction et vous piie de recevv i 
salutations les plus cuipiessées. 

J.CHAXCV. 



25î) APPENDICE 

LYCÉE NATIONAL DE PORT-AU PRINCE. 

()2 éièves ojit p^oiiîstiivi leurs études jusq-j'ea 
Philosoj)h!e de iUOG à 1917.— Voici leuis noms: 

1CK>3-.9U7— Lé"îî AiCred, Grorges AlDiior.se, R>> 
' dolphe ChariDaut, Alphonse Gan- 

liiier, Moilse Pierr»^ Louis, Lelio Vi!- 

g!-ain, riîarion iNianiciaL 
\9ùl-VJQ8— Frauçois Manigar, T. Agnanl Louis 

Dup!os?is. 
1908-1909— pjei-re Agtinnt, Nicolas Alexis, Pap- 

tislr, CieiiîPJil Biuno, Félix CoiU'iois, 

A. i)él)ro>se, A. Guîllauijje, Léon La- 

\(:-du, CaUs Pressoir, Léonce Biain. 
J909-i010— Ann.Hîid Flcnry, Gesner Leauvoir, 

Sévigné Milaid, Monbe;!Mir, Cliiis- 

tian Nicolas, Hector Paullie. 
19)0-1011— paiîiès Tl)iniol{-iée. Albert Elli^iirt, 

Nclio Jn-.jncqueë, F. VaienîbMin. 
i9îi-J9i2— Justin Chnmpa-fie, G. D.^rsHinvfl. 

Franck Narcisse, J. Rapiîa-'j, Louis 

Sanou. 

1912-1913- Maurice Alfred, L. Ferru,s. Louis 
Morpeau, L .Oscar, A. i'ilier, C, Mi- 
cliaud. 

1913-1914— idaibert Dougé, Déjerni, François 
Georges, Monliouis Léonard, MaL'ny 
Manigat, Viclor Mathurin, C. Poiijol, 

191i.'1915~ Maurice Buleau, Nelaion Camille» 
H.nri iJoiëcou, Frédéric Dii\ iof-aud^ 
V. àîoubeleur, Christian Morreau' 
l'indiin^iL . ' 

1915 1916- Louis Edmond, Maiiier Gilles, L. 

. Pie.~S(^:r 
19ît>-i9l7— Alpho'.ise Gnsséus, Prosper Chris- 
phoiiie, Gabnd Flie, Borel Jean. 



APPENDICS S»l 

LYCÉE DU CAP-HAITIJEN. 
Monsieur, 

J'ai Tavanloge de vons accuser réception de vo- 
tre lettre en dnte du ii du courant. La plupart des 
'questions que vous m'y ave/ posées, élant de celles 
qui nécès s'iOiil de iongnes et patientes recHerche«, 
je suis au giand regret de ne pouvoir, celte semai- 
ne, vous fjurnir les renseignements précis y reJa- 

Emile ETIENNE .^1) 

LYCÉE DE JACMEL. 

Cher Monsieur, 

Je regrelle bien, ayant peu de temps à la direc- 
tion du Lycée de cette ville, de ne pouvoir vous 
donner exaclementles renseignements demandés 
snr les résuilals obtenus par cet établissement de- 
puis dix années confornfiément à votre honorée du 
14 du courant 

A mon avis, l'un de mes prédécesseurs qui y a 
fourni une plus longue carrière, pourrait mieux 
vous satisfaire en l'occurence. 

Mais il m'est fort agréable de v'ous certifier, en 
af tendant que t'êliîe intellectuelle, en thèse généra- 
le, a été, iri, toujours presqu'exclusivement formée 
par notre Lycée depuis sa fondation qui remorite 
à l'année d'^jà !rilhï;^i?îe de 1865, au grand avantage 
de riraporianl arrondissement de Jacmel tout en- 
tier. 

Puisse votre prochaine conférence en question 
être, en tout cas, un éloquent plaidoyer, eulr autre, 
en faveiir du maintien de la gratuité de l'Enseigiie- 
raent secondaire classique et moderne avec toute 



4. Nalur?ll<?nienl i,ti i^Atre fut ia s^ute eommuuicatiou reçue. 



252 APPENDICE 

raraélioration nécessaire à son complet fonctionne- 
xnent et à sa prospérité normale, en province par- 
ticulièrement î 

Cest dans celïe pensée, cher Monsieur, que j'ai 
l'honneur de vous offrir l'assurance de raes salula- 
trons les plus dislitiguées. 

Votre bien dévoué serviteur, 

D' V; J»-LOUIS. 



LYCÉE DES CAYES. 

Cher Monsieur Mars, 

Je réponds avec plaisir à votre_lettre du 14 de 
l'écoulé. 

Pendant que j'étais inspecteur des écoles des Ca- 
yes, j'avais connu Pascal Foujrond (COleaux) qui 
avait fait sa philosophie avec, comme professeur. 
Monsieur Ernest Douyon. Cet élève avait pRssé ici 
ses examens pour le cerlificat d'études ( Rhétori- 
que et Pliiiosophie ) Plus lard, Louis Casséus ( ('a- 
yes) avait passé ici ses examens pOnr lu première 
partie seulement ( Rhétorique) et alla faire sa phi- 
losophie à Port-au-l*iince. 

Après Casséus, Anselme Augustin fC9yes)a pas- 
sé ici ses examens pour la première partie seule- 
ment ( 4-hélorique). 

Us sont nombreux ceux-là qui laissent après la 
troisième, et je puis même vous dire que le déchet 
commence à partir de celte classe. Mainienanl que 
je suis directeur du lycé« d'ici (ma direclion ne 
d8te que de Mai 1915) je coinpie 18 élèves en 4e, 
8 élèves en 3e, 4 élèves en Seconde et 3 élèves en 
Rhétorique. ' 

Cela m'a toujours intéressé de suivre mes élèves 
dans la vie. Ainsi, je puis vous dire que Pascal 
Fourond et Louis Casséus, après leurs examens 
ont été admis à l'école de Médecine. 



APPENDICE 253 

Fourond exerce à Porlà-Pimenl. 

Anselme Augustin est greffier au tribnnal civil 
d'ici. 

L'an dernier, anrès les examens de passage, 
4 élève? de troisième ont quitté le Lycée : deux 
sont commis, le iroisième professeur, le quatrième 
est allé travailler à Cuba. 

Quatre élèves ont quitté après leur quatrième: le 
premier est commis le second aide son père dans 
une distillerie, le troisième travaille dans une im- 
primerie, le anatrième est employé au bureau té- 
légraphique d'ici. 

Un seul a quitté après sa cinquième et tra- 
vaille dans une cordonnerie. 

Quelques années avant Fourond, Casséus et 
Augu-lin, Guiîlaunje Louis-Jacques (Saint Louis 
du Sud ), Louis Tanis ( Cayes ) et Julien Chike" 
( Cayes ), tous trois élèves de Seconde, après avoi 
pris des répétitions de nialhémaliqnes de Monsici 
i^erlrand Bourjollv, avaient été admis à l'Ecole de 
Sciences appliquées. — 

Louis-Jacques est à la tête d'une usine caféièR 
à Cavaillon, 

Louis Tanis travaille comme ingénieur, 
Chickel est professeur au Lycée et construit è 
l'heure actuelle sa troisième maison — 

Je puis avec certitude vous dire que les élèves 
quittent entre 19 et 20 ans — 

Mes renseignements sont exacts et je sou- 
haite que ma modesie contribution vous serve à 
quelques choses. 

Veuillez agréer, cher Monsieur Mars, avec mon 
meilleur souvenir, l'expression de ma cordiale 
sympathie. 

D. HALL. 



254 APPENDICE 

ECOLE SECONDAIRE SPÉCIALE DE GARÇONS 
D'AQUIN 

Cher Monsieur, 

J'ai en ma possession votre intéressante lettre du 
14 Avril courant, au contenu de laquelle j ai cer- 
tainement accordé ma meilleure attention; mais, 
• j y réponds en vous exprimant tout le regret que 
j éprouve de ne pas pouvoir vous fournir les ren- 
seignements que vous me faites le plaisir de me 
demander, par la raison bien simple que ma Di- 
reclion ne date que d'une année et demie. — 

Cependant, s^il s'agit de mon établissement seu- 
lement, j'atteste que, à une époque un peu plus é- 
Joignée de celle dont i! est question dans votre let- 
tre précitée, il a fourni votre humble serviteur, 
Mr. Rodolphe Coulanges, ce dernier, acluelleraent 
substitut du Commissaire dw Gouvernement de 
mon ressort et bie:) d autres. — 

C'était alors, sous la Direction de 1 honorable 
Pierre Jones, mais on dirait que, en parlant, cet 
instituteur émérite avait emporté avec lui Tàme de 
ce dit établissement puisque, en'efTel, tout dans 
la suite marche a reculons, jusqu'à la date enfin où 
les rênes m'en ont éié confiées. — En ce moment, 
j'avoue, sans me flaUer, que les parents des élè- 
-vfcs Vivent av^c beaucoup d'espoir; d'où il suit: 
qu'aune prochaine occasion, vous serez avantageu- 
sement satisfait. 

Dans cette conviction, 

Je vous prie d'agréer mes respectueuses salu- 
tations. 

BossuET DUPONT. 



APPENDTCE *i55 

Congrégation <los Sœurs de Sl-Joseph 
de Clnnv 

PonT-A"-Pp.iNCK ( Haïti ). 



-sos- 



Aperça ge ■ xal d'urio période décenonle au 
F^ î siounat Sic llose de Lima. 

( ter Sème Sème et fième Cours) 
De i905 C6 à 1916-17 



-;»*<- 



PENSl .)NNaT Ste.'ROSK DE LIMA. 

Lisle dts éiéuei a\}Q'û obtenu Us titras aniversiiairts 

âmani une période décennale. 

1905 06 Brevets ei.kmentairfs 

MeîistS Renée Appoilon,-Mar(îuerUe Valcin, 
Jeanne Roy, F.mma barjon, Nellv Beautier, 
Carmélite Alaximilien, Augusla Banau. 

Hkevets supérieurs 
' Keunt. 

i 906-07 BPEvrrs klkmrnmaïres 

An^^cïîne Corriasco, Honorine Victor, Anita 
Pieir.'-L^^îis. Renée Cheldrue, Enàhe Hi- 
boui. Méiirr Voitrl. Lucie Eue. 

BliKVEiiS SIPLHIEIJP.S 

Renée AppcMoî!, Margueriic Valuin, 

1907-08 Brevets ^lementaikes 

Alkï^ GaîUliier. Normilia Czaykow.^Ki, Loui- 
se B cssanî, Hosila Roc, AnTie-MMiif i.oic- 



2ôq- appendice 

Brevets supérieurs 
Lncie Elle, Angéline Cordasco. 

19(38-0£ Brevets élémentaires 

Henrielie Jourdan ( Externat ) 

Brevets supérieurs 
Norrailia Czaykowsky, Francîne Ganthier. 

1909-10 Breveta élémentaires 

Clélia Alphonse. Jeanne Hollant, Mariette 
Michel, Lucine Lalane, Cécild Gardère. 

Brevets supérieurs 
Néant. 

1910 11 Brevets élémentaires 

Jeanne Volel, Anioiaelte incombe, Mar- 
guerite Piefersz, Pauline Belîaiide, Lily 
Gauthier, Emmeline Caniès, Agnès Duia- 
nal» Yvonne Martelly. 

Brevets supérieurs 
Henriette Jouidan. 

]9]1-12 Brevets élémentaires 

Marie-Ttiérèse Barjon, Coinélie Massac, Léo 
nie Smith. 

Brevets supérieurs 
Apnès Dufanal, Emmeline Carriès, Antoi- 
n(nte Lacorabe, Yvonne Marteily, Lily Gan- 
thier. 

1912-13 Brevets élémentaires 

Clara Mac-Guffie, Renée Rochemont, Nel- 
la Craan, Maria Gauthier, Fhilomène Jar- 
dines. 



ÀPPEKDiCB ^7 

BXETETS SUPERIEURS 

Léonie Smllh. 

10(3-14 BnEVETELEMeNTAIRR 

Anna Rousseau, Lélia Jourdan, Marcel Phi* 
iisbourg, iieiiêe Jeaa-Louiâ. 

Brevet «UPeRisuR 
Nella Craan. 

1914 15 Brevet elementaxrb 

Marie Morpeau, Gabéliia. Assard, Eiilher 
Jean Louis, Lucie Jéiôaie, Aadrée Beltau* 
de, Marie Pierre- Louis. 

Baetkt supericur 

Séant 

1915-16. BRBveT élémentaire 

Andrée St-Géraud, Armelle Télémaque. 
Yvonne Séatd, Amélie Jourdan» Berthe 

Yolel. 

Brevet suprbiecr 

Marie Morpeau, GabéliCa Aisard, Estber 
J eau Louis. 

TOTAL: 58 Brevets ELEMEiNtATRES. 

17 BrKVETîJ SCPEHIEtJHii. 



*c«S 



àPPESDîCF 



t.lèvesu'uî ont fait leur cou rs super^** 
5ême Année cfinturk BL\nche et leur 
Cours coMPLEMENTAiR-e fiEis'TUKE mulhco- 

l-OHK SANS avoir SUBI LES EXAMENS OF^^*. 



> 



I=* are rrxiè jre 



19(6.06 
1906-07 
ia'7-08 
1008-(]9 

lOlO-l t 

191415 
1915 i6 



TOTAI. 



Néaitt 
2 

5 
3 

8 
4 
4 
3 
3 
2 
S 

4i 



Deuxième a ceinture rouge userée 

Etudes încomplètes. 



Années 

> 



Seoox^de 



J000j(i7 

1908(09 

lOlOill 
191î|12 

]i;ii;^ii4 

ÎVM4il5 



9 
6 

7 
7 
3 
3 
14 

b 

10 

1i 



TOTAL : 



S'2 



APPENDICE -259 

1 Ê R E ANN ÊE CeiNTURS ROUGE. 



lées 1905,0(5 




43 


» 19()6i07 




15 


» dUÔ7.08 




16 


> 1908,09 




H 


» 19(%j' 




20 


> I910ii 




8 


» 11^11112 




18 


> 19i2|13 




12 


> 1913,14 




8 


» 19I4|15 




14 


» 4915tI6 




12 


^ 


TOTAL' 


147 


Cours Moyen 


2êmi: année 



Ceinture jaune lisbrke. 



Annces 



)0(r)|0(î 


VJ 


\\m\()i 


4 


HH.>7|08 


il 


lV)08iO9 


12 


19(>)|10 


17 


1910|11 


5 


1911(12 


ô 


19l2|i:S 


7 


lîiliJil'ç 


5 


19M|lâ 


^ 


1915|16 


;j 




TOTAL: 87 



260 » APPENDICE 

C Le déchet le plus marqué dans noire établis- 
seinenl se constate à la fin de la 1ère année da 
lueurs Supérieiir(Hème classe ceinture Rouge Tnie.) 
La piu,iart d«-s elèvvs tiennent à faire une année de 
cours supérieur après le cours moyen 2me année, 
4ème classe. ( ceinture jaune libérée ) 

Dans ce cours supérieur Ire année (ceinture 
rouge unie, ) nous avons des éléments fort hélé* 
ropùnes : lo Elèves avant en vue les examens oUi- 
ciels de 13, 14 ,15 ans. 

tîo Elèves peu soucieuses des Etudes et surtout 
peuapttsà l'obleniion des diplômes de 14, 15,. 16 
et niîme 17 ans 

3o Kléves de nos principaux centres d Haïti ayant 
i;éiiéralemei)L fait leur cours moyen i2me année 
ceinture jaune li-erée plus ou moins inaptes à 
l'exécution des pr(>grammes secondaires de 15, 16 
et même 17 uns. 

D, Nos élèves faisant partie de l'Association des 
Anciennes, soit à titre d'aspiianles jusqu'à leur ma- 
jorilé, soit à litre de nienib'PS actifs, conservent 
après leur départ de Sainte Rose de Lima, des re- 
lations atnii'Hles et empreintes d'une reconnaissan- 
ce touie filiale avec leurs maitre>ses et les auiori- 
lés i.onsiiiuées Révérende Mère Supérieure, Princi- 
pale et Sœur Dir« cli ice. 

Elles sont heureuses de prendre nos conseils 
dans les circonstances «lifliciles, et nous font part 
de leui s joies comme de leurs peines. Nous les 
suivon> dans leur vie d'adolescentes, et au sein de 
leurs foyers, quand elles se sont crée nut» famille, 
l'eu faillissent au devoir, et, en viénéial, nous con- 
servent une roiitiance entière duns léducation de 
leurs enfants. 

E Les élèves qui rentrent au fover de famille «e 
livrent, pmir la plupart, à des irav.iux dinlèrieur, 
secondent les paTcnts ou les jiiné* dans l'œuvre 
de l'éducation et de 1 in>truclion des plus jeunes. 



APPLNDICE 



2oi 



.sont habiles daiis les iravanx de couture (les le- 
çons du Pensionnat leur étant données bien régu- 
lièrement et d\ine faço.M pratique, ) elles épar^inent 
ainsi bien des dépenses à la faraillH en confection- 
nant elles-inèmei» les vèlemenls et le linge usuel, 
'^on nombre au-si, par suite de circonstatices nia- 
îheiireuses, gagnent leur vie et celie des leurs, eu 
donnaiil des leçons de musique ou de tVançais, 
voire même en s'adonnant à l'enseignement privé , 
quelques unes ont la direction d'une école natio- 
nale et remplissent dignement leur mission, d'au- 
tres ont une petite colonie d'écoliers et d'écoiières 
dans la maison de famille, et sous la sauvegarde 
des aines ou des parents. Enlhi bon nombre font 
un commerce assez lucraiif, alin de grossir assez le 
pécule commun; et, parfois aussi, elles ont en 
perspective une folure situation, et préparent leur 
trousseau avec le fruit de leurs travaux et de leurs 
économies. 

F Nos élèves quillenr Télablissemenl à des âges 
divers 14. !."■), 10 et 17 a>is. Ces dépaits sont géné- 
ralement subordonnés à l'aisance des familles et 
patlois aussi aux aplittjdes des Elèves. Le point 
d'honneiM' est là, bien vivace toujours, el quand 
elles se rendent compte qu elles ne peuvent lemr 
un bon milieu datis nos classes supérieures, elles 
meitenl souvent en avant tme raison quelque peu 
plausible que l'on agrée volontiers et qui sauve la 
siluaiion. Toutefois, c'est la minorité qui af;it de 
la sorte, nos élèves sont heureuses de porter touies 
leurs ceiidurcs, même sans ^contrôle oflicicl; et 
nous quillent à regret. 



PENSICNMAT NOTRE DAME DU SACRE-CŒUR. 

Monsieur, 

C'est bien volontiers que je réponds aux rensei- 
jjîiemenl* que vous m'avez demandés. Je me suis 
bornée comme vous m'en laissiez d'ail'eurs le loi- 



2d-2 apfen'dice 

sir, à une période de 8 ans, étant absente pendant 
les amiées 19U7 et HX»S, 

Kelalivcnient aux qiîestioji lo.,2o. el 3o. . j'ai 
établi, C2 qui sera, je CiO;5 [jIus précis, letout pour 
'JOO de i'efiectif. 

I De 1008 à 1916 21 élèves se sont présen- 
tées au Brevet élémentaire et 4 au Brevet 
supérieur. D autres en plus grand nombre, 
6 o|o en moyenne, ont parcouru le pro- 
gramme des éludes secondaires ju.çqu'ea 
première sans concourir pour l'obtention 
du diplôme. 

II Jusqu'en 5ème TelTectif se maintient à 80 
o'o de ce qu'il est en 9ème, mais à partir 
de la ôènie les sorties se chiffrent à 10 ojo 
par cours (pour les 4t;me et 3ème ) et à 
20 o)o de la Seconde à^ la Première. 

III D'après ces données 40 ojo des élèves 
de 9èine poursuivraient leurs éludes jus- 
qu'en prcm;Pie et le décliei pou irait s'éva- 
luer à une moyenne de 00 o|o. . 

IV Bon nombre d'ancienjies élèves restent, 
par lettres ou visites en rapport avec Téla- 
blissemeiU; cependant celte correspon- 
dance esl plus régulière parmi les élèves 
sorties des lels. cours. 

V &.V1 Le genre d'activilé le plus en vigueur 
est la coulure; cependant quelques jeu- 
ne^ lilies, avec ou sans diplôme, sont en- 
trées dans renseignement. De ce nombre 
sont Milles. Desce, Anna Noisette, à Pt- 
au Prince; .\lelie. jeann»": Ferrus directri- 
ce de 1 éc(jie du firand-Cîoàve a pour ad- 
jtùîito Melle Faiiblas: Meile Pertiia Fidé- 
lia. adjoinîe à liMiiiel^ Meile Pi cscilia Pa- 
cuud u llincne. 



APPENDicr 263" 

Mademoiselle Marcelle Rabeau munie 
du diplôme 1er et 2e degré, a ensuite 
suivi les cours de dactylographie et se 
trouve, depuis peu, employée au ministè- 
re des travaux publics; 5 autres suivent 
acluelîement les cours de l!école norma- 
le, etc. 

Ces données ne peuvent être d'ailleurs 
que très incomplètes, faute de renseigne- 
ments. 

Il faut noter, en outre, les difficultés, 
parfois très grandes, que rencontrent cel- 
les qui voudraient entrer dans renseigne- 
ment, car à moins que le poste qui leur 
est offert ne soit à la Capitale, elles allè- 
guent les inconvénients d'un déplacement 
et d'un séjour prolongé hors de la famille; 
les ennuis des voyages etc. 

Inconvénients qu'elles s'exagèrent peut- 
être mais qui, en principe, existent pour- 
tant. 

VII Les élèves quittent les classes à un âge 
moyen de 17 à 18 ans. 
On pourrait se demander comment avec 
celte moyenne d'âge ( pluiôl élevée ) si - 
peu d'élèves terminent complètement leurs 
études. La cause première de cette lacune 
est luge tardif auquel les enfants com- 
mencent leurs classes. Les parents aUen- 
«lent que l'enfant ait atteint sa 8e, 9e an- 
née et plus pour penser à le faire tcavail- 
1er sérieusement ; ajoutons à cet âge les 
l'i années qu'il faudra â lélève ponr par- 
courir normalement les degrés de 1 ensei- 
gnement secondaire, ou seulement les 6 ou 
7 que nécessite le cycle primaire et nous 
noi s expliquerons pourquoi tant d'élèves, 
même intelligentes, restent en route. 



Cependant, pour être juste, ii me faut 
signaler on progrès notable «le ce coté. 

Ainsi l'etTectif de la cirasse enfantine 
compte actoellement 60 élèves (depuis le 
presque bébé de i ans. qui apprend à lire 
sans lé savoir, jusqu'à la fillette de 7 ans) 
Celte môme classe ne comptait que 30 élè- 
ves en 1914 et 21 en 1910; son effectif a 
plus que doublé en trois ans, quand celui 
des autres classes est resié à peu près 
coostatit ; c est un progrès dont il est 
permis d'attendre d'ici quelques années 
les meilleurs résultats. 

J'espère, Monsieur, que ces quelques 
notes vous satisferont ; puissent-elles con- 
tribuer pour leur minime part au succès 
do l'intéressante cause que vous défendez 
et pour laquelle je forme les meilleurs 
vœux. 

Veuillez agréer. Monsieur, Texpression de moa 
entier dévouemeut. 

La Supérieure f 
Sr. Marie-VI(;TOR du SrC. 
Fille de la Sagesse, 



AFr&.\'DICE '2C5 

ECOLES SUx^ERIEURES. 

ÉCOLE Des SCÏENGE-^ APPLIQUÉES 

Voici, njon cher Mais, les renseignements que vous 
me demandez par votre lettre da 23 d'un mois écoulé. 

1- De Février 190*2— époque de sa fondation— à 
Juiller 1917, l'école a fourni 28 diplômés dont la plu- 
part sont engagés dans tous les travaux que loa effectue 
actuellement dans le pays. 

C'est assez beau, je crois ; mais voici qui ne l'est pas 
du !out : 

2 Dans cet intervalle de quinze années, 20 jeunes 
gens régulièrement admis à l'Ecole, ont abandonné leurs 
études, les uns à la fin de la première année, les autres 
au cours de la deuxième. 

à Du rapprocliemeut de ces deux faits, il y a une cou 
clusion à tirer. Otie conclusion sera la réponse à votre 
8e question. Je vous laisse ic soin de dire dans quel sens 
elle doit être formulée. 

Mille excuses pour le petit retard. 

Cordialerrent, 

H. JETHEART. 



FCOLE DE CROIT. 

Ày.n^e lèîC 'ième Iii?me Obs. 

Jo><H> Etudiants inscrits .'i^^ '^^ 2i 

Admis aa.x examens 27 'l'i U» licenciés. 
1906 Etudia.'iis inscius 15 ti2 Zi il y a eu des 

ajournés. 
Ad ais aux examens 10 24 ÎX» liceiîoés 
1908 Etudiants inscrits Pi 14 14 il v a eu dîs 

ajcurnés 

Admis aux examens '20 17 iiccnciis. 



'06/^ 



APPETVDICE 



JUO'J EîuJi.int^: inscnrs 10 19 . 15 



Admis aux examens 15 16 

1910 EiudiaBis inscrits 10 10 

Admis aux examens 6 17 

Etudiants inscrits 13 5 

A(îmis aux examens 6 7 

UH2 Etudiants inscrits 1!l .6 

Admis aux exanîeiis 10 6 

1913 Etudiants inscrits 1U 13 

Admis aux ax mens 10 13 

lyi4 Etudiants inscrits 20 10 

Admis aux examens l!2 9 

1915 EtuGianis lUicriis 18 15 

Adn-iis aux examens 13 13 

'1916 Eiuuianib inii^nts 20 *15 

Admis aux examens li i'A 

1017 Etudiants inscrits . 9 14 

Admis aux examens V V 



18 
20 

11 

8 

8 

S 

8 

7 

4 

15 

12 

10 

11 
15 
14 
15 



ii y a eu des 
ajourncN 
licenciés, 
i! V a eu deà 
ajo^jrnés. 

licenciés. 
Il y a eu des 
ajournés 
licenciés 

licenciés 

licenciés 

licenciés 

il V a eu des 

ajournés 

licenciés 

licenciés 



.11 est presque certain que tous les inscrits de cette 
année réussiront aux examens car ce sont des jeunes gens 
bien préparés au point de vue des études classiques et 
qui scMU très assidus aux cours. 

On peut saiis crainte affirmer— car la part de l'erreur 
st-ra jiifiiiic— que le nombre d'admis égalera celui des 

i\)scriis. u- 

Si vous constatez une diminution dans l'effectif des 
étudiants depuis ces dernières années, cela est dû d abord 
.-i ia situation économique qui empêche les parents de la 
■rovince d'entrèienir ces jeunes gens à la Capitale; beau- 
coup d étudiants .'c Port-au-l-'ri'ice, aux prises avec la 
iutte pour ia vie. vont au plus pressé qucm quœreiis dé- 
vore t ; en dernier Heu, depuis !a loi de 1906 sur l'en- 
seignement du Droit, l'accès de l'Ecole n'est pas aussi 
aussi facile; i! u'est réservé qu'à ceux qui sont munis de 



\?pt:sD\cr. 2G7 

cenihcars ue fin d'cîuJes seconJairt-> ; la porte es: frrniée 
aux laveurs et aux incapacités. 

Quant à l'engouenicni pour les étivies juridiques, en 
le consiate aus-.i ardent et aussi inrense chez les éru- 
v'^Tnls qui ont les moyens ou la persévérance de cootinuer 
leurs études jusqu'au bout. 

Recevez, cher Monsieur Mars, m;s salarions bien 
sincères 

C. BENOIT, av. 

N. D. — II est à remarquer que pendant dix ans ( I90G 
à 1916 ) l'Ecole a préparé 148 licenciés ; à peu près une 
moyenne de 14par an. 

C.B. 



PXOLE NATIONALE DE MEDECINE. 

lu StcriON MeoECiNE.-- De 1907 a 1917 exclusive- 
ment la Direction a délivré 47 diplômes à des étudiants 
reçus médecins : 



1007 


7 


1908 


5 


• 190t) 


8 


1910 


t 


19U 


2 


Total 


._ 



Report : 




29 






1912 


7 






1913 


3 






1914 


2 






1915 


I 






v.m 


2 




Ti)lal 


— 



- 29 Ti)lal - 47 

Pendant le même laps de temps viji^t étndiatits ont 
abai.doniié les études. 

2o. Section Art dmiaire,-- De 1i^H)7 à 1917, sur 75 
étunianis inscrits à cette section, 38 ont reçu leurs di- 
piôincs, 35 ont abondonné, i est mort avant le troisième 
examen et un autre parti pour achever ses études au.x 
Liais- Uriis. 



268 



13 

1913 9 

1911 :î 

19ir) :> 

19!G 7 

■1917 4 

Tolal: -13 Total. -38 



50. Srrtion Pbarnijrir. — .Sur ti'enlr ^ept inscrits vin^t- 
sft>l ont cîé diplômés et dix ont abandonné les études. 





aPPE^.NDIC& 




Diplômés : 


1007 


Rer 


n;OS 


• ] 


ÎOC,» 


«r 


1910 





1911 


6 


1912 


4 





DiploHi 


lés: 








Report 


17 


19<:)7 


G 




1912 2 


ll-HiS 


i 




1913 


19(j9 


3 




1914 3 


1910 


1 




1915 3 


iMi 







1910 -2^ 




-17 




Total : - 27 



Toi; 



40. Section Obstétrique,-- Sur i-m*'/ quatre inscrits 
seiie eiudiantes ont é[é reçues sages- î'e m mes. 





Dip 


lomées 


i : 
Report : 


7 


1907 







1912 


4 


1908 


4 




1913 


G 


1vXK> 







1914 


1 


1910 


•> 




1915 


2 


1911 


I 




1916 


•î 


Toîal ; 


~ 7 




Total: 


— 



HKCAJ»ÎTrf:AT10\ 



Mrjiecine 47 



l>ipl mi^i^:^mT: Nonîcre toraUt^ 



*J<) 



1 l*it»îoniés 12,3 



.rocnraire f^^ -^^ ? Ont .bancoi»Dé ,5 



... ... ^ ^ 






PaJtj -j 



FIN. 



^Erx^ati 



P.iiC 1 


'2r»e 


Vw •• • 


l; 










.» 

5 


10e 
3(>e 


» 


••*>^''<: dcceier au 
• d la 


1 î'Cil 


1 ^îc déceler 
au \z 




5 


;^8c' 


à 




^e {iire:u 


» 


Ci: t\iZ 




II 


iin- 


» 




c.'U'iro;] 


v 


Crîviroi.i 




l!^ 


l.jc 


iî 




P'éroga'ivcs 


• 


préo^^.UîVj,, 




:>1 


lo- 


>• 




2 


» 


-^ 




îi 


•Ji\ 


i> 




.jct.uu 


» 


fctrant 




fr2 


:s{c 


1* 




'*ît>finaie 


N 


'îH)nn;ure 




-? 


:ii). 


>« 




|>ro!uouvoir 

1 


> 


promouvoir à 




/5 


34. 


;i 




«.Ion ne 


» 


JoMriir 




8î) 


2/lc 


»? 




orioinal 


» 


'-•î-'ginc! 




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lic- 


j) 




••>u tt, litre 


J> 


o:i :r*ii;.. 




U(» 


'ile 


• 




vraiiiiciit 


U 


vrnitMnon: 




î5:i 


2(Jc 


» 


cossus 

essoufflât) rs 

'l'if »m dérivent 


* 


• cOS^UcS 




lOii 


3()c 


* 


» 


csNOufl.irits 




ITl 


28c 


;> 




Jt 


ri dérivent 




Î75 


I8t 
8. 


• 




înuqiieuK 
'a p.irt 


» 






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